‹ L'étudiantChapitre 148 sur 243 · LA BARONNE · texte numérisé non relu

LA BARONNE

DE SAINT-ELPHÈGE avec une couronne blasonnée. Celte dame a dit qu'elle reviendrait.

En cITct, le Icndenîaiu , noire provincial, qui est décidéinent voué aux baronnes et aux eotuiesscs , reçoit la visite de madame de Saint-Elphége; — une dame de haute raine , d un âge nuir cl d'une tournure aristocratique.

— Monsieur, lui dit-elle , j'ai appris que vous étiez venu à Paris pour solliciter un emploi...

— On vous a trompée, madame; mon voyage n'a d'autre but que la curiosité et la dissipation.

— Vous avez tort; vous pourriez, tout en vous amusant, utiliser le temps que vous passez ici. Paris est une ville de ressources; Icj gens connue vous, jeunes, spirituels, instruits, réussissent aisément. Scriez-vous donc fâché de retouri>cr dans votre département avec une brillante position I

— Non certes I ,.

LL PUOVKNCIA^ A l'AIli:?.

— Cil bien , ji" vous dlTrc mes services. Veuve d'un gôuiral inml au champ (riioimi'iir, j'ai du cialit , de hellos coiinaissaiices, des parcnls placrs dans le gouvcriiemriit.

— .Mais madaiiu', coniiiieiit ai jr pu im'riler rinli'ièl que vous prenez ii moi , je n'ai pas riioniieur d'être connu de \ous'.'

— Je serai franche. l/inléri!l que je vous porte e^l étroitement lii!' îi mon propre intérêt. Des revers de fortune m'obligent h tirer parti de mon erédii. Je vous ouvrirai la can ière des honneurs dans la eon\iition ipie vous êtes un g.iianl homme , (pii saurez convena- Lleiuent rémunérer les peines que l'on se donnera pour vous.

— Sans doute, madame, si ïous me faisiez obtenir un bel emploi...

— Voulez-vous cela dans l'administration, dans les finances, vous n'avez qu'à parler, aimeriez-vous une recette particulière?

— Mais, je l'aimerais as.sez !...

— Si pourtant vous préfériez une sous-préfecture ?

— Précisément celle de mon arrondissement est vacante !

— ^■ous l'aui ez.

Voyez-vous les fumées de raiid)ilion monter au cerveau de notre provincial ! Souspréfei ! lletoui lier (Lins sa ville natale avec ce tilre, quel triomphe !

— Il n'y a pas de temps à perdre, dit la baronne de Saii.l- Elphège; les compétiteurs sont minibreux, remuants, bien a|ipu\és : faites votre pétition , et aussitôt je me mettrai en cainpigor.

Le provincial dresse sa requête, la baronne part, et rc\iciU le soir rendre compte de ses démarche».

Tout va bien.

Le solliciteur se couche et rêve dignités, honneurs, habit broilé, sous-préfecture, conseil d'Étal, ministère, présidence du conseil , etc., etc.

Tout va bien, oui , mais il y a quelques frais in(lis|)ensables, des étromics à donner... C'est une misère. Le provincial ouvre sa bourse.

Il fint ensuite prendre des voitures pour aller plus vite. Le provincial ouvre encore sa bourse.

Les compétiteurs sont Inquiétants, il faudrait gagner quelques emplojés supérieurs. C'est un peu plus ciier, mais le succès est assure à ce prix.

Le provincial ouvre .-on portefeuille.

L'ambition ne lui fait pas oublier la politesse. Il doit une visite il madame de Chanderiiagor, il se rend chez elle , il entre à l'improviste , et que voit-il '!

La baronne assise sur un fauteuil , en robe de chambre, la jambe tendue, le pied nu, et h genoux devant elle la baronne de Saint- Elpbcge tenant ce pied el le travaillant...

— Eh quoi !... s"érric-t-il.

— Mon Dieu! reprend froidement madame de Sainl-Eipliège, ce sont là de ces services que l'on .se rend entre baronnes. D'ailleurs, je vous ai dit que j'avais eu des revers. On ne s'abaisse pas en soignant honorablement les pieds de ses pratiques. J'exerce à la fois mon crédit et mon talent de pédicure.

Je fais des sous-préfets , mais cela ne tn'cmpêche pas de faire les cors 1

Le provincial rentré chez lui se livre à de piofondes niéditalious sur l'aris, les l'arisiennes et les cors aux pieds!

CIIAPITHE XIV.

Ce Jépnrt.

alalitc 1 — Voici qu'arrive enfin le jour funeste où la curiosité est saiisfaite, où les illusions sont dissipées!

le proviniial, qui a |)avé cher les levons de l'expérience, s'est vu obligé de faire un appel de fonds pour rép:irer les erreurs de ses calculs et de ses prévisions. Mais enfin , il c.-t in règle ; s'il n'a pas obtenu sa .sonspréfecture , il a du moins rempli le l)ut de son voyage en voyant l'aris de fond en comble, du haut en bas el d'un bout à l'antre. Seulement il regrette de n'avoir pas eu quelque intrigue galante avec une femme mariée...

Il ne lui aurait plus manqué que cela pour compléter les plaisir» de son vovage.

Sa place est rclcuue à la diligence, et il a fait de grandes pro^

le

BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE

vbioiis pour l'avenir. 11 rappoiloia dans sa province un cciianlillon de tous lus produits nouveaux, excellents et nierveillriix, (pic la qualriènie page dos journaux reconiuiandc chaque jour avec un zùle infatigahlc.

Il s'est muni de pouiniadc niéhiïnoconic , de racaliout, de crino-

line : il a de la poudre pour les dénis cl de la graine du chou plicnonitnc ; il s'est donné un chapeau qui se porte sous le bras, aplaii comme une assiette, et un parapluie que l'on met dans sa poche, mais dont on ne peut pas se servir autrement.

Sa chaiiihre e>t encoiuhrée de caisses et de cartons. C'est qu'en apprenant son prochain relour, tous ses amis de la province lui o:il donné des ciiinmissions [lus ou moins coiisid.'rahles. 11 leur apporte des habits, des robes, des comestibles , des livres, des étoiles, des meubles , etc. Si cela lui doime quelques embarras , en revanche il a été obligé d'avancer le prix de presque tons ces objets. Heureusement il ne lui reste plus qu'à payer l'hôtel garni, et ce n'est pas grand'chose : deux mois h raison de deux francs par jour , — cent >ingt francs; plus l'élrennc aux domestiques.

Mais il avait compté sans son hôte.

On lui présente un mémoire de trois pages enrichi d'une ioule d'articles inattendus , tels que ceux-ci :

Four la chambre 120 fr.

Service 60

Au portier pour être rentré Zi5 fois après

minuit û3

Bougies 30

Eau sucrée , 20

Eau filtrée.

Eau chaude 15

Papier, plumes, encre 13 fr. 60 cer.t.

Cire à cacheter u

r.ommissinns 25

Ports de lettres 28 fr. ZiO cent.

Etc. , etc. , etc.

La rédaction de semblables notes doit demander beaucoup d'i;r.agination !

Les accessoires dépassent le principal , et le petit hôtel se dédommage ainsi du bon marché de ses chambres. Certes, il y aurait lieu à débat sur ces divers articles; mais l'heure presse, la diligence va partir. Sera-t-il assez riche pour payer ce l'crmidalile i;)énioirc? S'il ne l'est pas , ou retiendra son b.igngc ; il sera obligé de le laisser ou de faire un second appel Je fonds, el de prolonger son

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séjour... Mais non, il possède encore la somme nécessaire, et il peut partir avec tout son attirail.

Adieu donc, s'ccrie-t-il , adieu, Paris, ville curieuse mais ruineuse ! Adieu ! je suis enchanté de te connaître au physique et au moral ; j'emporte avec moi im trésor de souvenirs , de longs récits à faire, de merveilles à raconter : mais il me faudra deux ans d'économies pour combler le déficit que deux mois passés dans ton sein ont fait à ma fortune.

Qu'importe, après lotit! Paris n'csr-il pas le pays de la dépcil.w, et la province la patrie des économies ?

A .i^nfc

•^ DO PftOVINCJAL A PARIS,

Paris. • Tyi>. (lal'Ci, ru; GU-lc Ctrai, î.

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