CHAPITRE II, — LAÏS
es feux de la curiosité continuaieut h m'iiiceiulierde piqs belle; il mt? fallait une Parisienne ui| la mort. Mon ami vint cii*:or(! à mon secours. Voici ce qu'il médit :
— lùilre dans une maison de la rue NoUe-Duiue de- Loreite, frajipeà n'importe quel étage, si l'on te deniaiide ce
^Jiyji^Mi BL»!/^ ''"'^ '" **•'"*' "! '''PO'l'lras que tu dé- ^^^^L^J-^^=^~~^îl- sires ()ji4-e aimé; on te fera entrer, et tu seras te pluii luurcux des Ijouimes. I! lie faut pas faire tant de f^çi>n!« 4».'b i;oi> Laïs. (Mou ami avait fini .SIS rlasçp'; en 181i. ) Ivre d'espérance, Je pie précijwte vers Il r.ie Xi>ire-dame-de-LoreHe, j'eiiire dans cinq ou î;ix muisons, je frappe à tous les ^'tages ; paiim.4 oi) m'écoiiduii de la façon la plus hniinle. — Je comineiifai^ à rraiiuhe qiu^ mon niiii ne m'^'ût trompf}. llenreu$cuncni un eiure-sgl plu)> liumaju ijue les mitres s'ouvre à moi ; la maîtresse du logis, peliie |}rune au nez retroussé, se met à rire à gorge déployée en m'écoutant, mais elle ne n)e chasse pas. Je veux l'aimer, elle rit de plus belle; eiilin elle m« prie de repasser le lendemaiii.
J'appris plus tard que l'originalité de ma demande l'avait ièduiie,
I,B lendemain je revins, le surlendemain de flième; pendant un mois ce fut ainsi, et mcç alfaires n'avaiitaient pas.
Je compris enfin que Laïs , comme Lucrèce ou comme l'énélopc , voulait qu'on lui fit la cour dans toutes les règles : bouquois, visites, bonbons, je n'épargnai rien pour la séduire ; j'écoulai même l'hisioire de ses amours avec un Russe. linCn j'obtins un rendez-vous... au caté Anglais. Les femmes de Paris ne disent pas r — le premier baiser,
mais — le premier dîner de l'amour. Fiifin elle va ôlri.- i moi! je ^ai^ la fasciner eiiire une bouieille de bordeaux et une bouteille de cliaiiipagne ; j'ai enfin une I arisiLiine 1
Je me rends eliez elle pour la roniluiro au rpslauranl , peiisani
aux jolies choses cpi'elle va i lire en tiUe-h-télo. J'entre, et jt
iroiive trois dames dans son .salon.
— Ce sont nus amies, me dit-elle avec son plus doux sourire; je le» ai invitées à dîner avec nous. Jlemeiciez-nioit
Je rauiais envoyée à tous les diables.
Voyant ma colère, elle reprit à voix basse : — Dîner seule avec vous! mais vous n'y peu.sez pas : (pie dirait le momie?
<) pays sans jiareil , ou Lais même a de la pudeur! ipii pourra (iignement chanter les louanges? m'écriai -je en moi même. Je prendrai ma revanclie ce ioir. Allons dîner.
Les trois Lais mangèrent beau- ; coii|>. Je voulus i prendre le genou à ma voisine , elle s'écria en me donnant un coup de iwing : — A i/as tes viniits! L'autre, h laquelle je voulus prendre un baiser, me répondit: Zut! et ma maîtresse future, à la(|iiellc j'essayai de serrer la taille, me fit le geste familier aux caiiiomiiers du chemin de fer.
Éperdu , ravi , ne sachant à laquelle de ces trois Grâces donner la pom:iie de l'esprit, je levai la séance, ei nous partîmes pour le Haiielagh.
J'avais payé la carte.
Le soir, en accompagnant ma belle jusque devant sa porte, je voulus en franchir le seuil; mais Laïs me supplia fie n'en Tien faire, elle avait la migraine. Du reste, elle in'atlendait Je lendemain. J'obéis.
L'' leiulemaiii j'arrive, et le portier m'annonce que madame e-l parlie pour aller voir sa mère malale dans son pa\s...
— Quel pays ? m'écriai-je comme frappé de Ja foudre.
— Sirashourg!
Non -seulement j'i-tais pris pour dupe, mais encore j'avais aimé une Parisienne de Strasbourg.
Je restai liuii jours iiialad"; j'avais perp''iiiel!cmeni le délire. !.£« médecins que je fis appeler furent unanimes sur ma tnahdie. Aucun d'eux ne la connut : — Je souffrais d'une Parisienne rentrée.
CHAPlTBti m.
FIFIM^
on idée fixe reprit biont(\l le (l''ssn.^ Je ne voulais pas retourner en pioviiue .sans avoir saii'-fiii mon envie.
Quehpiefois , dans le |i,iro\ysiiie de la fièvre , je m'écriais : Mou moulin de TarascoB pour une Parisienne!
Ma guérison était complète lorsque vint l'époque du carnaval. Je me disais |x>ur me consoler : La véritable Parisienne n'est que dans les bals niasiiués ; c'est lÀ que je la trouverai dans toute sa verve, dans toute sa gentillesse, dans tout son éclat. Li Pari^ienne est un débardeur.
L'n soir que je continuais mes recliei clies dan^ les roiilnirs de la Renaissance, j'avais sauve la vie à un jeune débaideuripi'un corsaire des plus robustes allait absommer. Le débardeur et le corsairo
liiiii.iorHfcyuB pouu iuke.
éuicnt d>ux femmes; c'éiail la jalousie qui av;iil alltiinc la guerre. Aiuoiir, tu perdis Troie!
Le <Ub.inleiir ine léiiioi^^na sa recnniiaissaiicp en me priant de l'inNlliT à dcjenniT. J.uiiais di^bardeur n'eut le nm |iln>i frais, le pied plus petit, les lianrhes plus asiucieu,-es. Klle se sfrraii conire niui cunuiie si elle avait peur; elle répondait d'un air titnidc à touli-s mrs ipiestioiis. An Ixmt d'un quart d'henre de riiuver>ation, j'appris qu'elle s'appelait Kiline. <> nom dit totil.
Apns i|uel(pies tours de protnenniio , Kiline, remise des fatiç;nes de sa lutte récente, fut hieniôt (ja^née |)ar le dénum du hal. KIU' répondait i loulis les provneatlon^, h tous les propos ; elle les clierchait, elle les faisait naître; une avalanche de verbis excentriques, di- périphrases plus si^iinilicalives que de?i mois, de substantifs fantastiques, s'échappait .i clwupie in>lani de ses lèvres ro^es. C'était tout un vocahul..ire, tonii' une syniaxe, tonte une langue de la plus grande richesse. C'était le carnav.il 'pii pariait.
Ji' n'ai pas besoin de vous dire mou bonheur; vous le devinez d'atatice. Je tenais en lin la véritable Parisienne, la Parisienne de carnaval, le dibardctir de Cavariii.
Elle me ipiiite, elle >'i lance après ni'avnir donné rendez-vous à quatre heures du tiiatin entre la truisiéiiie et la dii(|uième colonne du fo> er.
Un n:oin( ni je In «nivis des yeu\. Oi'ellc plume pourra retracer les rarhuchas suaves , les fandangos divins, les mazurkas éliiicclantis aux(piels .«e livre cette jeune |M'rsonne? ,laniais on n'eut autant d'espiil dans les bras, jamais les jambes ne furent plus éloquentes! O l'erpsicliore , déesse lé^én; (pii guidez les cluvuis des
nymphes sur le mont (;ythéron , si par hasard il vous a pris fantaisie de (pdlter cette nuit-là les ballets de l'Olympe pour voir comment dansaient les mortels, quelle <2 colère et (|uel dédain ont dû remplir voire âme lorsque Fifine s'est mise à tourbillonner devant vous ! Sans doute vous n'avez pas attendu la seconde ligure, et serrant votre domino autour de votre taille, raffermissant votre mastpie sur vos yeux , vous avez regagné à la liàie le fiacre à l'heure qui vous a enqiortée vers les cieux!
Mai-, voici que mon débardeur déploie trop d'esprit : le garde municipal s'émeut, il s'a\ance, il entraîne Fifine. Ma maîtresse est au violon !
(>)urir chez le coramissaire de police, la réclamer, nous mettre h table, tout cela fut l'affaire d'un instant. A cette heure suprême où le bal finit, à ce iiionn ut où la nuit lutte avec le jour dans les plaines du ciel, et où la faim combat avec le sominei! dans le corps des humains, au plus fort de celte bataille terrible, entre les yeux et l'estomac, la Parisienne n'csl généraleracnl pas belle, on peut dire aussi qu'elle n'est pas très-spirituelle. Ou elle dort , eu elle mange; il faut secouer Cliarybde, ou rassasier Scylla : double tâche également difficile , double épreuve égalemcnl périlleuse où l'amour disparait dans un bâillement ou dans une bouchée. Je dois dire il la louange de Fifine qu'elle n'hésita pas un seul instant entre Morphée et Coinus. « Je vous ai promis de déjeuner avec vous, me dit- elle, vous allez voir si je sais tenir mes serments; garçon, la carte! •> Celle confiance et cet abandon me touchèrent; après avoir cherché longtemps infructueu.semeni luie table, nous parvînmes «i nous asseoir. Il était cinq heures du matin , le 11 mars 18ô9. Celle date ne .sortira jamais de ma mémoire.
Mille débardeurs éiaient répandus autour de nous, on entendait le bruit des conversations particulières.
— Avez-vous vu (.hicard?
— Ou dit que c'est un "orchand de cuirs.
— Il était en lancier polonais?
— Non, en sau\age.
— Il a épousé une femme millionnaire.
— M. l)o|)iu élait au bal.
— Celte femme éiaii devenue amoureuse do lui en le voyant danser.
— Il était'tout nu.
— Qui, M. Dupin?
— >on , Chicard.
— Avez-vous remarqué cette femme avec un domino et un masque?
— Il paraît que pendant tout le carnaval il va à la Halle vendre
des cuirs ,^ revêtu d'un simple maillot couleur de chair, avec la croiv d'honneur et un col en crinoline.
— Sans paletot?
— Avec un carrick I
— Quel farceur!
— Irez-vous à la Courtilleî
— Je lui ai dit que je la connaissais pour voir si je ne la connaîtrais pas; mais elle n'a pas voulu se faire connaître. Du reste, je la reconnaîirais bien si elle voulait; elle lu'a dit qu'elle me donnerait son adresse, mais je ne
~ la liù ai pas demandée.
— C'est canaille I
— De demander l'adresse d'une femme?
— Non , la (>)tulille.
Pendant qu'à nos côtés on se livrait à de telles débauches d'esprit , Fifine se livrait à une débauche de homard. Cette jeune fille, si vive, si verbeuse tout à l'heure, était absorbée dans la déglutition de ce crustacé. Le repas touchait à sa fin, j'allais lui offrir la citadine du sentiment, lorsque, sur le geste que lui fait un sauvage montrant sa léte derrière les carreaux, elle se lève de table et me quitte brusquement. Je veux la poursuivre , mais le garçon me relient : je n'avais pas payé la carte.
Le mardi gras , je la retrouvai au bal. Je voulus lui parler , lui rappeler ses prome.sses : elle me répondit :
— Connais pas !
Et comme j'essayai d'insister, le même sauvage montra sa tête couverte d'un diadème de plumes, et me dit d'un ton solennel, en me monlrant Fifine :
— Chrétien , respecte cette vierge. Elle avait soif, et tu lui as payé à boire; elle avait faim, et tu lui as donné h manger, le cacique de la montagne te bénit; mais lions-toi à plusieurs milles de distance de la jeune innocente confiée à sa garde, si tu ne veux pas faire conuaissance avec son tomakavv. lin prononçant ces mois il brandii la massue de carton qu'il tenait à la main, et disparut en riant aux éclats. J'entendis la voix mordante de Fifine qui disait, en sautant les escaliers quatre à quatre :
C'est-y un vvai Jobard!