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CHAPITRE II

tes affaires de jeunes gens.

"îiSiilffl " jeu'ie homme comme il faut porte en

^IPir' lyj.njQnie , une fois parvenu à l'âge de

vingt ans , un capital dont il n'a jamais

touché les intérêts , et dont il est de toute

justice que la société lui tienne compte.

Eh quoi! les inscriptions de rente, les actions de la Banque , les coupons d'omnibus, tous les capitaux enfin produisent des tilérêls; et vous refuseriez d'en payer à mon capital d'homme?...

Vous êtes des fripons!

Or, voici comment j'établis mon compte : Ma mère me porte neuf mois dans son sein; pendant ce laps de temps elle a des fantaisies plus ou moins coûteuses , et qu'en taxant au plus bas je puis évaluer h 3,000 fr.

LE CRÉANCIER ET LE DEBITEUR

Je viens au nioiido : les frais d'accoucheur , les frais de garde , le bapièine , etc. , eic

La nourrice pendant deux années , y compris l'impôt du ï.avoa , du sucre et des premières dents. . .

Me voilà sevré. Pendant six ans je grandis et je me développe à l'ombre du foyer paternel : on me yûle, on me passe tons mes caprices, il 500 fr. par an il ne faut pas en avoir beancou]). Ci

On me met en pension ; j'y reste iiuit ans. Le lazaret universitaire coûte 1,200 fr. par an 9,600

Viennent les maîtres dits d'agrément : pendant six ans je racle avec un archet les cordes d'un violon ou je meurtris les touches d'un piano. Formé à l'art de perfo-

rer mon semblable , j'apprends la danse nationale du carnaval , en ayant soin de rester sur la lisière qui sépare le gracieux de l'échevelé... le tout pour 1,500 fr. par an. C'est pour rien 9,000

Je fais mon droit : le prix de mon inscription , l'achat des livres indispensables , la pension que mon âge et ma position réclament, 2,400 fr. par an. Pendant trois ans • 7,200

Montant de mon capital 3Z|,8Û0 fr.

Qui le représente, ce capital? .Ma personne. Ainsi me voilà instruit, spirituel , charmant, propre à tout ; je vais tenter l'escalade des emplois publics, essayer la robe d'avocat, briguer la toque de la magistrature... Partout on me reçoit avec les égards que je mérite, mais on m'éconduit sous soixante-sept millions de prétextes qu'il serait ici trop long d'analyser.

J'en suis bien fâché, société! mais c'est pour toi que j'ai capitalisé; c'est pour ton bien que je me suis fait homme... tu me dois les intérêts de mou capital... c'est 1,700 francs de rente... il me les faut, et je les loucherai, en dépit de tes huissiers, de tes recors et de ton palais de la Dette.

Mais la société représentée, financièrement parlant, par les banquiers, usuriers, escompteurs et autres bipèdes voraces, voit les choses sous un tout autre aspect. L'hoinme-capital , ou le capitalhomme, ne lui inspire pas la moindre confiance, et elle ne vous prêterait pas sur cette valeur de quoi passer un pont. Heureusement, dans la situation où je viens de le placer, un jeune homme a des parents; ce qui rend la .'ociété un peu pbis traitable et l'empêche de fermer trop lierméticinement les cordons de son escarcelle.

Vous avez des parents, jeune homme ? ils vous aiment, ils sont riches, ils n'ont que vous d'enfjntî Très-bien; l'affaire peut s'arranger. Mais les parents, les meilleurs, les |)lus indulgents , les pins généreux, sont bien durs quand il s'agit de payer des dettes en avance d'hoirie : ils chicanent, ils temporisent, ils rognent le chiffre... Et puis l'argent est si rare, si rare, que vou» n'en trouveriez pas pour tout l'or du monde.

Ainsi parle la société par l'organe sec et métallique d'un usurier.

De là ces em|)ruuls fantastiques, célèbres déjà du temps de Molière, et qui ont encore autant de vo^ue aujourd'hui que s'ils étaient inventé.s d'hier.

D'abord le préteur auquel \otis vous adressez n'a pas d'argi-nl; c'est bien convenu. .Mais, comme il tient à vous obliger, il |)ense à un de ses amis, qui , sur sa reccommandalion , pourra peut être faire votre affaire. Cit ami n'a pas d'argent non plus, — qui a de l'argent aujourd'hui? — .ScnUinent l'ami a des valeurs excellentes.... des valeurs solides, malérielles , réalisab'cs en une demiheure... en uu mot des marchandises de première nécessité, que vous revendrez, à très-peu de chose prés, pour le prix qu'elles vous auront coûté.

L'usurier vous donne une épîlre |)our son ami ; celui-ci prend la lettre, la lit avec un im prononcé de mauvaise humeur.

— Trois mille francs!... s'écrie-lil, et oi\ veut-il que je prenne trois mille francs?... Tout ce que je possède ne ferait pas la moitié de cette somme...

Puis après un moment de silence, pendant lequel le capitaliste a étudié phiénologiciuement l'emprunteur, il entame la conversation.

— Monsieur, mon ami a dû vous dire que je ne suis pas un escompteur.

— Cependant il m'a fait espérer que vous me prendriez cette acceptation.

El le jeune homme présente timidement son acceptation....

— Il a eu tort, très-grand tort... Enfin puisqu'il vous l'a dit... mais, je vous le répète, je n'escompte pas; j'achète .. Combien voulez-vous de ce chiffon de papier?

— Dame! voyez... ce que vous jugerez convenable... arrangez ça pour le mieux...

— Il est de trois mille francs, à trois mois... je vous en donne deux mille francs.

— Deux mille francs , soit.

— On vous a dit que je n'avais pas d'argent.

— Oui.

— Mais c'est la même chose... j'ai des valeurs excellentes. Venez avec moi.

Le porteur introduit l'emprunteur dans une chambre voisine, bazar industriel riche en produits d'occasion, musée d'escomp" dont la plume de Balzac pourrait seule faire l'inventaire. Là .son entassés sans classement mille objets divers: ce sont de vieilles guitares, des lithographies retouchées à l'huile, des jouets d'enfant, des souricières, des fauteuils sans bras, des commodes sans pieds, des pianos sans cordes.

— J'espère que voilà du choix!... s'écrie le prêteur. Je vais vous faire un petit assortiment dont vous serez enchanté... Voyons... deux contre-basses... elles sont d'un excellent facteur... Un violon Amathis... il a appartenu au fameux Lulli , il porte encore la cicatrice d'une bles^ure qu'il a reçue dans un des fréquents accès de colère du collaborateur de Quinanli. . . cinq clarinettes, deux flùtc!. . . vingt-cinq polichinelles... Cinquante souricières.... Je vais vous faire un lot de quatre cents francs, que je vous passe, prix mar-

BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE

chaud, à trois ceiil soixanle-quinze francs. Maiiiloiiant descendons.

El le prêteur iiilrodnit ri'MiprnnleiM- sous un hangar pratiqué au fond d'une cour.

— Voici, dit-il, une partie de pavés fort avanta;,'cuse... J'ai eu cela pour rien, d'un entrepreneur qui allait faire faillite... C'est bien heureux pour vou.s... c'est une affaire d'or... je puis vous donner cela pour huit cenis francs.

— Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse do huit cent francs de pavés ?

— Quand je vous dis que c'est de l'or en barre... des pavés; ça se vend comme du pain... on a toujours besoin de pavés... aujourd'hui surtout qu'on fait des rues nou\elles... c'est une marchandise (pii hausse tous les jours... Nous disons donc huit cents francs... Je vous ferai aussi un lot de pierres meulières sur place.... vous vendrez cela facilement pour les fortifications de l'aris. Je ne vous en chargerai que pour sept cents francs. Et, comme appoint, irente-ciiiq bouieillcs de kirsch, véritable Forêt-Noire, qui vient de la ca\e de Louis XVIII , h moins que vous ne préfériez un serpent h sonnette empaillé.

Le marché est conclu ; et , comme vous ne connaissez personne qui puisse vous acheter votre pacotille , l'obligeant prêteur veut bien vous donner l'adresse d'un brave homme qui s'en arrangera sans doute. Le brave homme vous ofTie du tout cinquante pour cent , c'est-à-dire niille francs... C'est de l'argent à deux cent trentetrois pour cent.

Est-il besoin de dire que le prêteur, son ami et l'acheteur ne sont qu'une seule et même personne, c'est-à-dire que les deux dernières ne sont que les compères du premier? Voilà vingt ans que les pavés, les instruments, les polichinelles, les souricières et le serpent sont vendus quinze fois par mois, et ils reviennent toujours dans le même magasin , où vous pourrez les aller acheter dans vingt ans encore.

Lu usurier , très-connu par les affaires commerciales qu'il faisait exclusivement avec les ofTiciers, donnait, dans chaque négociation, une calèche, dans laquelle l'officier retournait en poste à son régiment. L'usurier avait l'attention de faire peindre sur les panneaux l'ècusson qui convenait à chaque catégorie d'emprunteur : tantôt c'était un coquet cor de chasse, que le peintre plaçait en l'honneur d'un officier de chasseurs; si l'emprunteur était dans l'artillerie, un obus illustrait les panneaux de la voiture; ou bien c'était une grenade, deux lances, deux pistolets en écusson. Cette calèche a tenu toutes les garnisons de France. Le prêteur donnait à l'emprunteur un domestique de son choix , lequel domestique se

métamorphosait en brocanteur au but di' son voyage, et rachetait, pour le compte du prêteur , l'équipage ï h quatre-vingts pour *-—---— -~ cent au-dessous du prix d'arquisiiion

Un autre prêteur offrait , comme valeur comptant , une des pièces de canon qui sont en batterie aux Invalides. Cette coulevrine venait, (lisait-il, d'Afri(]ue: l'ex-dey d'Alger l'avait donnée en payement à l'un de ses aïeux; mais l'armée française, au mépris des droits ac(iuis, avait fait main lasse sur la pièce d'artillerie. L'usurier ajoutait qu'il était en instance près du conseil d'État pour rentrer dans sa coulevrine , et il substituait reniprunteiir à tous ses droits. Ce transfert était rom|)té ))our deux mille francs. Un mois après, la coulevrine était rachetée par son propriétaire pour trois cents francs....

Il est cependant f|uel(pics prêteurs, de vrais grite-méliers, qui vous donnent des éeus, de vrais écus, tout flambants neufs, tout r< luisants au soleil. J'en ai connu un , de ces honnêtes usuriers; un vaude^ illiste allait chez lui un jour pour lui emprunter mille francs.

— Voilà mille francs, dit le prêteur. Seulement j'ai l'habitude de retenir les intérêts en dedans; cela revient au même, et c'est plus régulier... ça épargne des écritures... Mille francs pour un an... à cinquante |iour cent, c'est cinq cents francs d'intérêts que je gjrde... Voilà cinq cents francs.

La femme du prêteur était présente à cette mirifique opération; elle disait tout bas à son mari : — Que t'es donc bête !... fallait lui prêter les mille francs pour deux ans, et letenir l'escompte... comme ça tu n'aurais rien eu à lui donner.

Un jeune dissipateur, qui un jour devait être un riche héritier, vint trouver le capitaliste J..., et lui confessa que depuis cinq jours il avait oublié le logis paternel et avait transporté ses pénates à Montmorency, à l'hôtel du Cheval-Blanc.

Parti le matin , il avait promis à l'hôtelier de lui rapporter cent écus , montant de sa note.

— Vous avez besoin de cent écus, mon ami, dit J..., voilà cinq cents francs en or , et je ne veux qu'une simple reconnaissance.

Le jeune homme faillit tomber d'étonnement à la renverse. Huit jours après, l'emprunteur rencontra J..., et lui dit les larmes aux yeux :

— Un grand malheur vient de frapper ma famille ; j'ai eu le malheur de perdre mon père la veille du jour où je suis venu chez vous.,, et je l'ignorais.

— Moi, je le savais, répondit flegmatiquement le capitaliste....

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