CHAPITRE XIII
Lct Empiriques Voyageurs.
w 1 n'est pas rare de lire dans les Petites À fjirlics, entre la demande d'une fionnc pour tout l'aire et la |)ioincsse de récompense honnête pour un caniche égaré, l'annonce suivante : " On demande un médecin pour voyager. .S'adresser, pour les cuiiilitinns, rue de la Giande-Truanderie. " Dans votre naïve igiio- ^. rance des choses de ce inonde, à la lecture de \'a\h ci-dcs- Z sus, vous avez ptnsé, sans doute, qu'il s'agissait d'un mon- ' sieur très-riche, h qui ses moyens perniettaieiit di' \o\ager ainsi avec une maladie et un médecin , — eiilin, nu monsieur ne se refusant rien. Seulement, pour peu cjuc vous n'ayez pas été très-pressé dans ce moment ,et que vous ayez continué à réllécliir sur les Petites yiffic/ies , vous vous serez dit : — « Tiens! c'est bien étonnant qu'un monsieur très-riche soit allé se loger rue de la Graiidc-Truandcric. Il est bien original, ce monsieur; ce doit être un Anglais ! »
Et partant de là, peut-être même avcz-vous dit à quelques-uns de vos amis, médecins sans malades : — « Mon cher ami , il y a un Anglais très-riche qui cherche un médecin pour voyager. «
Eh bien! j'en suis fâché pour vous, mais vous étiez plongé dans une profonde erreur, — relativement... à l'Angleterre — et au malade très-riche de la rue de la Grande-ïruandcrie. Voici l'explication de ce logogriphe médical : Dejiuis une vingtaine d'années, la jwlice correctionnelle française, se montrant infiniment plus susceptible que la faculté de médecine, poursuit avec sévérité tous les empiriques, plus vulgairement nommés charlatans, qui se permettent do guérir les maux de l'humanité souffrante, sans avoir préalablement reçu d'une faculté do médecine le brevet en vertu duquel ils peuvent désoimais saignare, purgare et expediarc un chacun.
D'autres empiriques sont moins universels et se contentent de
guérir certaines maladies, — cl il est à remarquer qu'ils affectionnent surtout les maladies des yeux , cela se conçoit : ces malades sont plus disposés que tous les autres ï avoir dans % premier charlatan venu une cjr.nancc aveugle. Aussi Dieu sait le nombre d'oculi-tvs qui voyagent continuellement dans les qu:trc-vingl six déparlements! — i;ar il est encore à remarquer que presque tous ces bienfaiteurs de l'humanité sont des Italiens, des Espagnols ou au moins des Savoyards ; — du reste, se vantant tous également d'avoir fait l'opération de la cataracte à des princes napolitains et même à la mule de notre saint-père le pape! Or, en réalité, à Najilesetà llomc comme à Paris, ils extirpaient tout simplement les dents qui voulaient bien les honorer de leur confiance : — le tout avec une lame de sabre, seul instrument vraimcntdignedefaire saigner les gencivesdcsguerriersdelous les pays. Four éviter d'être coiidatpnés à uue amende de ciuq ou six cents
BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE
francs, iwur exercice illégal de la médcciuc on France, ce qui diminuerait singuliôremcni leurs béué- Oces, pour peu que celle aineiule fût prononcée i(irs de cha(iucconsullaiion, — ces esculapcs voyageurs ont soin (le nieltrc dans leur dBMl ■ 'r^^^^^'^a^sÇ^^^ifflffilfF^y^ '- f'iiui^oii , oulro lou- TIlT''^ ^l:-- — ^""^ SM'f/f'^ ^^'^ '"-'^ finies lie ri-
gueur , un médecin
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\\\^~y ciu pour de bon, qui
v^ contre-signe toutes les ordonnances en y ajoutant les initiales de rigueur : D.-M. — Dès Itirs, tant pis )x>ur le malade , s'il meurt , il mourra dans les règles! Que dites-vous de ce commerce médical? — Ne vous senible-t-il pas le beau idéal de la civilisation! — Ce ne sont pas les Bédouins qui inventeraient des clwscs pareilles! Cliacnn de ces médecins qui voyagent à la suite de ces empiriques donne environ trois ou quatre signatures par jour, — ce qui fait au bout de l'année un total de quatorze cent soixante ordonnances, ce qui, à douze cents francs par an, les met l'une dans l'autre it dix-sept sous!
Il est impossible de tuer les bommes à meilleur marché ; — la justice est beaucoup moins avantagée que la médecine, car on ne trouve pas de bourreau à moins de cent louis par an : — et encore, très-souvent n'a-t-il rien à faite pendant deux ou trois ans.
Nous nous plaisons h croire que de temps eu temps les empiriques se montrent généreux envers les exécuteurs de leurs basses oeuvres, et que les jours où ils ont bien travaille dans une ville, ils leur donnent une gratification bien méritée en leur servant de la nourriture à discrétion.
Il est de ces empiriques voyageurs qui gagnent vingt-cinq mille francs par an. — Vous trouvez peut-êlre que cola ne s'explique pas? — Eb bien! au contraire, cela s'explique parfaitement bien. — Suivez plutôt le dialogue éiabli entre un de ces charlatans nomades et un brave et honnête médecin de province qui avait toutes les peines du monde à se faire mille écus par an dans une ville où l'un de ces acrobates venait de gagner douze cents francs en quinze jours. L'IviriRigUE, — Combien comptez-vous, — je ne dirai pas d'ornes, — mais d'habitants dans votre ville, monsieur le docteur? Lii DOCTEIR. — Vingt-cinq mille.
L'iiJiPiHiQLE. — Combien , sur ces vingt-cinq mille habitants,
comptez-vous d'individus siiirituelsî Le Docteur.
~- C'est assez difficile à savoir au juste. .. Mais je crois pouvoir affirmer qu'il n'y en a pas plus de cent cincpiante. .. encore tout au plus. L'Empirique.— Et h combien évaluez-vous le nombre de ceux qui ont du bon sens, de l'intelligence, de la réflexion? Le DOCTEIR. —
Peut-être à trois cents. L'Empiriqle.— C'est aussi mon avis,.. Par
conséquent, vous n'avez plus à vous étonner si dans cette ville, en cas do maladie... quatre cent cinquante personnes auront plus do confiance en vous qu'en moi... Et vous voyez bien que j'aurais dû gagner plus de douze cents francs en quinze jours, puisque je m'adressais à vingt-quatre mille cinq cent cinquante imbéciles qui m'appartenaient exclusivement !
Une fois retiré des affaires, notre docteur vit tranquillonicnt au milieu de ses jobards de contemporains ; et s'il ne jouit pas de l'estime générale, du moins est-il respectueusement salué par tous les employés des pompes funèbres.