ANECDOTE DE FLORÉAL, AN II 28S
été parfait pour moi... Je pense qu'en ce moment il est en prison quelque part.
— Et que fais-tu là, Antoinette?
— Chut!... Quelle heure est-il? S'il est cinq heures, l'ami dont j'unis sur cette écorce le nom au mien n'est plus de ce monde, car il a passé à midi au tribunal révolutionnaire. Il se nommait Gesrin et était volontaire à l'armée du Nord. Je l'ai connu dans cette prison. Nous avons passé ensemble de douces heures, au pied de cet arbre. C'était un jeune homme de mérite... Mais il faut que je m'occupe de t'installer ici, ma belle.
Et, saisissant Fanny par la taille, elle l'entraîna dans la chambre où elle avait un lit, et elle obtint du porte-clefs qu'il ne séparât pas les deux amies.
Elles convinrent de laver, ensemble, dès le lendemain matin, le carreau de leur chambre.
Le repas du soir, servi maigrement par un gargotier patriote, se prenait en commun. Chaque prisonnier apportait son assiette et son couvert de bois (il était interdit d'en avoir en métal), et recevait sa portion de porc aux choux. Fanny vit à cette table grossière des
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femmes dont la gaieté l'étonna. Comme madame d'Auriac, elles étaient coiffées avec étude et portaient de fraîches toUettes. Près de mourir, elles gardaient l'envie de plaire. Leur conversation était galante comme leur personne, et Fanny fut bientôt instruite des intrigues qui se nouaient et se dénouaient sous les verrons, dans ces préaux sombres où la mort aiguillonnait l'amour. Alors, prise d'un indicible trouble, elle se sentit un grand désir de presser une main dans la sienne.
Il lui souvint de celui qui l'aimait et à qui elle ne s'était pas donnée, et un regret aussi cruel qu'un remords déchira son cœur. Des larmes ardentes comme la volupté roulèrent sur ses joues. A la lueur du lampion fumeux qui éclairait le repas, elle observait ses compagnes dont les yeux brillaient de fièvre, et elle songeait :
— Nous allons mourir ensemble. D'où vient {ue je suis triste et que mon âme est troublée, quand, pou»* ces femmes, la vie et la mort sont également légères?
Kt elle pleura toute la nuit sur son grabat
Vingt longs jours monotones ont passé lourdement. La cour où les amants vont chercher le silence et l'ombre est déserte ce soir. Fanny, qui étouffait dans l'air humide des corridors, vient s'asseoir sur le tertre de gazon qui entoure le pied du vieil acacia dont la cour est ombragée. L'acacia est en fleurs, et la brise qui le caresse en sort tout embaumée. Fanny voit un écriteau cloué à l'écorce de l'arbre, au-dessous du chiffre gravé par Antoinette. Elie lit sur cet écriteau les vers du poète Vigée, prisonnier comoie elle
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Ici des cœurs exempts de crimes,
Du soupçon, dociles victimes, Grâce aux rameaux d'un arbre protecteur. En songeant à l'amour oubliaient leur douleur. Il fut le confident de leurs tendres alarmes; Plus d'une fois il fut baigné de larmes.
Vous, que des temps moins rigoureux
Amèneront dans cette enceinte, Respectez, protégez cet arbre généreux, Il consolait la peine, il rassurait la crainte ;
Sous son feuillage on fut heureux.
Après avoir lu ces vers, Fanny resta songeuse. Elle revit intérieurement sa vie, douce et calme, son mariage sans amour, son esprit amusé de musique et de poésie, occupé d'amitié, grave, sans trouble; puis l'amour d'un galant homme qui l'avait enveloppée sans l'atteindre et qu'elle sentait mieux dans le silence de la prison. Et, songeant qu'elle allait mourir, elle se désola. Une sueur d'agonie lui monta aux tempes. Dans son angoisse, elle leva ses regards ardents au ciel plein d'étoiles et elle murmura en se tordant les bras :
— Mon Dieul rendez-moi l'espérance.
A ce moment, un pas léger s'approcha d'elle C'était Rosine, la fille du porte-clefs, qui venait lui parler en secret.
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— Citoyenne, lui dit la jolie fille, demain soir un homme qui t'aime t'attendra sur l'avenue de l'Observatoire avec une voiture. Prends ce paquet, il contient des vêtements pareils à ceux que je porte ; tu t'en revêtiras, dans ta chambre, pendant le souper. Tu es de ma taille et blonde comme moi. On peut, dans l'ombre, nous prendre l'une pour l'autre. Un gardien, qui est mon amoureux et que nous avons mis dans le complot, montera dans ta chambre et t'apportera le panier avec lequel je vais aux provisions.
» Tu descendras avec lui par l'escalier dont il a la clef et qui conduit à la loge de mon père. De ce côté, la porte n'est ni fermée ni gardée. Il faut seulement éviter que mon père ne te voie. Mon amoureux se mettra le dos contre le carreau de la loge, et il te parlera comme à moi. Il te dira : « Au revoir., citoyenne Rose, et ne soyez plu3 si méchante. » Tu t'en iras tranquillement dans la rue. Pendant ce temps, je sortirai par le guichet principal et nous nous rejoindrons toutes deux dans le fiacre qui doit nous emmener.
Fanny buvait, avec ce.j paroles, les souffles
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de la nature et du printemps. De toutes les forces de sa poitrine, gonflée de vie, elle aspirait la liberté.
Elle voyait, goûtait son salut par avance. Et comme il s'y mêlait une idée d'amour, elle mit ses deux mains sur son cœur pour contenir son bonheur. Mais peu à peu la réflexion, puissante chez elle, domina le sentiment. Elle fixa sur la fille du porte-clefs un regard attentif et lui dit :
— Ma belle enfant, pour quelle raison vous dé vouez- vous ainsi à moi, que vous ne connaissez pas?
— C'est, lui répondit Rose en oubliant de la tutoyer, parce que votre bon ami me donnera beaucoup d'argent quand vous serez libre, et qu'alors j'épouserai Florentin, mon amoureux. Vous voyez, citoyenne, que c'est pour moi que je travaille. Mais je suis plus contente de vous sauver que d'en sauver une autre.
— Je vous en rends grâce, mon enfant; mais pourquoi cela?
— Parce que vous êtes mignonne et que votre bon ami a beaucoup de chagrin loin de vous. C'est convenu, -:'est~ce pas?