LA RECONNAISSANCE DE L INDEPENDANCE DE LA BULGARIE
27 avril 1909.
LA Bulgarie vient de franchir la dernière étape qui la séparait de l'indépendance. Après la signature de l'accord turco-bulgare, les Etats de la Triple Alliance avaient' cru devoir maintenir l'attitude d'expectative et de réserve qu'ils avaient adoptée depuis la proclamation de Tirnovo au mois d'octobre. Us ne s'étaient pas associés ces jours derniers aux félicitations des autres puissances. Ce n'était pas qu^ils élevassent des objections contre l'indépendance elle-même, dès lors que l'ancien État suzerain l'avait lui-même reconnue. Mais l'Autriche-IIongrie et l'Allemagne tenaient à régler auparavant leur différend particulier avec le Cabinet de Sofia ; l'Italie suivait ses alliées. Aujourd'hui, les Cabinets de Berlin, de Vienne et de Sofia sont tombés d'accord pour charger des arbitres de fixer les indemnités dues à la Société des chemins de fer orientaux pour la main mise du gouvernement de Fer-
dinand l''' sur ses li;^-.;es situées sur le territoire bulgare. On se souvient qu'aux termes de l'article 7 du protocole signé le 19 avril à Constantinople par MM. Liaptchef et Miltchef et Rifaat Pacha « les dettes directes de la Bulgarie vis-à-vis de la Société des chemins de fer orientaux, y compris l'indemnité d'exploitation, à partir de l'occupation de la ligne jusqu'au règlement par la Sublime Porte de l'indemnité revenant à la Société )\ devaient être réglées* directement entre le gouvernement bulgare et ladite Société. C'est le montant de ces dettes que les arbitres seront appelés à fixer. De cette façon la Société, qui est autrichienne, et les actionnaires dont un grand nombre sont des Allemands, sont assurés d'être désintéressés. Il n'existait donc plus de raison plausible pour la Triple-Alliance de retarder la formalité de la reconnaissance. Cette formalité est accomplie maintenant. Les ministres d'Allemagne, d'Autriche-Hongrie et d'Italie à Sofia y ont procédé hier ; des télégrammes de félicitations et de remerciements ont été échangés entre les souverains.
Les vœux de la France ont déjà été adressés à Sofia par M. Fallières et M. Pichon. Nous nous y associons sans réserve. On ne se réjouira nulle part plus qu'en France du règlement pacifique du grand différend historique qui séparait la Bulgarie de la Turquie et empêchait ces deux pays de collaborer au rétablissement de l'ordre dans les Balkans. La présence de nombreux volontaires bulgares parmi les troupes macédoniennes qui occupent actuellement Constantinople prouve que cette collaboration peut être sincère et féconde. La solution de la question macédonienne, c'est-à-dire la paix balkanique, en dépend. Nous sommes persuadés cjuc l'crdinand I''' en comprend toute l'importance, et ((u'il consacrera à cette grande tâche, également profitable powr la Bulgarie et la Turciuie, la merveilleuse
intelligence, l'esprit politique si souple et si fin, l'étonnante activité, qui lui ont valu de se tirer glorieusement de difficultés en apparence insurmontables. Le premier télégramme de félicitations lui est venu du roi de Roumanie. C'était justice. Ces deux fondateurs de dynasties, avec des caractères bien diflférents, ont réalisé une œuvre également grande, dont ils ont sujet d'être fiers, dont leurs pays d'adoption leur seront éternellement reconnaissants. Ils ont été patients. Ils ont saisi les occasions. Ils ont réussi parce qu'ils avaient inlassablement préparé le succès. Pour cela, ils n'ont eu besoin que de s'asimiler les vœnx, les espoirs, les intérêts des peuples qui les avaient choisis pour chefs. Ils se sont gardés de s'inféoder à tel ou tel parti, à telle ou telle puissance. Charles I^^ a été simplement Roumain, Ferdinand I^^ simplement Bulgare. C'est un jeu d'esprit bien vain, trop fréquent dans les chancelleries et dans la presse, de se demander à quel 'groupement de puissances vont leurs préférences. Il suffit de rechercher de quel côté est l'intérêt de leur pays. Ils n'ont considéré et ne considéreront que cet intérêt-là.
LA QUESTION CRETOISE.
2 juin 1909.
La liquidation de la crise orientale n'est pas encore achevée. Dans quelques semaines, l'Europe risque de se trouver engagée dans une affaire redoutable. Au lendemain de la proclamation de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine,
suivant l'exemple donné à Vienne et à Sofia, les Cretois
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avaient proclamé leur indépendance et leur rattachement définitif à la Grèce. Sur les instances très pressantes des quatre puissances protectrices, le gouvernement grec avait consenti à ne pas donner de suite immédiate à la déclaration de l'Assemblée Cretoise. En vue de prévenir de graves complications, il avait été convenu que le roi Georges ne proclamerait pas sa souveraineté sur la grande île et que les Cabinets de Paris, de Londres, de Pétersbourg et de Rome lui prêteraient leur concours, le calme une fois rétabli en Orient, pour faire donner satisfaction aux vœux des Cretois dans toute la mesure du possible. Le Cabinet d'Athènes pouvait se rallier d'autant plus facilement à cette combinaison que, conformément aux arrangements déjà pris, l'évacuation de l'île par les derniers détachements des troupes des quatre puissances devait être effectuée dans un délai très rapproché. En effet, dans le courant de l'hiver de 1908, le haut commissaire crétois, AL Zaïmis, avait informé ces puissances que, les services judiciaires et administratifs fonctionnant normalement et la gendarmerie ainsi que la milice se trouvant désormais pourvues de cadres suffisants, le moment était venu de retirer les contingents internationaux. Au commencement dé mai, les quatre Cabinets avaient répondu qu'ils avaient décidé (' de commencer pendant l'été le rappel progressif des troupes internationales par des diminutions successives, de façon à effectuer l'évacuation totale de l'île dans un délai d'une année à partir de la date du retrait du premier échelon, sous les conditions et stipulations de la note collective du 10/23 juillet i(/)6 ».
Le premier échelon a été retiré en juillet 1908. En conséquence, à s'en tenir à la déclaration précédente, l'évacuation des derniers contingents devrait être un fait accompli au mois de juillet prochain. La révolution turque et tous les
événements qui en ont découlé ont-ils modifié la situation sous ce rapport? La Grèce prétend que non. Elle compte fermement sur l'évacuation à la date fixée. Le gouvernement anglais, par l'organe du sous-secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, a dit aux Communes qu'il en serait ainsi pourvu que l'état intérieur de l'île continuât à donner les mêmes satisfactions qu'auparavant. Sans s*être publiquement prononcées, les trois autres puissances semblent être du même avis. En raison de l'imminence de l'échéance elles se sont concertées sur la conduite à tenir. Leur décision n'est pas encore officiellement prise ou, du moins, n'est pas encore connue. Toutefois, il paraît certain que les derniers contingents seront effectivement retirés dans le courant de juillet. Les détachements français, qui ont déjà quitté Hierapetra, San Nicolo, Neapolis et Sitia, seraient ramenés en France dans quelques semaines. La seule trace qui subsisterait de la souveraineté ottomane serait le pavillon à croissant qui flotte à l'entrée de la baie de la Sude.
Nous comprenons le désir des Grecs. Ils sont en droit de compter sur la bonne volonté et les bons offices des puissances protectrices. Mais ils ne doivent pas nourrir d'illusions sur la portée de l'évacuation espérée. Dans l'état actuel des choses, ils s'imaginent que le retrait des troupes internationales équivaut à l'incorporation de l'île dans le royaume hellénique. Une fois disparu l'obstacle matériel à la réalisation de leurs vœux, ils croient que l'annexion s'ensuit naturellement. C'est une grande erreur. Quand les puissances protectrices, au mois de mai 1908, ont promis d'évacuer, elles n'avaient nullement l'intention de modifier le statut politique de l'île. Elles sont engagées envers la Turquie comme envers la Grèce. Si les événements de juillet et d'octobre 1908 ne les dispensent pas de tenir la parole donnée à M.Zaïmis,ils ne les libèrent
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pas non plus de celle donnée à Constantinople. Il leur appartient de juger si la situation en Crète leur permet de retirer leurs troupes aux conditions stipulées. Mais elles doivent envisager ces conditions dans leur lettre et dans leur esprit. Or, s'il apparaît que l'évacuation doit être suivie de la proclamation du rattachement à la Grèce, elle doit être ajournée au moment où la question de la souveraineté ottomane ne se posera plus. La présence d'un détachement mternational ou de stationnaires préposés à la garde du drapeau turc à la Sude constituerait une garantie suffisante.
C'est dans l'intérêt même de la Grèce que nous exprimons cette opinion. En fait, la Crète est gouvernée par un haut commissaire grec comme un Etat indépendant, sans aucune immixtion du gouvernement suzerain. La milice est commandée par des officiers et sous-officiers de l'armée grecque. Les seules choses que la Crète et la Grèce n'aient pas en commun, c'est le souverain, la dette et la représentation nationale. La souveraineté est une simple question d'étiquette. La dette n'est pas une des parties du patrimoine hellénique qui puisse être l'objet de convoitises. La représentation nationale est plus délicate. Si de nouvelles élections générales avaient lieu en Grèce, il serait extrêmement difficile d'empêcher les Cretois d'élire des députés et de les envoyer siéger à Athènes. Mais, d'ici aux prochaines élections générales, un accord amiable peut intervenir entre la Grèce et la Turquie. Dans l'intérêt des deux parties et de toute l'Europe, cet accord est extrêmement désirable. Il est également à souhaiter que sa conclusion ait lieu le plus tôt possible
La Crète, dans son état actuel, n'a plus pour la puissance suzeraine qu'une valeur nominale, de souvenir historicjue. Les Jeunes-Turcs ne peuvent sérieusement songer à la ressaisir. Ou juiit agiter ce beau projet dans les cafés
de Stamboul ou dans les casernes ; la Porte n'y pense certainement pas. Le mieux est de conclure un compromis honorable pour les deux parties. Le principe en est tout trouvé ; c'est celui qui a servi à résoudre les conflits austrohongrois et bulgare. Nous sommes loin de dire qu'il convient d'exercer une pression sur la Porte pour lui faire accepter la transaction. La Jeune- Turquie a déjà subi assez d'amputations pour qu'on ne lui en impose pas une nouvelle. Mais le gouvernement grec doit être avisé qu'évacuation ne signifie pas annexion et que, si Candie doit être incorporée dans l'Hellade, ce doit être du consentement de son souverain légitime.
DEMISSION D HILMI-PACHA.
30 décembre 1909.
Les circonstances qui ont déterminé Ililmi Pacha à démissionner restent obscures. Depuis plusieurs mois déjà, le bruit circulait à Constantinople que le Comité Union et Progrès saisirait la première occasion favorable pour remanier le Cabinet de manière à y obtenir une prépondérance incontestée et que le grand-vizirat serait offert à llakki Bey, ambassadeur de Turquie à Rome. Ilakki Bey avait même été pressenti au sujet de son acceptation, mais il avait décliné l'offre. La crise actuelle est le résultat de la reprise des anciens projets,...
VISITE d'une ESC.\DRE FR-\NÇAISE au MONTÉNÉGRO, LE PROCÈS DE KOLASCHINE.
3 janvier 1910.
Conformément au projet que nous avons été en mesure d'annoncer il y a un mois, la division navale de l'amiral Pivet composée des trois croiseurs-cuirassés Jules-Ferry, Juh's-Michvk't et Victor-Hugo vient de mouiller dans le port d'Antivari. Après avoir visité les grands ports ottomans du Levant, l'amiral est allé saluer le prince Nicolas au nom du gouvernement français. Sa mission a un triple but. Elle a tout d'abord pour objet de donner au Monténégro un nouveau témoignage de l'amitié traditionnelle qui lie la principauté slave à la France. En second lieu, l'amiral est chargé de féliciter le prince Nicolas à l'occasion du jubilé de ses cinquante années de règne. Enfin, la présence de l'escadre française dans les eaux d]Antivari consacrera la nouvelle situation internationale, résultant de la suppression des clauses du traité de Berlin qui interdisaient la présence de navires de guerre dans ce port. En effet, si le cuirassé italien Montebello a déjà touché Antivari au cours d'une croisière scientifique dans l'Adriatique, les cuirassés de notre escadre du Levant seront les premiers bâtiments de guerre qui seront venus officiellement dans les eaux monténégrines
Nous nous associons de grand cœur aux vœux de l'amiral Pivet et nous nous réjouissons que les bateaux français aient inauguré dans le port d'Antivari le régime de liberté reconnu par les puissances après l'annexion de la Bosnie-