MEMBRES DU PARLEMENT FRANÇAIS
PREFACE
« Voilà un siècle que l'on travaille à résoudre la question d'Orient. Le jour où l'on croira l'avoir résolue, l'Europe verra se poser inévitablement la question d'Autriche (1). »
Rarement vue d'historien fut plus pénétrante. Les puissances du vieux monde se croient délivrées du problème oriental ; depuis la guerre turco-grecque, « l'homme malade » semble reprendre des forces ; on ne parle plus de sa succession; mais voici que, suivant les prévisions de M. Albert Sorel, l'intérêt politique se déplace et se concentre sur l'empire de François-Joseph.
Les événements de Chine, quelle que soit leurdurée, ne sont un dérivatif qu'en apparence. Ils n'empêchent point un avenir menaçant de se préparer en Europe centrale. Une conflagration générale peut sortir de la crise chinoise, et donner aux affaires d'Autriche une précoce maturité.
Le danger qui grandit au centre du continent n'est pas nouveau. Depuis longtemps on sent son approche, mais on la sent confusément. On s'imagine à priori que ce péril
(1) Albert Sorel, la Question d'Orient au XVIIIe siècle, p. 280. Pion, Paris, 1889.
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résulte de causes très complexes et son étude décourage. C'est là une simple présomption; elle a suffi toutefois à condamner à de faibles résultats tous ceux qui ont tenté de montrer la situation vraie de l'Autriche devant l'Europe.
Les avertissements cependant n'ont point manqué.
Edouard Hervé, « un des esprits les plus clairvoyants et parfois les plus profonds de ces quarante dernières années (1) » en matière de politique extérieure, a dégagé avec force l'importance continentale de l'empire des Habsbourg. « A sept ans de distance, il annonce la guerre de 1866(2) ;» il explique que laisser «abaisser l'Autriche, c'est faire le jeu de la Prusse » . Au lendemain de Sadowa, prévoyant que l'unité allemande sera cimentée dans le sang français, il déclare : « La France, sans se battre, vient d'essuyer le plus grave échec qu'elle ait subi depuis Waterloo. » Le désastre qu'a prévu Edouard Hervé arrive. Il songe aux moyens d'en restreindre la portée et de garantir l'avenir. Le 23 novembre 1871, il écrit : « Si nous n'étions pas des Grecs du Bas-Empire ou des Polonais du dix-huitième siècle, si nous n'étions pas uniquement occupés de nos misérables et honteuses querelles... nous prêterions quelque attention à ce qui se passe du côté du Danube. Ce sont nos affaires qui se font là; ce sont nos intérêts qui sont enjeu. » Ensuite il montre constamment dans ses innombrables articles, « le chancelier de Berlin continuant dans la paix l'œuvre qu'il a commencée par la guerre : la reconstitution de l'ancien empire germanique
(1) V. le discours de réception à l'Académie française de M. Paul Deschanel, 1er février 1900.
(2) Le 3 mai 1866, Thiers dévoila l'ambition prussienne dans un discours qui eut en Europe un profond retentissement.
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dans des conditions nouvelles, appropriées aux néce de notre temps. »
Si Edouard Hervé a vu si clair, c'est qu'il était un de ceux qui avaient compris l'importance des peuples slaves de l'Autriche dans le système politique européen et la portée profonde de ce que disait le Dr Rieger dans les voyages qu'il fit à Paris entre 1866 et 1870.
Le but du grand chef politique de la Bohême était d'attirer l'attention des hommes influents sur les conséquences inévitables de Sadowa. Il causa avec Emile de Girardin; Duruy le reçut à sa maison de campagne ; la princesse Troubetzkoï le mit en relations avec Gambetta et Mme Cornu, sœur de lait de Napoléon III, obtint pour lui une audience impériale.
L'empereur des Français écouta avec grande attention l'homme d'État tchèque et le congédia sur ces mots : « Si, au moins, je pouvais faire pour vous ce que j'ai fait pour les Hongrois! » paroles qui trahissaient bien l'impuissance où il se voyait déjà à soutenir plus longtemps le principe des nationalités qu'il sentait se retourner contre lui.
En quittant l'empereur, le Dr Rieger lui laissa un mémoire sur la situation de l'Europe centrale. Après l'avoir lu, Napoléon III le remit au duc de Grammont, alors ambassadeur de France à Vienne, qui, avec une inconcevable légèreté, le communiqua à M. de Beust. L'ancien ministre du roi de Saxe, devenu diplomate autrichien, y trouva des idées en opposition absolue avec les siennes. Fort mécontent de la démarche du Dr Rieger auprès des Français, il prit une copie du mémoire et la fit publier dans la JSeue Freie Presse. Les Allemands n'eurent
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pasassezd'injurespourleD1" Rieger. Celanesauraitétonner. Son mémoire avertissait la France de ce qui la menaçait : « La fièvre de conquêtes qui caractérise la race germanique revivra indubitablement dès que la belliqueuse Prusse marchera à la tête de la grande fédération allemande. » Les vues contenues dans ce document avaient tant de valeur que le général prussien Papke, amené un jour à en parler, n'hésita pas à dire : « Si j'étais l'empereur d'Autriche, je donnerais à M. Rieger pour son mémoire la grand'croix de Saint-Léopold, et si j'étais le roi de Prusse, je l'enfermerais à Spandau (1). »
Les voyages de M. Rieger furent inutiles. La diplomatie française ne sut tirer aucun parti des renseignements précieux qui lui étaient apportés.
Après la guerre franco-allemande, parallèlement à Edouard Hervé, quelques Français aux vues pénétrantes suivent le développement des choses d'Autriche.
Dans de nombreux ouvrages, M. Louis Léger s'efforce de rendre plus justes nos notions sur le monde slave. Il montre que l'idée panslaviste ne menace pas les Habsbourg. « Nous avons en France contre cette idée, dit-il r bien des préventions; mais le rapide développement delà puissance allemande nous fait un devoir impérieux de dépouiller les vieux préjugés, d'étudier en face les faits et les idées, et de chercher avec persévérance tout ce qu'on en peut tirer d'utile pour la politique extérieure de la France (2). » C'est à une diplomatie prévoyante qu'il appartient de distinguer les éléments de l'Autriche et d'en évaluer les forces. « La France suit avec un trop vif inté-
(1) Je tiens cette anecdote de l'entourage immédiat du Dr Rieger. (.2) Louis Léger, le Monde slave, p. 304. Hachette, Paris, 1897.
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rêt le développement de la nouvelle Allemagne pour qu'il lui soit permis d'ignorer les nationalités secondaires qui s'opposent à ce développement (1). » M. Marbeau commente les paroles de Skobeleff. « La lutte est inévitable entre le Slave et le Teuton (2), » et montre que cette lutte naîtra un jour en Europe centrale. Dans la Revue des Deux Mondes (3), M. Dareste prévoit que l'oppression des Tchèques par les Allemands sera l'origine du conflit : il en déduit la valeur européenne de la Bohême. M. A. Rambaud, dans ses belles études slaves, attire lui aussi l'attention sur le danger autrichien.
Enfin, le président de la Chambre des députés français se place résolument sur le terrain de la grande politique :
« Les premières années du vingtième siècle, dit-il, verront se dérouler, par l'effet des vicissitudes naturelles dans la maison d'Autriche, un drame décisif, dont il est aisé de prévoir dès aujourd'hui tout au moins le prologue et les premiers actes. Le rôle de la France y est tracé d'avance (4). »
Puis plus récemment, dans son discours de réception à l'Académie française (5), M. Paul Deschanel ne se contente pas de faire l'éloge enthousiaste d'Edouard Hervé, il donne à son pays l'avertissement suprême que les hommes d'état courageux prononcent à l'instant qu'ils sentent décisif : « Ah f combien nous serions coupables
(1) Louis Léger, le Monde slave, p. 43. Hachette, Paria, 1897.
(2) Marbeau, Slaves et Teutons. Hachette, Paris, 1882.
(3) V. Dareste, Revue des Deux Mondes, 1er août 1895.
(4) Discours de M. Paul Deschanel au banquet du Comité national républicain du Commerce et de l'Industrie, le 3 mars 1898.
(5) lflr février 1900.
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devant la patrie et devant l'histoire, si, conscients plus qu'aucune autre génération ne le fut jamais, de notre mission historique, des termes et des éléments du problème extérieur que nous avons à résoudre, tenant en quelque sorte dans nos mains les solutions, nous les laissions encore échapper, et nous perdions encore une fois d'avance une partie suprême, — jouée sans nous, — d'où dépendra ou le relèvement ou l'irréparable décadence, pour n'avoir pas su imposer à nos passions cette discipline morale et sociale qui n'est pas moins indispensable que la discipline mili taire à la préparation des victoires. »
Tous ceux-là, écrivains ou hommes politiques, ont eu, selon le mot de Talleyrand, « de l'avenir dans l'esprit. » Les premiers ils ont exposé et soutenu une grande idée. Au début de cet ouvrage, je tiens à rendre hommage à ces précurseurs ; ils ont vu le danger quand il y avait encore du mérite à le voir ; ils se sont imposé la tâche ingrate de le signaler à une époque où ils savaient que leur clairvoyance serait insuffisamment appréciée.
Sous peine d'être surpris par les événements, il faut poursuivre avec énergie l'œuvre qu'ils ont commencée. Il y a dans l'histoire des peuples des heures redoutables qui engagent leur destinée pour une longue période. Elles précèdent parfois de plusieurs années les événements qu'elles déterminent, aussi échappent-elles à la vigilance de la presse.
Ces graves instants, ce sont ceux où des souverains s'entendent pour une vaste combinaison politique, où des gouvernements pusillanimes laissent s'accomplir des événements dont les suites ne sauraient immédiatement apparaître. Tout cela, les peuples le savent quand l'accord
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est conclu, quand la faute est irréparable, et ils doivent la payer un jour de leur or et de leur sang-.
Pour ne pas avoir saisi ces minutes décisives, la diplomatie française s'est constamment trompée depuis un demi-siècle sur les véritables desseins des Hohenzollern.
L'affaire des duchés ouvre la série des erreurs. « La France pour son malheur n'intervient pas, et de cette première violence vont naître les autres. 1864 est comme une première épreuve, en raccourci, de 1866, l'année fatale, et de 1870, l'année terrible (1). » Dans [espace de sept ans, « Bismarck abat successivement le Danemark, l'Autriche, la France, établit l'hégémonie de la Prusse en Allemagne et la prépondérance de l'Allemagne en Europe. » Les moments psychologiques qui engageaient ces événements n'ont pas été saisis par ceux qui avaient la charge de la France : ils n'ont donc pu ni prévoir le danger ni l'éviter. Les hommes qui furent avertis sont restés impuissants. Ils n'ont pas trouvé un gouvernement ou une presse qui voulût tenir constamment la France au courant de l'état vrai de l'Allemagne, des espérances, des ambitions, des préparatifs militaires et des agissements politiques de la cour de Berlin.
Rien n'a été fait. Les rapports du colonel Stoffel sont restés dans les cartons; les projets du maréchal INiel ont été repoussés; Edouard Hervé a parlé dans le désert; jusqu'au dernier moment, les Français ont été dupes d'une situation habilement « truquée » , et ils ont été vaincus pour avoir ignoré les forces de leurs adversaires.
Il est un art de tromper les peuples. Les suites de la
(1) M. Paul Deschanel, discours de réception à l'Académie française.
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dépèche d'Ems constituent l'exemple le plus retentissant des conséquences qui peuvent résulter, en politique étrangère, de la simple falsification d'un texte. On considère volontiers comme exceptionnel l'emploi de ce « procédé » politique ; il est cependant d'un usage courant. Les gouvernements qui poursuivent l'exécution de grands projets l'appliquent journellement, car ils ont un intérêt constant à donner à leurs ressortissants et surtout à leurs voisins l'orientation d'esprit favorable à l'accomplissement de leurs secrètes entreprises.
La presse est leur moyen d'action permanent, et C'est une force nationale comme la diplomatie, comme l'armée r comme le crédit. » A Berlin, on l'a merveilleusement compris. On s'y est ingénié, et on est parvenu à exercer une influence réelle sur les principales agences télégraphiques, qui procurent aux journaux leurs informations extérieures. D'habiles suppressions, des réticences savantes suffisent à donnera une dépêche le caractère tendancieux que seul peut reconnaître un observateur très informé. Ces altérations de la vérité, continuées méthodiquement pendant des années, produisent des résultats extraordinaires.
C'est grâce à elles qu'au moment du conflit avec l'Autriche en 1866 « une partie de l'opinion française égarée continue à soutenir la Prusse (1) », et qu'après Sadowa les mêmes appréciations erronées subsistent, indestructibles, jusqu'à la guerre franco-allemande.
Un gouvernement qui, comme celui de Berlin, doit sa puissance à une telle méthode ne l'abandonne pas ; il la perfectionne et la modernise.
(1) M. Paul Deschanel, discours de réception à l'Académie française.
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Ce qui s'est fait avant 1870 se continue actuellement.
Les opinions les moins fondées sur l'état vrai de l'Europe centrale sont entretenues avec soin dans tout lecontinenl et spécialement en France.
Aussi le Français renseigné uniquement par les feuilles publiques se fait-il une idée fausse de l'empire des Habsbourg. Pour lui, l'Autriche est un pays polyglotte, de majorité allemande, — raison pour laquelle il fait partie de la triple alliance. — Le conflit de ses diverses nationalités le dissout et prépare son démembrement. Seule, l'action personnelle de l'empereur François-Joseph maintient encore ce bizarre assemblage de peuples, mais le jour de sa disparition, l'Autriche se divisera d'ellemême, et ses provinces allemandes par une attraction toute naturelle iront se fondre dans l'empire allemand. Il y a là, en perspective, un grand danger pour l'Europe et pour la France, mais il est inévitable.
Telle est l'opinion généralement admise.
La longue enquête à laquelle je me suis livré sur place m'a démontré que si un semblable jugement ne correspondait nullement à la situation vraie de l'Autriche, il était par contre merveilleusement approprié à servir les vues des vainqueurs de Sadowa. J'en ai conclu qu'il était le résultat des efforts depuis longtemps poursuivis par les agences télégraphiques en vue d'égarer les esprits. Le présent ouvrage est consacré à établir la vérité de cette conclusion. Il vise en outre un but plus élevé.
Si la France ne peut plus diriger les événements extérieurs et est réduite à en subir les coups et les contrecoups, c'est que l'opinion, n'étant jamais documentée à temps, est dans l'impossibilité d'exprimer sa volonté,
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en connaissance de cause, préalablement aux événements . Or, sous une forme quelconque, la crise du centre continental est certaine. Il est indispensable que la masse des Français en connaisse à l'avance toute la gravité, sous peine de voir se répéter les fautes du passé et de subir les désastres qui en sont l'inéluctable conséquence.
Je me suis donc proposé de réunir dans un seul livre tous les éléments d'appréciationrelatifs à V Europe centrale : origines historiques de la situation actuelle, phases de sa récente évolution, intérêts des divers États lésés ou favorisés par une modification des frontières de V Autriche, intérêt général européen, hypothèses à prévoir, plans de conduite déduits de l'observation des faits.
C'est effectivement sur des faits que je me suis constamment appuyé, aussi me suis-je attaché à en faciliter le contrôle dans la plus large mesure possible, au moven de textes allemands joints aux traductions, de fac-similés et de cartes géographiques.
Si cette étude pouvait servir à la sauvegarde des intérêts français, mon but serait atteint; mais, pour cela, il faut que les membres du Parlement consentent à envisager les événements qui se préparent. Pourront-ils s'y refuser? Derrière eux, ils ontle terrible exemple des députés du Corps législatif, qui, pour n'avoir pas armé la Paix, ont conduit la France à la plus désastreuse des guerres. Aujourd'hui encore, l'avenir de ce pays dépend de la clairvoyance des membres du Parlement. Déjà, leur responsabilité est engagée devant l'histoire. Puissent-ils le comprendre à temps!
C'est à eux que je dédie ce livre.
Ses conclusions ont été la meilleure récompense de
PRÉFACL mu
mes années de travail. A mesure que mes recherches ont avancé, la conviction s'est faite en moi que, plus que Jamais, la cause de la France s'identifie avec celle de la justice, et que pour résoudre la question d'Autriche, la meilleure manière d'être bon Français sera encore d'être bon Européen.
Paris, 15 janvier 1901,