GUERRE D'EXTERMINATION A LA FRANCE
comme elle en raisonnait au temps des désastres et de la vieillesse de Louis XIV. Les conférences d* Anvers semblent une répétition de celles de la Haye et de Gertruydenberg. Ce sont les mêmes Anglais, les mêmes Allemands, les mêmes Hollandais. Ce sont les mêmes desseins; les prétextes seuls ont changé : en 1709 et en 1710, les coalisés se fondaient sur l'équilibre de TEurope; en 1793, ils se fondent sur la contagion révolutionnaire : simples formules de manifestes, destinées à Tédification des badauds et à la déception des peuples qui portent le faix de ces luttes. Dans les conseils de guerre et dans les conférences militaires, il n'y a pas d'autres motifs aux actes que les éternels motifs de la jalousie et de la cupidité. Tous les protocoles de 1793 semblent n'être que le développement de cet écrit qu'un des alliés de 1709 présentait à l'examen des plénipotentiaires de la Haye : « La France, disait-il, est trop puissante, trop concentrée, trop riche en ressources. Elle menace sans cesse, elle envahit partout, elle ne connaît d'autres lois que sa convenance. Il est nécessaire de l'investir de telle sorte qu'elle ne
puisse plus bouger de chez soi Voici le temps de corriger
un si grand abus ; il faut arrêter la rapidité du torrent de cette puissance et remplir les ravines et les rumes qu'elle a causées dans les terres de ses voisins... Il faut lui faire tant de saignées, d'ouvertures et de diversions, et l'affaiblir tellement, qu'à peine [le roi] peut-il se faire entendre dans le centre de son ancien royaume. » Et l'on n'y arrivera point si a on ne lui ferme l'entrée dans la Lorraine, si on ne lui fait rendre la Franche- Comté et l'Alsace, sans y rien réserver, et tout ce qu'il a usurpé dans le Brabant, leHainaut, l'Artois et le Gambrésis * » . Voilà bien, dans toutes ses proportions et tous ses détails, le tt dépècement remarquable » projeté par Thugut en 1793. Mais si c'est toujours la même Europe, c'est toujours aussi la même France, n Ce ne fut, dit Saint-Simon, qu'un cri d'indignation et de vengeance, ce ne furent que propos de donner
* Mémoire sur la Franche- Comté, par un agent du roi de Prusse, publié par Bourgeois, Neufchâtel et la politique prussienne, p. 245 et auiv. — Marquis du GouHGT, La coalition de 1701. Paris, 1886.
tout son bien pour soutenir la guerre, et d'extrémités semblables pour signaler son zèle. » Les convoitises des alliés, au commencement du siècle, firent de la guerre dynastique de Louis XIV une guerre d'indépendance nationale ; les convoitises des coalisés, à la fin du même siècle, firent que tout bon Français confondit la cause de la Révolution avec celle de la patrie. « Les ennemis, écrivait Torcy dans son Journal ^ s'étaient flattés de pénétrer en France sans y trouver de résistance. Le maréchal de Villars sut se poster de façon qu'ils en trouvèrent l'entrée fermée. » Ils retrouvèrent cette même entrée fermée en 1793, ils reconnurent ces mêmes Français, et c'est ce qu'ils n'attendaient point.
La Convention est ruinée, il n*y a de France que sur le Rhin, Paris n'est plus que le réceptacle de malfaiteurs décimant un troupeau d'esclaves, disait Pitt à un gentilhomme français , proscrit, mais non émigré, Narbonne. a C'est, poursuivait le ministre anglais, une question de vie ou de mort pour la civilisation... Pour le salut de l'Europe et de la société civile, nous devons être décidés à une longue guerre, à une guerre irrémissible jusqu'à l'extinction du fléau... » — Ne parlez pas de duel à mort et de guerre implacable, répondit Narbonne : vous susciterez une résistance désespérée. « L'honneur est encore dans les camps de la République... Prenez garde d'unir, malgré eux, tous ceux que vous enveloppez d'une même haine... Je ne sais aujourd'hui de la France qu'une chose : c'est que l'excès du péril peut la rendre indomptable, et que, sous la tyrannie intérieure qu'elle subit, au nom de la liberté, elle est passionnée pour l'indépendance de son territoire... Quant aux côtés faibles du pays, aux passages mal gardés, aux consciences mal défendues, je ne les connais pas ; je ne les dirai pas... Personne ne vous livrera le secret et la force de la France. Ce secret et cette force sont partout *. »
* Journal inédit de J.-B. Colberl, marquis de Torcy, publié par F. Maasoh
• ViLLEMAiN, Souvenirs^ t. I, p. 62-68.