LA DICTATURE MILITAIRE. BONAPARTE. — AN IV
de la Convention; elle était désormais toute la République. Le patriotisme, Tenthousiasme, la nécessité, y avaient poussé toute Télite de la jeunesse. Tout le génie de la France s'était tourné vers là guerre; par la permanence de la guerre, l'armée était devenue l'instrument par excellence de la politique de l'État. Elle était l'honneur du pays, sa protection, sa ressource. Elle défendait la République et la nourrissait. Elle constituait, sous ce gouvernement précaire et dans cette société encore en convulsions, la seule force organisée; elle présentait une image magnifique et glorieuse de l'Etat, et cette image était justement une des faces, la plus populaire, de cette république romaine qui remplissait tous les esprits. L armée était profondément nationale, et chacun de ceux qui y combattaient identifiait sa cause personnelle et ses ambitions de carrière avec l'indépendance de la République et l'affermissement de la Révolution. Nulle part on n'était à la fois et d'un instinct plus déterminé, moins jacobin et moins rovaliste ; plus ennemi des royalistes qui, en rétablissant l'ancien régime, dépouilleraient les officiers de leurs grades et toute l'armée de son prestige ; plus hostile aux jacobins dont le règne aurait diminué la suprématie de l'armée en la subordonnant à 1 autorité civile ; nulle part on n'était plus attaché à la grandeur de la France en Europe et à la consenation des conquêtes. L'armée, en même temps qu'elle formait le ressort principal de la République, en personnifiait l'esprit. Les républicains avaient fait d elle l'arbitre du gouvernement. Il était naturel qu'elle cherchât à se saisir du pouvoir, alors même que les républicains ne l'y eussent pas appelée.
Son avènement était prévu. Dès 1790, Rivarol disait : « Ou le roi aura une armée, ou l'armée aura un roi... les révolutions finissent toujours par le sabre : Svlla, César, Cromwell. » En 1791, un secrétaire de Mirabeau qui avait gardé quelquesunes de ses vues : a Comme la dvnastie actuelle n'aura inspiré que de la méfiance, on préférera le pouvoir de quelque soldat heureux ou d'un dictateur créé par le hasard. » — « César viendra, écrit la grande Catherine la même année. Il viendra,
gardez-vous d'en douter. « Et en 1794 : « Si la France sort de ceci, elle aura plus de vigueur que jamais ; elle sera obéissante comme un agneau; mais il lui faut un homme supérieur, habile, courageux, au-dessus de ses contemporains, et peutêtre du siècle même. Est-il né ? Tout dépend de cela, v Enfin, au mois d'août 1795, le duc de Richelieu : « Par la force des choses, les Français auront un roi, mais ce roi ne sera pas de la maison de Bourbon ' . »
Tous concluaient, et avec raison, de Rome ancienne à Rome renouvelée : «La guerre était nécessairement dans Rome, et par le génie de la guerre, le commandement venait naturellement entre les mains d'un seul chef. 55 Les Français avaient le choix du héros : « Qui peut mettre dans l'esprit dés peuples la. gloire, la patience dans les travaux, la grandeur de la nation et l'amour de la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la constitution d'État la plus propre à produire de grands hommes^. . . »
La force des choses portait au pouvoir un général d'armée, mais elle ne déterminait point quel général y serait porté. Or, suivant le caractère et le génie de cet homme, les événements, dont la direction était décidée, auraient pris une allure différente, un cours plus ou moins rapide et étendu. On peut, parmi les militaires que les services rendus à la République avaient placés au premier rang, imaginer des choix divers, et par suite des destinées diverses pour la République. Nul n'avait rendu plus de services que Carnot ; mais s'il avait été 1' « organisateur de la victoire » , il n'était ni le victorieux ni le conquérant; il demeurait un commissaire de la Convention. Appelé au Directoire en dernière ligne en 1795, il fut proscrit par les républicains en 1797, principalement parce qu'il soutenait à l'intérieur une politique de liberté et au dehors une politique de modération. xVvec Hoche, on aurait vu au pouvoir l'esprit d'entreprise, la fierté, la politique ; avec Moreau, 1 in-
' Lk.scihe, Jiivarol, p. 418. — Mémoire de Pellette pour la Reine. Corr. de La Murck, t. III, p. 205. — Corr. de Catherine avec Grimm, janvier 171)1, février 1794. — Corr. du duc de Richelieu, Lettre à Raioumovsky, août 1795.
' BussiKT, Histoire universelle, 3" partie, ch. vi et vu.