HESITATIONS DU COMITE. — AN III
rendre la ville aux patriotes, ce qui serait un malheur affreux pour toute l'Allemagne ' . »
Cette attitude et le silence du Comité de salut public conduisirent les Prussiens à se découvrir davantage. Meyerinck avoua que son gouvernement avait « un besoin pressant de la paix y> et ferait « toutes les démarches pour préparer les voies » . Il le dit le 25 novembre, et, le même jour, on lui expédiait de Berlin les pouvoirs nécessaires pour traiter d'un armistice. Bernstorff répétait à Grouvelle que les dispositions de la Prusse étaient celles de toute l'Allemagne . L'Empire n'avait qu'un vœu : voir la République reprendre la garantie de la paix de Westphalie. L'électeur de Bavière et le landgrave de Cassel envovèrent, à la fin de novembre, des agents à Bàle pour tàter le terrain. Enfin, les Prussiens dépéchèrent un nouvel émissaire à Barthélémy, et celui-là était de qualité. C'était ce comte de Luxburg qui déjà, un an auparavant, avait été chargé d'une mission analogue à Metz *. « Il visita Barthélémy dans les derniers jours de novembre. Ils causèrent de la paix, qu'ils désiraient l'un et 1 autre. Il y a, dit Barthélémy, dans la Convention, un parti qui voudrait réunir à la République tous les territoires jusqu'au Rhin; mais cette opinion est combattue par un autre parti, n Ce parti croit « que, fidèle à la Constitution, la République doit renoncer à toute conquête; les anciennes limites de la France, c'est-à-dire celles qui subsistaient avant la Révolution, garnies partout d'une belle chaîne de forteresses, sont ce qu'il faut à la République, et je serais de cet avis : bien entendu que les Anglais rendraient tout ce qu'ils ont encore aux Français; que les Hollandais, les Pavs-Bas autrichiens fussent des républiques , influencées par personne, alliées à la France ^ . Barthélémy parlait en sage, et ces discours n'étaient point faits pour décourager les partisans de la paix en Allemagne. Mais tout en cherchant à les attirer, Barthélémy ne croyait qu'à demi à la sincérité des agents prussiens. Il se demandait si leurs démonstrations paci-
' 19 janvier 1794, Zeissberc, t. IV, p. 46 * Cî t. III, p. 422^24.
fîques n'avaient pas pour objet d'inquiéter la Russie , de la rendre plus accommodante en Pologne, de décider l'Autriclie à fournir des renforts, l'Allema^jne à payer des subsides et rAnjjleterre à observer le traité de la Haye. La correspondance du plus grave et du plus autorisé des agents de la République n'était donc point faite pour dissiper les soupçons du Comité de salut public et lever ses incertitudes. Ces incertitudes, d'ailleurs, étaient plus instinctives que réfléchies. Le Comité différait à délibérer sur les négociations, parce qu'il avait des intérêts plus urgents qui l'occupaient. Le premier avait été de poursuivre la guerre jusqu'à ce que les ennemis eussent évacué la rive gauche du Rhin, le second fut d'organiser le régime des pays conquis, d'y réparer les désordres causés par les agents terroristes et d'en tirer toutes les ressources dont la République, affamée et indigente dans son intérieur, avait le plus pressant besoin.
« Vous nous demandez » , écrivait le Comité aux représentants près les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, le 3 août, « vous nous demandez toujours la conduite à tenir dans la Belgique. Nous nous sommes cependant expliqués plusieurs fois positivement sur ce point. Nous avons dit : « 1° de traiter ces contrées en pays conquis, de ne point fraterniser, de ne point municipaliser, de ne point s'occuper de réunion; 2° de désarmer complètement les habitants, d'empêcher les rassemblements; 3° d'accabler les riches, d'en faire des otages, de respecter au contraire le peuple, ses chaumières et même ses préjugés ; 4° de dépouiller la Belgique de subsistances, de cuirs, de draps, de tout ce qui peut être utile i> notre consommation, comme de tout ce qui pourrait favorise! le retour des ennemis; 5° de faire circuler les assignats, d'éta blirdes contributions, d'enlever tout l'argent possible; 6° enfin,
de traiter beaucoup plus sévèrement le Brabant que la West- Flandre, le pays de Liège et celui d'entre Sambre et Meuse. » Cette lettre ' n'est qu'un vigoureux résumé des instructions que le procèdent Comité avait, sous l'inspiration de Carnot, Prieur de la Côte-d'Or, Robert Lindet et Jeanbon, arrêtées le 18 septembre 1793*. Elles furent renouvelées et complétées par une instruction et un arrêté en règle, le 9 vendémiaire — 30 septembre 1794' : « Dans les pavs fertiles occupés par les armées de la République, vous trouverez toutes les matières qui conviennent à nos besoins, à nos usages. Vous laisserez au laboureur les chevaux, les bestiaux et l'approvisionnement nécessaire pour sa famille et pour son exploitation. Vous payerez toutes les denrées qu'il vendrait dans les places et dans les marchés ; vous n'exercerez qu'un droit de préférence dont il reconnaîtra la justice. » Vous assurerez l'existence de l'artisan en le mettant en réquisition pour continuer ses travaux. « L'homme inutile, l'ennemi de la liberté et de l'égalité, l'oppresseur de ses frères sentira seul le poids de la justice nationale. •' Les représentants et les généraux devaient étabHr l'autorité unique de la République, faire dresser par les commissaires des guerres in état de tous les objets susceptibles d'être requis, les saisir, les évaluer aux trois quarts du maximum de Lille, en délivrant des récépissés, les expédier en France, se faire remettre tous les fonds d'État, exiger, dans les vingt-quatre heures, toutes les contributions arriérées, imposer aux habitants une contribution de guerre égale au moins à deux fois le revenu annuel de l'ensemble des contributions du gouvernement local, la répartir exclusivement «sur
' Signée, en premier, sur la minute par Camot et Prieur de la Côte-d'Or.
* Cf. t. III, p. 475.
•* Arrêté pour régler lu conduite, les devoirs et les fonctions des agents envoyés dans les pays occupés, pourvoir a la subsistance des armées, à la garde de ces pays, à r ordre, sûreté et tranquillité des habitants. Titre I : Delà sûreté générale; titre II : Administration générale; titre III : Des caisses publiques, revenus nationaux, etc. Signé en premier, à la minute, par Carnot et Robert Lindet. — Cf. la Lettre de Carnot aux représentants de l'armée des Pyrénées, 7 prairial an II, — 26 mai 1794, — publiée par Etienne Cbaravay, Lazare Carnot, Paris, 1890, p. 23.
les riches, les hommes sans profession, les ecclésiastiques, séculiers et réguliers, jouissant de plus de mille livres de revenu, et généralement sur tous les habitants aisés, excepté ceux qui tiennent des ateliers, des fabriques et des manufactures ' » . La République payera en assignats, lorsqu'elle payera ; elle se fera payer en numéraire. « Si les habitants sont pressés comme ils doivent l'être, ils offriront des métaux. » D'ailleurs, le pays devra être ménagé dans ses habitudes et dans ses croyances : R Le mépris jeté sur les opinions s'attache aux personnes; trop d'empressement à vouloir instruire les autres n'a fait qu'aigrir et irriter*. Soyez toujours occupés de vos fonctions. Que les habitants des pays que vous parcourez ne voient en vous qu'un agent fidèle de la République et ne connaissant que ses devoirs. »
On faisait, écrit un représentant en mission, «la guerre comme dans les beaux jours de Rome ' » . Il serait plus juste de dire qu'on la faisait comme on l'a toujours faite dans les « beaux jours « de la conquête. Les pays conquis par les armées républicaines ne furent pas, en réalité, soumis à un régime plus rigoureux que celui qu'ils subissaient de la part des armées monarchiques; les coalisés usaient de moyens analogues partout où ils passaient^; ils en usèrent encore en France, quand ils y pénétrèrent en 1814 et en 1815 ^. Il y
' « Il faut... entrer comme l)ienfaiteur de la classe indigente et laborieuse, en même temps que vous écraserez les riches, que vous établirez de fortes contributions pour eux et que vous les prendrez pour otages. » Garnot, 7 prairial an II. — 26 mai 1794. Op. cit.
* « Il faut... inspirer le génie de la liberté, le mépris de» mômeries espagnoles, la Herté républicaine, et cependant ménager les objets du culte auquel le peuple est attaché. » Garnot, id., id.
« Maîtres de l'Univers, ils s'en attribuèrent tous les trésors. » MosTKSQriEC, Grandeur et décadence des Romains, ch. vu. — Lettres de Baudot, 16 mars 1794. Moniteur, t. XIX, p. 72.
* Voir t. I, liv. I, ch. i, La guerre, p. 83 et suiv. ; t. III, p. 1 et suiv. ; t. IV, lesguerresde Pologne, p. 480 et suiv.; p. 49, 137, 187-189; les mesures des Autrichiens en Belgique et ci-après les mesures des Anglais en Hollande, p. 163.
* Voir Hknri Houssaye, 1814, p. 44 et suiv. Conduite des alliés : réquisitions en nature, taxes en argent, saisie des contributions arriérées de 1813 et des contributions échues de 1814, obligation aux fonctionnaires do prêter serment, pillages, vols, incendies, les paysans plus maltraités que les citadins, et les riches
avait toutefois une différence capitale : les ménagements commandés aux armées républicaines envers les paysans, les ouvriers, les indigents, tous les humbles, les faibles, les petits. Les armées de l'ancien régime opprimaient ces malheureux et en retiraient peu de profit : elles prenaient tout, elles violentaient sans merci, et la brutalité se vengeait de ce que l'avarice n'obtenait point. La guerre, de tout temps, a nourri la guerre, lorsqu'elle na pas, en plus, nourri l'État conquérant; les commissaires des guerres, intendants et réquisitionnaires de toute sorte n'ont jamais pu prélever la matière contribuable que là où elle se trouvait, c'est-à-dire dans les caisses de 1 État, dans celles des villes, dans les églises, dans les couvents, chez les particuliers et surtout chez les riches. La grande nouveauté de la guerre républicaine fut d'ériger en système les prélèvements sur les riches et les privilégiés, et d'v ajouter le respect de la personne et de 1 épargne du plébéien et du pauvre. La République se préparait ainsi une clientèle démocratique; elle disposait les peuples à désirer des lois qui transformeraient en droit ce qui n'avait été que pure humanité du vainqueur. C'était la propagande nouvelle, et ce fut une pro pagande efficace.
C'était l'esprit politique de ces instructions : il souffla où il put, et durant ces temps de troubles, il ne souffla que par échappées, à travers les orages. L'esprit fiscal dominait dans le texte du Comité, il prévalut dans la pratique, plus facile à saisir, surtout à appliquer. Les militaires étaient instruits à ces pratiques. Les représentants en mission s'y firent d'eux mêmes. La croisade girondine de l'affranchissement et des Droits de l'homme avait manqué d'apôtres. L'ancien régime n'avait point formé de séminaires pour des missions de ce genre-là. L'école de la conquête était, au contraire, toute préparée. L'armée se transforma, dans les mains des commissaires, en pourvoveuse de la République '. La Belgique fut
plus ménagés que les pauvres. Comparez Camille Rocsset, Louvois, t. I, les rapports de l'intendant Robert. Utrecht, février et mars 1673, p. 436-440.
' Voir les rapports des représentants en mission imprimés par ordre de la
taxée à 60 millions de livres, payables en numéraire et garanties par des otag^es. « Cette fois, avait dit Cambon, le 21 juillet, notre entrée en Belgique ne ressemble en rien à celle qui a eu lieu sous Dumouriez; alors il fallait envoyer par mois 35 millions en numéraire dans ce pays; aujourd'hui, la Belgique nous envoie au lieu de recevoir. » Elle nourrissait l'armée, et de plus elle approvisionnait l'intérieur. Cambon, dans un rapport lu, le 30 septembre, à la Convention, se félicita des résviltats acquis : on avait levé sur le pays 14 millions et demi en numéraire et en lingots, sur lesquels 13 millions étaient entrés dans les caisses du Trésor ^ Quelques jours auparavant, Guyton-Morveau, ci-devant parlementaire, jurisconsulte, bel esprit, chimiste et naturaliste à ses heures, disciple et collaborateur de Lavoisier, subalterne de son maître dans la science, mais plus habile que lui dans l'art de vivre en révolution, annonça à la Convention « l'arrivée du premier convoi des superbes tableaux recueillis dans la Belgique » . Un lieutenant de hussards, Luc Barbier, escortait ce convoi. Il fut admis à la barre. « Trop longtemps, dit-il, ces chefs-d'œuvre avaient été souillés par l'aspect de la servitude... Ces ouvrages immortels ne sont plus dans une terre étrangère, ils sont aujourd'hui déposés dans la patrie des arts et du génie, dans la patrie de la liberté et de l'égalité sainte, de la Bépubliquo française. » « Nos conquêtes, dit le conventionnel Portiez de l'Oise dans le compte rendu de sa mission, ont réparé les pertes faites en France par le « vandalisme. i>
Les convois avaient beau se succéder, ce n'était jamais assez au gré du Comité des finances. « Nos besoins sont immenses, écrivait, le 14 octobre, ce comité à un repré-sentant en mission; tu es dans un pays où les ressources sont grandes, et nous nous en rapportons à ton soin et à ton activité pour faire exploiter tant de richesses et pour les faire tourner prompte- Convention. — En particulier : Vues sur la Belgique et la Hollande, par Pobtik/. DE i.'OiSE, pr6réd»';os dn compte qn'il rend de sa niisRJon depuis le 26 brumaire jusqu'au 26 {jerminal an 111-16 novembre 1794, 15 avril 1795.
' En ventôse, février-mars 1795. Cette sonune s'éleva à 36 millions. Rapport de Portier.
ment et avec ordre au bénéfice de la République... On évalue les propriétés nationales de la Belgique à près de deux milliards. » C'étaient les biens du domaine de l'État, ceux des églises et des ordres religieux , ceux des absents suspectés d'avoir fait acte d'hostilité contre la République, réputés émigrés, et traités en conséquence.
Cependant, le pays sur lequel on opère de la sorte a subi depuis deux ans trois invasions. Les commissaires du pouvoir exécutif l'ont mis au pillage en 1792. Les Autrichiens ont ensuite emporté tout ce qu'ils ont pu. Les Français, en rentrant dans la Belgique, la trouvent comme épuisée. ^ La plupart des habitants, écrit un soldat, n'avaient plus d'habitations, et encore combien avaient perdu la vie! Je compare l'ennemi à une grêle qui ne laisse rien dans les campagnes où elle passe * . » Les représentants en mission en avertissent le Comité de salut public, 't Si vous voulez profiter de toutes ces riches productions, il ne faut pas en tarir la source. Une bonne et sage administration, avec des moyens de prudence, peut faire tout refluer dans l'intérieur de la République. Des mesures extrêmes et de rigueur feront manquer le but, soulèveront le pays et nous mettront entre deux feux ^. » Les armées sont infestées, le pays est envahi de bandes de prétendus agents républicains, sans aveu, sans mandat, taxant, percevant, requérant pour leur compte et terrorisant les districts où ils passent. Le cours forcé des assignats fait que l'habitant craint d'être payé presque autant que d'être requis. Le maximun fait que les paysans désertent les marchés. Ils cachent leurs denrées et se découragent de cultiver. Les ateliers se ferment. Les représentants s'aperçoivent qu'il ne suffit pas de rançonner les riches et de dégrever les pauvres pour rendre un pays productif d'impôts. Qu'importe que les pauvres ne soient point taxés, s'ils ne gagnent rien ou s'ils
' Journal de Fricasse, p. 22. — Journal de Bricard, par L. Larchey. Paris, 1871, p. 117.
* Les représentants en mission en Belgique au Comité, 22 vendémiaire, 13 octobre 1794. — Cf. t. III, p. 246, 286, 308, 348, et ci dessus p. 84, 85, 88.
n'ont aucun intérêt à travailler? Pourquoi travailleront-ils et que ga^jneront-ils, s'il n'y a plus de riches pour consommer les fruits de leur travail et le rémunérer? Ce n'étaient point là de grands secrets dans l'économie des États, mais les conventionnels, qui étaient fiscaux d'instinct et de tradition, ne les avaient appris nulle part : ils en faisaient alors l'expérience.
Le 26 vendémiaire, — 17 octobre, — un Montagnard, Duhem, demanda que la Convention réglât le sort des pays conquis. C'eût été, dix-huit mois auparavant, l'occasion d'un beau débat de principes. Tallien répondit tout crûment : « Rappelez-vous, citoyen, combien de fois, depuis la guerre, on a cherché à égarer l'opinion publique, tantôt en nous proposant de faire la conquête du monde, tantôt en nous disant qu'il était plus sage de rester dans les bornes de nos frontières... Mon avis, à moi, citoyens, est que la Belgique, comme toutes vos conquêtes, doit être traitée en pays conquis, c'est-à-dire, pour la Belgique, en pays qui a appartenu à la maison d'Autriche et qui doit nous fournir tous les dédommagements possibles d'une guerre entreprise pour la défense des principes les plus justes... Tenterait-on de municipaliser, de chercher encore des alliés dans un pays qui a reçu notre or, notre argent, où nous n'avons jamais trouvé un ami et où nos soldats ont été assassinés? » La Convention passa à l'ordre du jour, et le Comité demeura souverain arbitre des populations.
Les représentants organisèrent la Belgique en juridictions civiles « pour assurer l'exécution des réquisitions » , et ils s'attribuèrent la nomination de tous les fonctionnaires. Ils se rendirent compte d'ailleurs que prosélytisme et fiscalité ne pouvaient marcher longtemps de concert, et que le décret du 1 5 décembre embrouillait les affaires en confondant ce qui devait être divisé. Le peuple, écrivaient-ils, est indifférent à qui le gouverne, il n'est d'aucun parti. Il aime d'ailleurs les Français. Qu'on lui laisse son culte, qu'on le rende heureux, et il s'attachera. Il lui importe fort peu d'être traité en pays conquis ou en pays annexé, pourvu qu'on le traite bien. Le clergé est à qui lui liaissera ses biens. Quant au prétendu parti de la République,
c'est une faction qui ne cherche ^ que le moyen d'assouvir des vengeances et des haines personnelles n . Il ne faut donc point de sociétés populaires : elles seraient des foyers d'intrigues. Les riches et les nobles invoquent les décrets de réunion de 1793 pour échapper aux contributions en numéraire et payer en assignats. Leur réclamation n'est qu'une feinte. « Nous avons, concluaient les représentants, écarté tous les partis, seul moven de les contenter tous et d éviter tout choc entre eux, et nous ne nous attachons qu à un seul point, de saigner le clergé et les riches, en pressurant leurs bourses, et de faire le bien-être du peuple ^ » Ils demandèrent des instructions.
Le Comité leur en envova de fort précises. Il en vint par empirisme fiscal à découvrir peu à peu l'art des ménagements. Il n'y a point de fanatisme qui tienne dans les affaires, et c'étaient des gens d'affaires qui gouvernaient alors la France. Il faut, écrivit le Comité, le 11 décembre, « concilier l'avantage des habitants du pays avec l'intérêt de la République... Vous devez vous défier des intrigants qui pullulent dans ce pays et qui ne cherchent à presser les mouvements révolutionnaires que pour profiter des désordres qui en seraient le résultat. Ne souffrez pas, d'un autre côté, que l'on se permette, sous prétexte de patriotisme, de blesser les préjugés religieux des Belges. Il est important de ne pas les brusquer sur cet article : élevons-les à la liberté par la raison et la justice, et n'essavons pas de les amener à nous par la violence *. " Les représentants demandaient l'autorisation de supprimer les droits féodaux : le Comité approuva, u. Lorsque, écrivirent encore les représentants, les contributions seront payées, les armées approvisionnées , les magasins remplis ; lorsque les assignats auront remplacé le numéraire et que les biens des moines et des absents seront, par le moyen de ces contributions, devenus la propriété des habitants, des cultivateurs, la Révolution sera opérée de fait, sans trouble ni secousse. En
* Les représentants en mission au Comité, 13 septembre 1794. ' Le Comité aux représentant» près les armées du Nord et de Sambrc-€t-Meu»e, 21 frimaire-11 décembre 1794.
attendant, il convient d'ajourner toutes ces demandes de réunion, qui ne sont pressées que par les intrigants, par ceux qui voudraient s'emparer de l'autorité et des biens des absents , ou par ceux qui veulent échapper aux réquisitions et aux contributions.» Le Comité ratifia cette façon de voir : « Approuvé, répondit-il, en promettant néanmoins que la réunion sera effectuée aussitôt que les habitants s'en seront montrés dignes par leurs sacrifices pour la défense de la liberté '. » Le Comité fit espérer aux Belges qu'après le payement de la contribution de guerre en numéraire, il serait fait des ventes de biens nationaux payables en assignats. Il fit, au mois de décembre, rétablir le commerce entre la Belgique et la France. Au mois de janvier, il abolit, en partie, le maximum. Les représentants, en annonçant cette mesure aux Belges, le 6 janvier 1795, leur montrèrent dans la fin du régime de la conquête la récompense de leur zèle de contribuables. Pour mériter de devenir Français, dirent-ils, il faut, comme les Français, « vous dépouiller de votre numéraire et le verser dans le creuset national ; ne reconnaître que la monnaie républicaine , en assurer le crédit et faire contribuer les riches^ engraissés de la sueur et des travaux du peuple « . Jargon et assignats à part, c'était l'application directe à la conquête révolutionnaire du système des Romains. Les conventionnels avaient tous lu Montesquieu, et les nécessités de la guerre leur enseignaient empiriquement la conduite dont ce grand historien avait découvert les règles dans l'histoire de Rome : « Il n'était pas temps encore de s'emparer des pays conquis... Il fallait attendre que toutes les nations fussent accoutumées à obéir comme libres et comme alliées , avant de leur commander comme sujettes, et qu'elles eussent été se perdre peu à peu dans la république romaine*. » C'est ainsi que, reprenant les traditions de Rome, les républicains de l'an III abandon-
' Le Comité aux représentants près les armées du Nord et de SamJ)re-ct-Meu8e, 1" nivÔ8e-21 décembre 1794. Ont si^né à la minute : Camhacérès, Carnot, Guyton, Merlin de Douai, Pelet, Boissy d'Ânglas, André Dumont.
* Grandeur et décadence des fiomains, ch. vi : De la conduite que les Romain» tinrent pour soumettre tous les peuples.
naient insensiblement le système des affranchissements des premiers mois de la Convention, et préparaient celui des républiques vassales du Directoire et des alliés assujettis de 1 Empire. Les pays allemands de la rive gauche du Rhin avaient été soumis au même régime ; mais dans les premiers mois de 1794, les représentants en mission s'y étaient montrés moins intelligents qu'en Belgique, plus impitoyables au peuple, plus complaisants aux exactions des agents réels ou prétendus du fisc et des armées. ^ Vaincre l'ennemi et vivre à ses dépens, écrivait Baudot, c'est le battre deux fois '. » Les coalisés furent, en ce sens-là , battus à fond sur le dos des malheureux habitants du Palatinatetdupaysde Trêves. Tout ce qui pouvait être emporté fut requis et expédié en France. Cette j. évacuation » du Palatinat, c'est le terme qu'on employait, fut aussi calamiteuse au pays entre les mains des conquérants républicains, que 1 incendie l'avait été entre les mains des soldats de Louis XIV. Elle peut, rapporte un conventionnel, «être considérée comme une compilation de monstruosités, de scélératesses, d'exécutions, de vols et de rapines » . Sous l'invasion des bandits qui arrivèrent munis de commissions de Saint-Just, de Lebas, de Hentz, surtout, qui opérait lui-même avec une férocité stupide, la maxime : « Paix aux chaumières» , ne fut plus que 1 enseigne menteuse de charlatans cyniques d'humanité. Les paysans, traités à la Vendéenne, comme les Vendéens l'avaient été à la Palatine, se virent enlever toutes leurs ressources; leurs maisons furent fouillées « depuis le grenier jusqu à la cave n ; on arracha et « évacua » k jusqu'aux serrures des portes » . Sans ces extorsions et ce pillage, le pays, disent les rapports, aurait pu fournir deux cents millions à la République et nourrir l'armée pendant quinze mois^. C'est l'époque de la grande déception, du désespoir et de la fuite d'une partie de ces peuples sur la rive droite du Rhin; Goethe en a fait un tableau immortel, aussi vrai dans ses traits lamentables, que celui qu'il
' Discours du 16 mars 1794.
* Rapport de Becker, 13 juin 1795; Discour» de Merlin de Thionville, 5 aTril 1795 : Moniteur, t. XIV, p. 683, 152.
avait fait auparavant de la confiance dont ces braves gens avaient accueilli, en 1792, la nouvelle de la délivrance et l'Évangile républicain ' .
Le pire était que ces flibustiers démagogues, émules des commissaires du pouvoir exécutif de 1792, en ravageant le pays, affamaient les armées. Elles étaient alors dans leur âge héroïque et dans cette époque de jeunesse où l'enthousiasme se tourne en vertu; où la force, en sa plénitude, ne se connaît point encore et s'effraye de l'abus de soi-même ; où la victoire, encore nouvelle, suffit à ravir les âmes et demeure à la fois joyeuse et pitoyable. Nulle avidité, nul mépris des faibles, des pauvres, des désarmés; mais le sentiment expansif de la délivrance qu'on porte avec soi. Ces armées semblaient se lever dans l'aurore d'un beau jour. La fraîcheur de l'air, la certitude d'un repos prochain et d'un bonheur qui ne finirait plus donnaient à leur allure je ne sais quoi d'allègre et d'exalté, qui les faisait marcher sans souci des épreuves et sans tentations^. Commandées par de jeunes hommes au génie chevaleresque, au cœur noagnanime, comme Marceau et Desaix, les peuples les voyaient avec étonnement, déguenillées, tristes, amaigries, mais fières, gaies, martiales et disciplinées, s'avançant dans leur conquête avec la poussière et les haillons de la déroute. Les peuples s'inclinaient devant je ne sais quoi d'inattendu et d'auguste qu'ils devinaient en ces troupes, et les soldats gagnaient les cœurs de leurs hôtes dont ils partageaient la misère *.
' Herrmann et Dorothée, Clio. Cf. t. III, p. 101.
' K Les ofHciers donnaient l'exemple du dévouement : le sac 8ur le dos, privés de solde... ils prenaient part aux distributions comme les soldats... On leur donnait un lion pour toucher un habit ou une paire de bottes, (-lependant, aucun ne songeait à se plaindre de cette détresse, ni à détourner ses re{]ards du service, qui était la seule étude et l'unique objet d'émulation. Dans tous les rangs le même zèle, le même empressement à aller au delà du devoir... C'est l'époque de ma carrière où j'ai le plus travaillé et où les chefs m'ont paru le plus exigeants. Dans les rangs des soldats, c'était le même dévouement, la même abnégation... Jamais le» armées n'ont été plus obéissantes ni animées de plus d'ardeur; c'est l'époque des guerres où il y a le plus de vertu dans les troupes. » Sori.T, Mémoires.
' Voir principalement Venedey, p. 176-179, 186-188; Pebtues, l. I, p. 163. — Cf. Journal de Fricasse. — Bricard, p. 117, 162. — Politlsche Annalen, t. V, 1794, p. 129-130. Lettre d'un officier allemand; il raconte, avec étonnement^ que les soldats qui l'ont fait prisonnier ne l'ont point dépouillé de se» bijoux.
Après le 9 thermidor, le Comité fit rappeler les commissaires terroristes et tâcha de purger les pays du Rhin des pirates dont ces commissaires les avaient infestés. Les nouveaux commissaires furent consternés et navrés du spectacle de souffrances et d'oppression qu'ils trouvèrent en arrivant. Ils s efforcèrent d'arrêter l'émigration en rassurant les paysans. Ils déclarèrent que le pillage serait réprimé, que les objets requis seraient payés, que justice serait faite aux habitants de bonne volonté, que les Droits de l'homme leur seraient garantis. « Les Palatins, toujours bons, dit le conventionnel Becker, savaient pardonner, et étaient toujours portés d'inclination vers la nation française '. » Mais il fallait, avant tout et malgré tout, remédier à l'effroyable dénuement de 1 armée, et les commissaires s'occupèrent de régler les réquisitions.
Le Comité des finances les talonnait incessamment. Il leur envovait des notices prestigieuses sur les trésors des grandes Églises de Cologne, Bonn, Coblence, Trêves; sur les biens du clergé, sur ceux des nobles absents. « Nous pensons, écrivait le Comité le 14 octobre, qu'au moyen de ces nouvelles conquêtes, nous pourrions porter à cent millions les contributions en numéraire que vous avez déjà poussées (en Belgique) au delà de soixante-deux millions. » L'électorat de Trêves, « où il parait que 1 on n'a pas révolutionné avec la même activité que vous l'avez fait dans la Belgique » , offre des biens nationaux que l on évalue à un milliai-d. Révolutionner s'entendait d'ailleurs, ici, au sens purement fiscal : à mesure que 1 armée avançait, répandre les assignats et les faire rentrer en vendant des mobiliers, des terres et des maisons confisqués; saisir, avec ordre et sur bons, en due forme, les fers, les charbons, les chanvres, tout, — « nous avons besoin de tout, il faut donc tout prendre », — et le jeter dans l intérieur *.
Les représentants continuèrent donc 1' « évacuation » de la
' Proclamation de Neveu, Feraud et Merlin de Tliionville, octobre 1794. — Remlisg, Die Rheinpfalz, t. II, p. 131-136.
* Le Comité des Hnances au représentant Haussmann, 14 octobre 1794. Signé : Cambon, Humbert, etc.