LA RUSSIE. T
lemagne en particulier, qui fournissent tant de donnée? nouvelles « au traité sur les moyens de perdre les empires n . Elle oppose, en sa verve caustique, leurs retraites compassées à Tactivité de ces « brigands et démons qui savent marcher où ils veulent aller, malgré les pluies, les boues et le manque de vivres'... y Les Russes, ajoute-t-elle , auraient vite fait de les anéantir; mais ils sont occupés autre part, et Catherine ne se juge point en état d'affronter la grande guerre européenne. Son trésor ne contient que du papier; hors de son Empire, ce papier vaudra un peu moins peut-être que les assignats républicains. L'armée est revenue, indisciplinée et pillarde, de la guerre contre les Turcs ; les officiers se sont relâchés et abaissés à Técole de Potemkine. Tout est à refaire, et la réfection s'opère lentement*. L'impulsion d'en haut s'arrête; la main qui la donnait commence à s'affaisser.
La volonté se détend chez Catherine, et avec cette volonté le ressort de l'empire. L'assassinat de Gustave III avait troublé la tsarine ; elle redoutait réellement les sectes et leurs complots, et il entrait une inquiétude personnelle dans la rigueur qu'elle prescrivait à sa police. Elle pense à la mort : on ne peut dire ce qu'elle en redoute davantage, les approches ou les suites : le déclin de la vie, la décrépitude, effroyable aux amantes surannées; 1 au delà de la vie, plus effroyable encore aux politiques qui ont vécu de la gloire, n'ont compté qu'avec la force et tremblent entre un néant, où leur orgueil s'abîme, et une justice éternelle devant quoi leur force ne compte plus. Catherine est agitée dans son cœur, et sa cour le remarque. « A l'âge de soixante ans, dit un témoin, on vit qu'à l'affaiblissement de sa santé se joignait celui de son esprit, l'ennui du travail, la satiété des jouissances et, peut-être plus que tout, les remords du passé et la terreur de l'avenir'. »
' Correspondance de Catherine avec Grimm, années 1793 et 1794. — Pis- GAVD, Les Français en Russie, p. 174-177. — Rambacd, Les libéraux russes et fa réaction. Revue politique, 1881. — Sybel, t. III, Trad., p. 30-58;
- Lettres de Rostopchine, Archiver Woronzof, t. XVIII. p. 53, 55, 75.
' Lascerox, Mémoires inédits : Mon retour en Russie en 1793.
Elle laisse faire ; ses afjents abandonnés à eux-mêmes suivent, leurs penchants et leurs mœurs : leurs penchants, la spoliation, la déprédation, la concussion en grand; leurs mœurs, « la {jrossièreté moscovite unie à la licence sceptique de TOccident'fl. Le {jouvernement ne montre qu'une «scandaleuse cascade d'abus de pouvoir, d'oppression et de tvrannie... La Russie était devenue en Europe un second modèle du gouvernement vénal et arbitraire de la Turquie ; ce qu'on pouvait à peine croire du despotisme et de la cruauté des pachas était réalisé par quelques gouverneurs généraux^. »
Le pire scandale est à côté du trône, dans l'alcôve impériale, Platon Zoubof. Joli, svelte, frisé et paré comme un acteur en scène, aspergé de senteurs, arrogant avec nonchalance, langoureux et dédaigneux, cherchant à rendre autour de lui les femmes jalouses de sa personne et les hommes envieux de sa faveur, affectant, lorsque l'impératrice est absente, la lassitude de sa charge, et lorsque la souveraine paraît, étalant avec impudence son empressement d'amant à gages, ce favori, « chétive et triste caricature de Potemkine « , joue désormais le grand vizir, tire tout à lui dans l'Etat, surtout les biens de fortune, dont il est insatiable. L'impératrice, qui l'aime assez aveuglément pour le croire sincère en son office, lui a tout prodigué : il est comte en Russie, prince en Allemagne, général en chef, grand maître de l'arlillerie. Il occupe le rang d'un premier ministre; quant aux affaires, il les abandonne aux subalternes, surtout à Markof, qui est son agent do confiance. La tsarine a tenté de l'instruire de la politique : elle y a renoncé. Sa passion tient lieu de génie à son favori. Il ne veut du pouvoir que les profits et les dignités; il n'en exerce que l'insolence, mais il l'exerce démesurément. Il rejette l'avilissement de sa carrière sur ses courtisans et ses parasites : ils l'assiègent le matin à son petit lever, mendiant le salut qu'il daigne parfois leur adresser, par réflexion, dans le miroir où il se contemple et où il les
' Anatole LF.ROY-BEArLiEU, La Russie, t. I. p. 254-255. * Lascerok, id.
voit, courbes derrière lui. Ce sont «tous les premiers seigneurs de TEmpire ' » . Dans la cour, dans l'entourage du grand-duc héritier, particulièrement, on glose sur le favori; mais dès que le nom de la souveraine est prononcé, les propos s'arrêtent, les sourires demeurent suspendus sur les lèvres, et les visages n'expriment plus que la soumission dévote et confondue. Dans le peuple, rien n'altère encore la foi superstitieuse à la quasidivinité de l'autocrate, « Tout lui était permis, rapporte un contemporain, sa luxure était sainte. » Les philosophes, en la comparant à Sémiramis, ne songeaient qu à la flatter; ils la jugeaient, ils jugeaient son peuple et se jugeaient eux-mêmes. G était la servitude bvzantine dans le meuble et le costume du dix-huitième siècle. Robespierre, dans ce même temps, dressait les Français à la servitude césarienne dans le décor républicain. Ce n'est donc point Pétersbourg qui régénérera l'Europe et la guidera. Justement parce qu'elle se sent décliner, la tsarine s'entête à ses derniers desseins. Sa vue se raccourcit, ses pas s'alourdissent, elle craint de s'écarter des chemins qu'elle s'est ouverts et qui l'ont élevée au prestige dont elle jouit. Toute son énergie s'est appliquée à embrouiller les affaires de l'Europe, pour démêler celles de la Pologne; mais cette politique qui a contribué à nouer la coalition ne travaille plus qu'à la dissoudre. Les effets s'en font sentir à Vienne plus qu'en aucune autre cour.
ni
La monarchie autrichienne supporte le poids principal de la guerre, et en reçoit les plus redoutables contre-coups. Les crises qui s'étaient déclarées dans plusieurs des pavs hérédi-
* Langero, Mémoires. — Prixce Alexandre Czartortski, Mémoires, Pari*, 1887, t. I, chap. m. — Rostopchise, Ioc. cit. — Papier» du duc de Richelieu: Publications de la Société d'histoire de Russie, t. LXX, p. 211. — Rapport de Cobenzl, juillet 1795, Zeissberc, t. V, p. 284.
taires à la suite des réformes de Joseph II, éprouvent une sorte de recriulcscence. La guerre, (jui affaiblit le gouvernement central, l'oblige à lever des hommes, à réclamer des subsides, La révolution de France excite les revendications nationales partout où elles couvent, même lorsque les peuples entendent tout autrement que les Français la liberté qu'ils revendiquent.
C'est le cas en Hongrie ' . Léopold avait apaisé les Hongrois en rapportant les édits de son frère, mais il n'avait pas fait oublier ce qu'il y avait de pire dans ces édits, l'abus du pouvoir royal. Les réclamations élevées d'abord contre l'abus se continuent ensuite contre le pouvoir même qui était capable d'abuser. Les Hongrois demandent la convocation de leur diète, et le gouvernement n'ose convoquer cette assemblée, de peur qu'elle ne demande le rétablissement des anciennes libertés. Le clergé redoute la réunion de cette diète; pour la prévenir, il apporte à l'empereur un don considérable. Les comitats déclarent alors illicite tout appel aux subsides volontaires des particuliers. Les particuliers n'auront garde d'imiter le clergé. Les enrôlements fournissent peu de recrues. Les Hongrois s'armaient avec ardeur contre le Turc; ils auraient volontiers combattu le Prussien ; ils n'éprouvent aucune haine contre les Français. Il est vrai que, très attachés à leur constitution aristocratique et à leurs croyances catholiques, les magnats ne ressentent que de l'éloignement pour une république niveleuse et antichrétienne. Les violences des Jacobins leur ont enlevé leurs illusions de 1789. Mais il reste dans la Révolution française un grand caractère de lutte pour l'indépendance qui émeut leurs passions les plus chères et qui, à leurs yeux, atténue les excès.
Il existe, d'ailleurs, en Hongrie, un parti de démocrates, peu nombreux, mais hardis, remuants, qui procèdent de Rousseau, professent des principes français et correspondent
■ Voir t. I, p. 133 cl 8uiv. ; t. II, p. 20 et suiv., p. 150 etsiiiv. — Sayols, Histoire des Hongrois, p. 70 et suiv. — FoCHMF.n, Historische Stndien . Illnniinalen und Palriotcn. — Svbkl, Trad., t. III, liv. IX, chap. il. — Revue historique, t. XXXIII, p. 153 et suiv.
par Tentremise deForster avec des républicains. Ce sont, avec quelques magnats mécontents et dévoyés, des prêtres impatients de la règle ou exaltés d'imagination, des gens de lettres surtout. Ils forment une société de Jacobins Itongrois, qui compte soixante-dix adhérents. C'est une société secrète ; elle ne peut agir que par les affiliations et les complots. Les cheFs y sont aptes. Martinovics, petit homme, maigre, bilieux, souple de sa personne, insinuant de sa parole, d'origine et de tempérament slaves ; élevé par les moines et les détestant ; mêlé de charlatan et d'utopiste, très ambitieux surtout; chimiste de la cour sous Léopold II qui avait un fond de superstition pour K le grand œuvre •; , devenu grand prévôt titulaire de la cathédrale d'Œdenburg, il s'affilie aux illuminés d'Allemagne et échange des lettres avec des jacobins de France ; c'est Ihomme de pensée dans la conspiration révolutionnaire de Hongrie. L'homme d'action est un ancien officier de la guerre des Turcs, patriote exclusif, logicien inflexible, grand écraseur de prêtres, Lazcovics : il s'est fait révoquer pour s'être plaint que les Hongrois fussent commandés par les Allemands, et il n'absout, parmi les rois, que Mathias Corvin et Joseph II, parce qu'ils ont combattu le fanatisme du clergé. Ajoutez deux sans-culottes hongrois, Hajnoczy et Szentmarjay, ce dernier gentilhomme, dont 1 âge et l'esprit rappellent Saint-Just, qu'il a pris pour modèle, et qu'il rêve d'imiter. L'Église et l'État, l'inquisition monacale, la censure et la police leur font une guerre à mort. La Cour les redoute, et c'est assez pour que François hésite à demander à la Hongrie de nouvelles ressources.
Ce souverain doit, en même temps, contenir et gagner les Polonais de Gallicie. Les États provinciaux de Styrie, de Carinthie, de Carniole veulent des ménagements. A Vienne même, on découvre des machinations démocratiques et des traces de complots. L'empereur ne peut compter que sur la Bohême et les pavs allemands ; mais ces pays ont donné tout ce qu'ils pouvaient; en exiger davantage, ce serait les épuiser.
La Belgique coûte à la monarchie et la fatigue ; elle absorbe
l'argent et les hommes, et elle ne rend plus rien'. A peine rentrés dans leurs domaines, les aristocrates belges et le clergé revendiquent leurs privilèges. Les provinces votent, dans l'été de 1793, un impôt de 8 millions de florins et un emprunt de 15 millions; mais c'est pour défendre kur indépendance, c'est-à-dire l'ancienne constitution. Il ne suffit pas aux meneurs violents de cette réaction d'avoir chassé les Français, d'avoir remis en vigueur les coutumes abrogées, d'avoir rétabli le régime de Marie-Thérèse, ils veulent la restauration des couvents supprimés, la contrainte des religieux sécularisés, l'épuration des administrateurs suspects de « joséphisme « . Le gouvernement impérial essaye d'apporter des tempéraments : ces fougueux aristocrates les lui imputent à trahison. Ils accusent l'empereur de vouloir trafiquer des Pays-Bas après les avoir rançonnés. S'estimant persécutés dès qu'ils ne sont pas libres d'être persécuteurs, ils en viennent à dire, comme un comte de Limmnighe h l'archiduc Charles, « qu'il préférait aux vexations actuelles le système des Carmagnols » . Ils refusent de paver. Une souscription, ouverte en janvier I79i, ne fournit, au printemps, qu'un million de florins sur 275 millions d'engagements. Une abbaye qui avait donné 300,000 florins pour combattre Joseph II, en apporta 40,000 pour lutter contre la Révolution. Les bourgeois ferment aussi leurs bourses. Les paysans répondent qu'ils donnent leur sang et que c'est assez. Les soldats et officiers allemands suspects d'hérésie sont traités comme l'étaient en France les huguenots au temps de la Ligue et, dans l'Allemagne catholique, les réformés au temps de la guerre de Trente ans. Les anciens « joséphistes « , tout ce qui formait le parti de Vonck et s'était rallié à Léopold, se dégoûte, se décourage et désespère de concilier les réformes qu'ils désirent avec le maintien de la domination autrichienne. Les partisans et les agents de la Révolution se sont réfugiés sur le territoire français ; ils s'y réorganisent, ils y préparent leur
' Borg:«et, t. II, chap. xix et xx. — Politische Annalen, 1794. LcUres de Belgique, t. VI, p. 146, 206. Janvier 1794.
revanche et ils profitent des mécontentements des démocrates bel{;es pour les attirer à la République.
II faudrait un régent à cette monarchie malade. François n'en est point un. Il a donné ce qu'il annonçait. Il est raide et incertain, timide et orgueilleux, paresseux d'esprit, minutieux et jaloux de son autorité ; il ne sait rien décider sans conseils ; il se méfie de tous les conseillers, et il décide dans les tiraillements, par lambeaux, toujours trop tard. Les hommes de ce caractère sont voués aux influences subalternes. L'influence qui domine sur François est celle de sa femme, épousée en secondes noces, l'année 1790. C'est sa cousine, une princesse des Deux- Siciles, fille de Ferdinand IV et de Marie-Caroline. Rien ne parait en elle ni des brutalités de son père, ni des emportements maternels : elle est dévote et prude, austère dans ses mœurs ; toute l'imagination et toute l'activité se répandent chez elle en intrigues et en extravagances ; elle est envieuse, bizarre, sournoise; elle ne se plaît que dans la compagnie des inférieurs; elle tracasse, se mêle de tout et embrouille tout; elle n'aime que les objets fantasques; elle rassemble des monstres ; elle peuple ses jardins de statues baroques et défigurées. Elle agite l'empereur et l'inquiète sur les gens et sur les choses.
L'ancien gouverneur de François, devenu vice-chancelier de l'Empire, le prince Colloredo, solennel, hypocrite et médiocre, endort l'empereur. Le vice-chancelier de cour et d'État, Philippe Cobenzl , bavard et superficiel , oppose à tous les mécomptes de la politique un optimisme béat. Dans l'armée, le vieux Lacv semble toujours préoccupé « d'abaisser les idées qui paraissent s élever au-dessus des siennes » . La confiance de l'empereur est à son aide de camp Rollin, froid, taciturne, enclin aux cabales. L'espoir de l'armée repose sur le colonel Mack, « le fameux colonel Mack « , comme on le nomme déjà, une sorte de Guibert autrichien, qui disserte brillamment sur la guerre dans les salons, déroule dans les conseils des plans captieux et élégants de stratégiste rhéteur, excelle à gagner l'opinion et devance les temps dans l'art de faire éclat de son
génie dans les gazettes de l'Europe. Tout TÉtat reste concentré dans la personne deTlnigut, qui n'a rien de l'homme d'État, qui n'est qu'un diplomate, qui dans sa diplomatie agit en spéculateur brouillon, et ne sait, quand il considère les plaies de l'armée et les vices du gouvernement, que se lamenter ou s'emporter en invectives stériles : « Physiquement parlant, nous n'avons pas le sou !... » — « Comment se flatter de parvenir jamais à l'exécution d'un plan raisonnable quand on a sans cesse les ennemis du dehors et les ennemis du dedans à combattre " ,... « le scandaleux égoïsme » de tous; " la fatale inexécution des ordres de Sa Majesté ' » ?
Jusqu'à la fin de 1793, la conduite de la Prusse avait été subordonnée à son avidité, elle va l'être désormais à ses besoins*. Cette monarchie, la seule de l'Europe qui eût une épargne, marche, comme les autres, et pour les mêmes motifs, aux embarras et à la ruine. H y a de la détresse et de l'agitation dans les provinces. Les tisserands de Silésie, dont l'industrie chôme, avaient commencé, dès l'automne de 1793, à se répandre par bandes dans les marchés. La fermentation gagna d'autres corps de métiers. Les troupes manquaient pour réprimer les mutins. Les autorités prussiennes procédèrent avec la même mollesse et la même incertitude que l'avaient fait les autorités françaises dans les dernières crises économiques du règne de Louis XVL Moyennant une indemnité fournie par l'État, les marchands
' Sur l'empereur et la cour : Mémoires du prince de Ligne, dans Vivknot, t. II, p. 872. — Mémoires de Czartoryshi, t. I, p. 282. — Rostopciune, Archives Woromof, t. XVIII, p. 73. — Sybkl, Trad., t. II, p. 158. — Id., V« édition, t. I, p. 479. — IIkrrmann, Pal. corr. , p. 217-221. — Sur Tliujjut : V^IVKNOT, Thiigut, t. I. Lettres à Golloredo, 16 8epl.-19 déc. 1793; 7 et 21 janvier, 10 avril 1794. — Thugut à Mercy, 1" avril 1794, Zeissberc, t. IV, p. 173. Voir Philippson, t. II. — IUnke, Hardenberg, t. I. — II.tusSEn, t. I, p. 530. — Pertz, Stein. — Treitschke, t. I, p. 134. — Zeissbebg, t. IV, p. 53-54.