CHAPITRE III
« Je pense, écrivait Barthélémy, que le roi de Prusse fera la paix; il dépendra de nous de la lui accorder; mais renonçons à ridée de lui faire jouer un rôle de grandeur. Il n'entendra jamais ce langage. Il se dédommagera volontiers, aux dépens de la Pologne et des princes allemands ses voisins, de ce qu'il perdra à la rive gauche du Rhin. Il ne se rapprochera de nous que lorsque la peur des progrès de la Russie lui en fera une nécessité '. » Ce qui se passait à Berlin justifiait ces conjectures^. Le 7 janvier, c'est-à-dire le même jour où Harnier recevait à Paris les conditions de paix du Comité de saint public, le ministre de Russie à Berlin, Alopéus, remit aux ministres prussiens un mémoire significatif. Tauenzien avait déclaré, à Pétersbourg, que si l'Autriche exigeait Sandomir et Cracovie, la Prusse, plutôt que de les livrer, préférerait renoncer au partage, « L'impératrice, disait Alopéus, n'a pu sans un profond étonnement entendre la Prusse proposer de laisser subsister la Pologne. C'est là un de ces désirs qui peuvent bien naître dans un cœur, mais qui doivent être aussitôt réprimés, car ils sont contraires à la nature des
' Rapport de Barthélémy, 13 pluviôse-l" février 1795.
' Voir Bévue kistori(fue, t. VI, p. 330-340. — Philippsox, t. Il, ch. m, p. 93 et suiv. — Sur le rôle de Haugwitz, Treitschke, t. I, p. 139. — Baillec, Preussen und Fraithreîch, von 1795 bis 1807, Leipzig, 1881, t. I, p. xxi. — Mabtexs, t. VI, p. 168 et suiv. — Zeissberc, l. V.
choses ^.. » Donc, il y aurait partage, et il était évident que l'Autriche et la Russie s'étaient concertées, coalisées peutêtre. Les rumeurs de négociation secrète entre 1 Autriche et le Comité de salut public semblaient, dans le même temps, prendre de la consistance. Thugut, disait-on, avait chargé de cette négociation l'envoyé de Toscane, Garletti. Enfin, les Français étaient maîtres de la Hollande. La Prusse était entreprise à Test par la ligue de l'Autriche et de la Russie , pressée à l'ouest par les Français : si elle ne prenait les devants, elle verrait ses adversaires s'unir pour lui enlever tous dédommagements, en Allemagne aussi bien qu'en Pologne. Les Prussiens, menacés ainsi de ne rien recevoir de personne, devaient trouver plus expédient de prendre à tout le monde en même temps, d'acquérir par une transaction avec la France des territoires allemands, et, grâce aux moyens que leur procurerait la paix avec la République, d'exiger en Pologne ce qui y serait à leur convenance.
Ils méditaient sur ces problèmes , lorsqu'ils reçurent le rapport de Harnier et les « explications du Comité de salut public » . Le Comité les mettait en demeure de trancher cette question redoutable de la rive gauche du Rhin qu'ils avaient tant désiré ajourner. Finckenstein, Alvensleben et Haugwitz, le u triumvirat » , comme on les appelait , engagèrent sur cet article un débat en règle. Ils firent assaut de subtilités pour arriver à capituler d'un môme pas. Aucun de ces trois ministres n'avait l'esprit ni les vues d'un homme d'État. Ils ne mesuraient les forces réelles ni de la France ni de la Prusse; ils n'avaient pas le sens de l'Europe; ils décidaient comme les procureurs d'un grand propriétaire qui est en litige sur ses limites : ils ne considéraient que l'accroissement du domaine de leur maître, sans se soucier des conséquences que cet accroissement emporterait pour la prospérité de l'État dont ce domaine faisait partie. — L'armée prussienne, dit Finckenstein, est intacte, l'armée française doit faire face partout h la fois; le
' Môme réponse à l'Autriche après une insinuation analogue de la Cour de Vienne, mai 1795. Zeissderc, t. V, p. 181-182, 208-212, 215.