CRISE DES AFFAIRES INTERIEURES. — AX III
Tessentiel : assurer la marche des armées et cicatriser les plaies ouvertes par la Révolution, Or, la marche des armées était suspendue, la plaie sociale s'envenimait tous les jours, et, par l'effet des mêmes causes, on voyait s'aggraver la disette et la pénurie du Trésor.
Jusque-là, le Comité n'avait pas éprouvé de doute sur son svstème de politique extérieure. Il avait adopté ce svstème sans le discuter; il l'avait déclaré devant la Convention sans le faire sanctionner formellement, et il avait agi comme si, évident en soi, ce système était devenu la loi nécessaire de la diplomatie républicaine. Après le renouvellement du 15 floréal, l'incertitude paraît, puis l'inquiétude, puis l'anxiété. Les nouveaux commissaires, en se faisant rendre compte de l'ensemble des affaires, obligèrent leurs collègues à examiner ce qu'ils avaient cru ou voulu croire indiscutable. Ces questions, le vide des réponses qu'ils y font, la formidable objection des choses, tout agite les membres anciens du Comité. Il semble que Reubell avec son entêtement impérieux, Sieyès avec sa dialectique prestigieuse et l'imperturbable optimisme de son amour-propre, les avaient comme fascinés. Le voile qui dérobait létat précaire de la République paraît se déchirer à leurs yeux. Tout était entrepris à la fois, tout s'était enchevêtré ; un nœud très glissant retenait seul la trame : que ce nœud se déftt, et tout se détachait.
Même dans l'esprit de ceux qui, comme Cambacérès et Merlin, avaient jusque-là rassemblé et conduit la majorité des commissaires, la conviction en l'excellence de leurs desseins était loin d'être aussi ferme que leurs déclarations le laissaient supposer. C'est un des traits singuliers des hommes de ce temps que ce mélange d'inconsistance dans le caractère et d'autorité dans l'expression. Ce même défaut de caractère explique leur sujétion à Robespierre, leur obéissance à Ronaparte, les revirements subits de leur politique et les tergiver-
Couiité de constitution, 4 floréal-23 avril : Cambacérès, Merlin, Sieyès, Boissy, Lesage, Creuzé-Latouche, membres da Comité de salut public ; Révellière- Lépeaux, Lonvet, Berlier, Daunou, qui y entreront prochainement.
salions qui se dissimulaient sous Tarrogance de leurs discours. Ils s'étaient fi^juré que la conquête assurerait rétablissement de la République. Avant que la conquête fût consommée, la République menaçait de sombrer dans la famine et dans la banqueroute. Les notes de police que lisait le Comité n'étaient que l'écho monotone d'une énorme clameur de menaces et de misère'; le peuple voulait la paix, pour avoir le travail, la sécurité, la vie; le Comité imposait une politique de guerre à une nation qui ne demandait qu'à jouir des droits qu'elle s'était conquis et à reprendre son labeur. Le territoire était affranchi. La République était victorieuse. En continuant obstinément la guerre pour étendre le territoire et glorifier la République, le Comité ne risquait-il pas de compromettre le régime républicain, qu'il prétendait fonder et affermir? L'évidence des faits , les nécessités urgentes de la politique , la logique , le bon sens commandaient au Comité de réfléchir. Des hommes plus rompus à la politique, plus sûrs de leur expérience, plus convaincus de leurs desseins, auraient hésité. Ceux-ci furent troublés, et Merlin de Douai, qui portait à peu près seul tout le poids des négociations, parait avoir été plus troublé qu'aucun des autres^. Il y eut un tenq)s d'arrêt et une sorte de vacillation dans les affaires.
Sous une forme discrète et mesurée, presque impersonnelle, les rapports de Bâle prenaient de plus en plus un caractère de « remontrances diplomatiques » . Barthélémy relatait lon-
' SciiMiDT, Tableaux de la Révolution française, Leipzij;, 1867. I<1., Paris pendant la Révolution, trad. de Paul Viollet, Paris, 1880-1890. — T.\isE, Im Révolution, t. III.
» Revue historique, t. XVII, p. 264-268.