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CHAPITRE PREMIER

Cette conception de la paix de Bâle impliquait un bouleversement de l'Allemagne. Le Comité, qui voulait porter la paix ainsi conçue jusqu'à ses dernières conséquences, ne recula point devant celle-là. On l'en vit constamment occupé à partir de la fin de germinal. Merlin avait jusqu'alors dirigé, à peu près exclusivement, la correspondance d'Allemagne; il va s'effacer désormais devant ses deux nouveaux collègues de la section diplomatique, l'un plus passionné et plus déterminé que lui dans ces affaires, l'autre plus porté aux longs desseins et plus apte à les développer, sinon à les accomplir, Reubell et Sieyès !. Reubell était un ancien avocat au conseil souverain d'Alsace, praticien retors et chicaneur, arrogant, entêté, brutal même de caractère et de façons, impatient de la contradiction, âpre au gouvernement et âpre au gain, peu crédule à la vertu d'autrui, réglant la sienne sur l'intérêt et sans autres principes dans la conduite des affaires que des formules dociles de procédure. Républicain exalté,

1 Le Comité au 15 germinal-4 avril 1795 : Gamba ce rè s, Merlin de Douai, Sieyès, Reubell, Breard, Fourcroy, Tallien, Aubry, M arec, Chazal, Lacombe, Laporte, Creuzé, Le sage, GUI et, Roux.

il demeura républicain fidèle; mais, dans la République, il aimait, par-dessus tout, l'État ; il apportait à le servir un orgueil de robin qui commande à des militaires et une fierté de plébéien qui humilie des rois. Il avait autrefois géré les affaires de plusieurs princes allemands possessionnés en Alsace, et plaidé contre d'autres princes. Il était rompu aux querelles d'Allemagne , et il professait pour l'Empire , sa constitution, ses chambres impériales, sa diète, sa noblesse immédiate, ses princes ecclésiastiques, l'antipathie d'un légiste révolutionnaire, aiguisée des ressentiments d'un bourgeois alsacien. Il était de ces politiques qui, faute de comprendre la nation, prétendaient la mener du dehors, à coups de diversions ; il voulait gouverner la France par l'Europe et l'Europe par les canons français, considérant surtout dans la victoire les ressources qu'elle procure et tenant qu'il n'y a pour les républiques, comme pour les particuliers, de bons placements que dans les terres.

Sieyès avait la prétention de réformer l'Europe et la France et de les plier toutes deux à sa raison. Il visait très haut, pour son pays dont il voulait faire le régent de l'Europe, pour luimême dont il vqulait faire le précepteur de la France. Il avait annoncé un très grand rôle dans le prologue et dans le premier acte de la Révolution; puis il avait disparu tout à coup, laissant la place à Mirabeau dont le génie l'offusquait, aux Girondins dont la médiocrité le déconcertait, à Danton qu'il dédaignait, à Robespierre qui lui faisait peur. Il se tut par orgueil, cherchant à se ménager des occasions, puis par prudence, afin d'obtenir le droit de vivre. Tous les protagonistes avaient disparu, le péril était passé, Sieyès sortit de sa retraite, fit publier une notice sur sa vie l et posa sa candidature au Comité.. Il s'acquit très promptement dans les conseils de la République cette place de mécanicien supérieur et de grand machiniste politique qu'il avait toujours ambitionnée. Il y mettait sa gloire, son intérêt, ses passions : il aimait la France

1 Notice sur la vie de Sieyès, écrite en messidor, deuxième année de. V ère républicaine. — Voir Steiin, Konrad OElsner9 Fribourg en Brisgau, 1890.

et la voulait très grande ; il aimait la République et la voulait très sage ; il aimait son repos et sa fortune et les voulait très assurés1. Il était porté à cette magistrature par l'étendue et la profondeur de ses réflexions, par ses ressources dialectiques, par son ton d'oracle, par sa croyance en l'absolu, par sa confiance en sa propre raison. Il avait de grandes conceptions d'État : il lui manquait les premières qualités de Thomme d'État, le sens des réalités, l'instinct de la vie, le tact des hommes. Ce réformateur du monde avait commencé par faire table rase de l'humanité. Il méprisait les faits contingents, l'expérience et l'histoire. « Assez d'autres, disait-il par une allusion dédaigneuse à Montesquieu, se sont occupés à combiner des idées serviles, toujours d'accord avec les événements. La science politique n'est pas la science de ce qui est, mais de ce qui doit être. » En sortant de l'Église, il avait, du même coup, rompu avec toutes les traditions : « Les prétendues vérités historiques n'ont pas plus de réalité que les prétendues vérités religieuses. » Mais, pour opérer ce vide dans sa pensée, il n'en brisa point le moule. Ce rationaliste demeura théologien par la méthode, et les facultés maîtresses qu'il appliqua au gouvernement étaient tout ecclésiastiques : une aptitude extraordinaire à analyser les conjonctures , à . en démêler les éléments, à les définir, à en saisir les nœuds; le sentiment intense de l'harmonie nécessaire aux corps sociaux et aux corps politiques.

Personne, dans les crises de la Révolution, ne détermina plus nettement les termes des problèmes et n'en déduisit les formules avec plus de précision. En 1789 et en 1799, il dit le premier et le dernier mot. Il fut l'ouvrier de deux événements capitaux de cette période, celui qui l'ouvre et celui qui la ferme, le serment du Jeu de paume et le 18 brumaire. Il discerna l'avènement du tiers état et la dictature de Bonaparte; il les prédit, il y contribua. Mais il y travailla

1 Voir t. II, p. 302. — Roederer, t. III, p. 327. — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. V, art. Sieyès. — Mignet, Portraits et notices, Le comte Sieyès. — Tallkyrakd, Mémoires, Paris, 1891, t. I, p. 211.

contre lui-même, et tous les événements qu'il avait dessinés tournèrent à sa confusion. C'est que deux éléments dont sa vanité philosophique refusait de tenir compte, les circonstances et les passions, mènent le train courant du monde. Sieyès en voyait les effets présents, dédaignait d'en rechercher les causes, en découvrait les conséquences lointaines, en méconnaissait les conditions actuelles. Dans ses essais, pour appliquer ses spéculations politiques au gouvernement des hommes, il s'infatuait de son astrologie et demeurait chimérique. Le public ne s'expliquait pas comment il pouvait unir tant de clairvoyance à si peu d'action. On a dit qu'il y avait en lui du Descartes : c'est au Descartes des tourbillons qu'il faudrait penser. « Il ne discute pas, parce qu'il ne sait que prescrire. Il n'a point le désir de convaincre, il veut subjuguer » , disait Talleyrand qui était aux antipodes de cet esprit. Avec cela retiré, misanthrope, atrabilaire, dominateur, absolu dans ses maximes, inflexible dans ses déductions, mais subtil dans l'application de ses idées, artificieux dans l'exécution de ses plans et se croyant machiavéliste dans son scepticisme sur les moyens, alors qu'il n'était au fond qu'un casuiste de la raison d'État. Sieyès, méditant sur les destinées de l'Europe, n'était point homme à s'arrêter aux demi-mesures et à s'enfermer dans les formules de Favier. La principale nouveauté du plan qu'il forma en 1795 est que l'Autriche y a sa place, une place même plus large que la Prusse. Sieyès ne partageait point les préventions de ses contemporains en faveur de la Prusse; ne fut-ce que par esprit de contradiction, il refusait de faire de la ruine de l'Autriche l'objet fondamental de la politique républicaine. Il ne croyait ni à l'énergie, ni à la consistance, ni à la fidélité du gouvernement prussien, et il voyait un péril à fortifier la Prusse, tandis que l'on écraserait l'Autriche. Il ne voulait point que la France fût réduite à composer avec l'une ou avec l'autre ; il préférait opposer l'une à l'autre, les grandir toutes les deux, et, en augmentant leurs forces, aigrir leurs rivalités. Elles se neutraliseraient de la sorte. Au lieu déplacer l'Allemagne sous la tutelle très suspecte de la Prusse, il prétendait la placer

directement sous la suprématie de la République, et y constituer une ou même deux unions restreintes, qui sépareraient la France des deux grands États allemands et défendraient l'Allemagne contre l'invasion du commerce anglais1.

Sieyès avait précisé ces vues dans sa pensée ; mais il n'était pas seul à les concevoir. Il y avait, à Paris et jusque dans la Convention, des politiques qui, sans se proposer des combinaisons aussi vastes, se demandaient simplement, en présence de la misère croissante, de la menace de la banqueroute, du danger de la prépondérance des armées, si le premier besoin de l'État n'était pas la paix continentale ; s'il était de l'intérêt de la France de se rendre systématiquement solidaire de la Prusse ; si, enfin, au lieu de poursuivre une guerre à outrance contre l'Autriche, il ne vaudrait pas mieux traiter dès à présent avec cette puissance, l'engager par un troc avantageux et de belles compensations à abandonner les Pays-Bas et à consentir à la cession de la rive gauche du Rhin *. Cette opinion était assez répandue dans l'espèce de monde qui s'était reformé à Paris et dans ces « salons dorés » où les prisonniers délivrés se rencontraient avec les Thermidoriens « réacteurs » .

La maison du baron de Staël était l'un des points de ralliement de ce monde qui cherchait surtout à se divertir, mais qui avait trop le goût de la cabale et l'habitude de l'intrigue pour s'en détacher, même au milieu des divertissements. Parmi ces cabaleurs et intrigants de profession, Carletti, l'envoyé de Toscane, s'était poussé au premier rang8. Il était, après Staël et à distance, le plus brillant échantillon de ce corps diplomatique de l'an III qui u était aux pieds du Comité de salut public, en conspirant contre lui A » . Carletti avait-il reçu le secret de Manfredini, et travaillait-il à rendre

1 Voir les rapports de Sieyès de Berlin en 1799, notamment celui du 8 fructidor-25 août. Extrait publié par Bailleu, t. I, p. 485.

8 Bévue historique : L'Autriche et le Comité de salut public, t. XVII, p. 25 et suiv.; t. XIX, p. 47.

3 Bévue historique, t. XVII, p. 53-57.

* Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. I, article Benjamin Constant. — Madame de Staël, Considérations, 3e partie, ch. xx.

la Toscane médiatrice entre l'Autriche et la République? S'il reçut ce secret, il ne le garda point, et s'il fut chargé de travailler à cette affaire, il le fit avec indiscrétion1. Il avait les mœurs de ces brouillons du second rang qui, de tout temps, font profession d'officieux et d'importants, lancent les fausses nouvelles et alimentent les gazettes de leurs confidences. Il donnait des dîners de gala; Mme Tallien le traitait en grand diplomate; il se posait en ardent républicain. On le voyait se faufiler dans les cercles, semant la méfiance contre la Prusse, insinuant la réconciliation avec l'Autriche . A force de s'agiter sur la scène, il passa pour un personnage, et le bruit d'une négociation mystérieuse dont il aurait été chargé se répandit en Europe.

Le fait est qu'il n'en était rien, mais plusieurs pensaient à cette négociation, et il parut un moment que la Cour de Vienne même y était disposée. Thugut recevait des lettres d'Augeard , ancien secrétaire des commandements de Marie- Antoinette, qui jouait le pacificateur et le courtier de diplomatie. L'ancien secrétaire de Mirabeau, Pellenc, qui travaillait pour l'Autriche, se mêla aussi de procurer la paix. Dans le commencement d'avril, Gérard de Rayneval, ci-devant premier commis aux affaires étrangères, a épuré » par l'ancien gouvernement, mais très écouté par le nouveau, reçut une insinuation. Quelqu'un lui demanda un passeport pour la France et offrit de s'aboucher avec lui sur la frontière. Sieyès fut d'avis d'en essayer, et d'inviter l'agent à venir à Paris. « Nous l'entendrons, écrivit-il à Rayneval, le 12 avril. S'il a des pouvoirs, s'il est loyal et ouvert, s'il a véritablement envie de finir, il y aura économie de temps à le mettre tout de suite à portée du Comité de salut public. »

L'émissaire ne parut point; mais Sieyès se prépara à le recevoir, et c'est à cet effet que paraît avoir été dressé le Projet de traité de paix présenté au Comité de salut public par l'organe du citoyen Sieyès, membre dudit Comité, en l'an III de

1 Miot, Rapport du 8 juillet 1795. Mémoires, t. I, p. 60.

-rv

la République. Ce plan est la préface du grand dessein que Sieyès conçut pour l'Allemagne et dont Bonaparte s'inspira en 1803 et en 1806. La paix durable, sinon perpétuelle, est l'objet déclaré de cet ouvrage et en forme le frontispice. La cession de la rive gauche du Rhin à la France en est la condition. Il faut obtenir cette limite et il faut la conserver. Pour l'acquérir, il faut dédommager les princes possessionnés sur la rive gauche et gagner leurs suffrages dans la Diète ; pour la conserver, il faut en éloigner les grands États. « Une république est toujours sujette à des dissensions ; rien ne lui est plus dangereux qu'un voisin puissant. » La suppression totale des principautés ecclésiastiques, « bouleversement d'un tas de sable » , permettra d'atteindre l'un et l'autre objet. La maison palatine, celle de Deux-Ponts, les deux ducs de Mecklembourg seront transportés dans les pays voisins de la rive droite du Rhin ; la Saxe sera agrandie. Les maisons de Cassel, Darmstadt, Wurtemberg et M ecklembourg-Schwerin seront élevées à la dignité électorale. Tous ces États, groupés, formeront l'embryon d'une Confédération ou Ligue du Rhin qui servira de tampon entre la France et les principaux États de l'Allemagne : la Bavière, qui sera fort accrue; la Prusse et l'Autriche, qui seront comblées. La Prusse aura Hildesheim, Paderborn, le duché de Westphalie, Essen, Werden, les deux duchés de Mecklembourg; l'Autriche aura une partie de la Bavière, Salzbourg, Passau, Ratisbonne.

Ce plan mettait en branle tout l'Empire, transportait des dvnasties, taillait et recousait arbitrairement les territoires, échangeait les peuples et subordonnait au calcul d'État non seulement la souveraineté de ces peuples dont Sieyès n'avait cure, mais leurs traditions et leurs intérêts, dont il ne tenait aucun compte. C'était l'esprit du temps *, et Grégoire fit l'effet d'une sorte de revenant d'un âge disparu, lorsqu'il proposa à la Convention de faire une déclaration solennelle du droit des

1 Le représentant Dentzel présenta au Comité, le 20 pluviôse-8 février 1795, un Plan de paix qui se rapproche assez de celui-là, et où l'Empire est découpé avec la même aisance.

gens de la République ' . « L'ancienne diplomatie et le droit public, dit-il , n'étaient qu'un échafaudage ridicule et souvent monstrueux, que le souffle de la raison a renversé. Nous avons détruit, mais qu'avons-nous mis à la place? » Nous-mêmes, et c'est assez, aurait pu répondre Sieyès, s'il avait daigné répondre à ces réminiscences de la Gironde. Un citoyen Burger, de Strasbourg, s'accordait infiniment mieux au ton de l'époque, lorsqu'il présentait des vues sur l'établissement d'une école de diplomatie2.

L'Allemagne se disposait ouvertement à la paix *. Les landgraves de Cassel, de Darmstadt, de Hambourg ne demandaient qu'à négocier. Celui de Cassel envoya un plénipotentiaire, M. de Waitz, qui se présenta, le 19 avril, chez Barthélémy, avec des pleins pouvoirs. Dans le Wurtemberg, on signalait un mouvement très vif d'opinion en faveur de la neutralité. Georges Kerner, à qui le 9 thermidor avait rendu sa foi républicaine et ses illusions, était revenu dans son pays ; il y avait organisé des correspondances pour Barthélémy, et il tâchait de pousser sa propagande pacifique dans tout le sud de l'Allemagne. Le duc Louis -Eugène détestait les Français : il fit chasser Kerner. Mais il mourut au mois de mai, et son frère, Frédéric Ier, qui lui succéda, s'empressa de réclamer les bons offices de la Prusse. Les Allemands, toutefois, quand ils sollicitaient la paix, l'entendaient pure et simple, sans concessions de leur part, et c'était l'intégrité de l'Empire, c'est-à-dire la conservation de leurs propres possessions, qu'ils demandaient à la Prusse de défendre et d'assurer. Le Comité

1 4 floréal-23 avril 1795.

* 23 germinal-12 avril 1795. Procès-verbaux de la Convention. 8 Bévue historique : La neutralité du nord de V Allemagne en 1795, t. XVII, p. 257.

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