CRISE DES AFFAIRES INTERIEURES. — AN III
tion l'emportait, elle se traduisait en pillages, incarcérations, massacres. Dès que les royalistes se trouvaient en force, ils pratiquaient une contre-terreur, aussi atroce que celle des Jacobins, toute de vengeance et de brutalité, sans l'excuse même apparente du Salut public. Les « réacteurs » persécutaient les républicains, comme les terroristes avaient persécuté les aristocrates. Les bandits profitaient du désordre et opéraient, pour leur propre compte, à côté des gentilshommes de grands chemins, semi-brigands, semi-conspirateurs, grands détrousseurs de diligences, qui se faisaient appeler compagnons de Jéhu ou compagnons du soleil i .
Le gouvernement de l'an III, mal servi dans les départements, désarmé, impuissant, en usait avec cette anarchie contre-révolutionnaire comme le gouvernement de Louis XVI en avait usé, de 1788 à 1791, avecranarchierevolutionnaire.il informait et ne réprimait pas. Des complots s'ourdissaient en Suisse, tout le long de la frontière neutre que les armées n'occupaient point, et il s'en faisait comme une infiltration lente et incessante dans la République. Ils avaient leur officine centrale et leur moteur dans la chancellerie de l'agent anglais Wickham. Le Comité en était informé par ses agents : leurs correspondances déclaraient, entre les projets de descente sur les côtes de l'Ouest, les tentatives de guerre civile dans les départements de l'Est et les manœuvres des anarchistes de Paris, des concordances trop répétées pour n'être pas réelles. Les meneurs de l'émigration ne s'en cachaient point. On les entendait annoncer à jour fixe les troubles de Paris et s'en féliciter quand ils en voyaient l'annonce confirmée a.
Les deux factions ennemies que le Comité avait à combattre se rencontraient, au moins dans leurs bas-fonds communs. Les Thermidoriens affectaient de les confondre dans une réproba-
1 Qcinet, La Révolution, t. II, liv. XX, La réaction. — Louis Blanc, t. XII, liv. XIV, ch. il, Terreur blanche. — Miciielet, Histoire du dix-neuvième siècle, t. I, p. 168, 171.
* Bévue historique^ t. XVIII, p. 376. — Fain, Manuscrit de Van Jlf, ch. îv. — Discours de Rovère, 10 floréal ; de Merlin et de Bourdon, 1er prairial. — André Lebon, V Angleterre et rémigration.
tion commune, ce Les cris d'anarchie et de royauté sont dans les mêmes bouches, disait Chénier, le 12 floréal- 1er mai; on y regrette à la fois Robespierre et Louis XVI... L'anarchie n'est qu'un moyen de royalisme. » La Convention aiguisa, en quelque sorte, et aggrava, s'il est possible, les lois contre les émigrés1. Sous le coup de la même inquiétude, le Comité « requit » ses agents en Suisse d'insister « de la manière la plus énergique sur l'expulsion de tous les émigrés, de quelque parti qu'ils soient » . « La République française, écrivait-il, ne pourra s'empêcher de regarder comme une hostilité indirecte l'asile accordé à des hommes qui ne cessent de conspirer contre elle , et qui n'attendent que le premier moment favorable pour porter le dernier coup à leur patrie 2. »
Le gouvernement se sentait insuffisant. Les comités s'entravaient les uns les autres. « Tout s'ajourne, disait Carnot à l'Assemblée, tout traîne en longueur. Tout est frappé de stupeur parmi ceux qui sont dans les affaires publiques. » Thibaudeau proposa de concentrer tous les pouvoirs dans le Comité de salut public. « Ce projet est trop fort pour notre situation politique et morale » , déclara Cambacérès. « Quant au gouvernement provisoire, ajouta-t-il, on n'en veut plus. Songez à donner promptement à la nation un gouvernement définitif, et jusque-là réunissons tous nos moyens, toutes nos forces, toutes nos conceptions, pour assurer la marche triomphante de nos armées, faire des traités de paix honorables et solides, réparer des injustices que nous n'avons pu ni prévoir, ni empêcher, et cicatriser les plaies de la Révolution. » La Convention nomma un comité de constitution. Elle y plaça les principaux membres du Comité de salut public, et elle confia, en attendant l'œuvre constitutionnelle, le pouvoir exécutif tout entier au Comité de salut public 3. Restait à opérer
1 Décret concernant les émigrés, 25 brumaire an 111-15 novembre 1794, coordonnant et complétant les mesures antérieures. Décret du 1er floréal-20 avril 1795 sur les séquestres.
* Le Comité à Barthélémy, 26 floréal-15 mai 1795.
3 Discours de Carnot, 3 germinal-23 mars ; de Thibaudeau, 7 floréal-26 avril ; de Cambacérès, 11 floréal-30 avril. Décret sur les Comités, 21 floréal-10 mai. —