L'AUTRICHE
revanche et ils profitent des mécontentements des démocrates belges pour les attirer à la République.
Il faudrait un régent à cette monarchie malade. François n'en est point un. Il a donné ce qu'il annonçait. Il est raide et incertain, timide et orgueilleux, paresseux d'esprit, minutieux et jaloux de son autorité ; il ne sait rien décider sans conseils; il se méfie de tous les conseillers, et il décide dans les tiraillements, par lambeaux, toujours trop tard. Les hommes de ce caractère sont voués aux influences subalternes. L'influence qui domine sur François est celle de sa femme, épousée en secondes noces, Tannée 1790. C'est sa cousine, une princesse des Deux- Siciles, fille de Ferdinand IV et de Marie-Caroline. Rien ne paraît en elle ni des brutalités de son père, ni des emportements maternels : elle est dévote et prude, austère dans ses mœurs ; toute l'imagination et toute l'activité se répandent chez elle en intrigues et eh extravagances ; elle est envieuse, bizarre, sournoise; elle ne se plaît que dans la compagnie des inférieurs; elle tracasse, se mêle de tout et embrouille tout; elle n'aime que les objets fantasques; elle rassemble des monstres ; elle peuple ses jardins de statues baroques et défigurées. Elle agite l'empereur et l'inquiète sur les gens et sur les choses.
L'ancien gouverneur de François, devenu vice-chancelier de l'Empire, le prince Colloredo, solennel, hypocrite et médiocre, endort l'empereur. Le vice-chancelier de cour et d'État, Philippe Cobenzl, bavard et superficiel, oppose à tous les mécomptes de la politique un optimisme béat. Dans l'armée, le vieux Lacy semble toujours préoccupé « d'abaisser les idées qui paraissent s'élever au-dessus des siennes» . La confiance de l'empereur est à son aide de camp Rollin, froid, taciturne, enclin aux cabales. L'espoir de l'armée repose sur le colonel Mack, « le fameux colonel Mack » , comme on le nomme déjà, une sorte de Guibert autrichien, qui disserte brillamment sur la guerre dans les salons, déroule dans les conseils des plans captieux et élégants de stratégiste rhéteur, excelle à gagner l'opinion et devance les temps dans l'art de faire éclat de son
génie dans les gazettes de l'Europe. Tout FÉtat reste concentré dans la personne deThugut, qui n'a rien deThomme d'État, qui n'est qu'un diplomate, qui dans sa diplomatie agit en spéculateur brouillon, et ne sait, quand il considère les plaies de l'armée et les vices du gouvernement, que se lamenter ou s'emporter en invectives stériles : « Physiquement parlant, nous n'avons pas le sou ! ... » — « Comment se flatter de parvenir jamais à l'exécution d'un plan raisonnable quand on a sans cesse les ennemis du dehors et les ennemis du dedans à combattre » , . . . aie scandaleux égoïsme » de tous ; u la fatale inexécution des ordres de Sa Majesté ! » ?
Jusqu'à la fin de 1793, la conduite de la Prusse avait été subordonnée à son avidité , elle va l'être désormais à ses besoins * . Cette monarchie, la seule de l'Europe qui eût une épargne, marche, comme les autres, et pour les mêmes motifs, aux embarras et à la ruine. Il y a de la détresse et de l'agitation dans les provinces. Les tisserands de Silésie, dont l'industrie chôme, avaient commencé, dès l'automne de 1793, à se répandre par bandes dans les marchés. La fermentation gagna d'autres corps de métiers. Les troupes manquaient pour réprimer les mutins. Les autorités prussiennes procédèrent avec la même mollesse et la même incertitude que l'avaient fait les autorités françaises dans les dernières crises économiques du règne de Louis XVI. Moyennant une indemnité fournie par l'État, les marchands
1 Sur l'empereur et la cour : Mémoires du prince de Ligne , dans Vivehot, t. II, p. 872. — Mémoires de Czartoryski, t. I, p. 282. — Rostopchixe, Archives Woronzof, t. XVIII, p. 73. — Sybel, Trad., t. II, p. 158. — Id., V édition, t. I, p. 479. — Herrmank, PoL corr., p. 217-221. — Sur Thugut : Vivesot, Thugut, t. I. Lettres à Colloredo, 16 sept. -19 déc. 1793; 7 et 21 janvier, 10 avril 1794. — Thugut à Mercy, 1er avril 1794, Zeissberg, t. IV, p. 173. Voir Philippsox, t. II. — Rahke, Hardenberg, t. I. — Hausser, t. I, p. 530. — Pertz, Stein. — Treitschke, t. I, p. 134. — Zeissberg, t. IV, p. 53-54,