‹ L'Europe et la revolution francaise (volume 5)Chapitre 66 sur 92 · LE GRAND DESSEIN DE SIEYES. — AN III. 35Y · texte numérisé non relu

LE GRAND DESSEIN DE SIEYES. — AN III. 35Y

dassent les démarches des envoyés de la République; que le ministre de Prusse à Pétersbourg s'abstînt de « clabauder contre la France » . « Quant au roi de Prusse , concluait le Comité , son intérêt n'est pas équivoque. Il faut qu'il se montre fidèle à ses engagements avec nous et ferme contre ses ennemis. Malheur à ceux qui lui tiendront un autre langage l ! »

Mais si la Prusse se refusait à sa propre grandeur, si Frédéric-Guillaume, successeur aveugle et débile du grand Frédéric, perdait l'occasion de fortune que lui offrait la France, la République ne devait point s'entêter dans une alliance stérile. Pourquoi ne pas chercher à contenter l'Autriche? Plusieurs y avaient pensé. Carletti, le ci-devant marquis de Poterat et quelques autres officieux ou intrigants ne cessaient de le souffler à l'oreille des membres du Comité. Sieyès y avait toujours incliné. Son grand dessein de paix continentale et de républiques intermédiaires le travaillait toujours. « Ceux qui m'ont accusé d'être l'ami de l'Autriche ont menti, disait-il; ceux qui me représenteraient comme ami des Prussiens mentent également; je ne suis que Français*. » Sans doute l'Autriche n'avait ni reçu ni adressé aucune insinuation3; mais il n'y avait aucun inconvénient à la sonder, et ne fût-ce qu'à titre de

1 Talleyrand, ministre des relations extérieures du Directoire, écrit à Sieyès, envoyé à Berlin, le 13 fructidor an VI-30 août 1798 : « Si le roi de Prusse veut être le protecteur de l'Empire, l'arbitre de la paix, il n'a point un quart d'heure à perdre. S'il refuse d'agir, on agira sans lui, et qu'il prenne garde au dénouement. » Pallain, op. cit., p. 362. — Napoléon écrit à Talleyrand, 4 fructidor an XII-22 août 1805 : « J'entends que je donnerai le Hanovre à la Prusse et que je lui garantirai l'intégrité de ses États; mais j'entends aussi que la Prusse me garantira mes États actuels...» — « Qu'elle reste donc dans sa petitesse, puisqu'elle n'a pas voulu profiter de l'occasion qui lui était offerte de s'élever à la grandeur. » Talleyrand à Napoléon, 17 octobre 1805. Bertrand, Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon, Paris, 1889, p. 159. — « Qu'ils \Jes Prussiens) apprennent que s'il est facile d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance avec l'amitié du grand peuple, son inimitié, qu'on ne peut provoquer que par l'abandon de tout esprit de sagesse et de raison, est plus terrible que les tempêtes de l'Océan! » Proclamation du 6 octobre 1806. Correspondance, t. XI, p. 107; t. XII, p. 312.

9 Revue historique, t. XVIII, p. 275-6.

3 Bévue historique : L* Autriche et le Comité de salut public, la Neutralité de l'Allemagne du Nord; notamment, t. XVII, p. 53, 57, 61, 62, 273, 283, 285-6, 297; t. XVIII, p. 279-283, 285.

« spéculation», le Comité s'en ouvrit à Barthélémy1. Cette a spéculation » , mélange singulier de paradoxe dans les desseins, de subtilité dans les conjectures, de témérité dans les hypothèses, d'imprudence politique et de prescience de l'avenir, trahit à toutes ses lignes le génie de Sieyès*.

Nous voulons, écrivait le Comité, une paix honorable, et nous entendons par là « que nous voulons fixer une démarcation des frontières, telle que nous trouvions l'indemnité de la guerre, et dans la garantie de notre sûreté future, et dans les sources nouvelles ouvertes à notre commerce et à notre industrie » . Cette frontière, c'est le Rhin; la Prusse le sait, ce n'est pas à elle qu'il appartient désormais de nous détourner de ce projet; si nous y renonçons, ce doit être de notre plein gré ; si nous n'y renonçons pas et que l'Autriche nous offre la paix à cette condition, nous n'avons point de motif de refuser. Qu'elle nous abandonne la Belgique et ses possessions de Souabe, qu'elle y joigne le Milanais dont nous « exigerions très probablement la cession en faveur du Piémont » , et nous consentirions à la réunion de la Bavière à l'Autriche. L'Autriche, ainsi concentrée en Allemagne, s'éloignerait de nous. Si elle est encore agitée d'ambitions, sa politique se tournerait « vers TOrient où elle rencontrerait la Russie dont nous aimerions à la voir devenir l'ennemie naturelle 8 » . La Prusse n'aurait point à se plaindre; on lui procurerait « des accroissements plus que proportionnés », des évêchés, le Hanovre, une nouvelle ligue germanique; elle lierait, par des canaux r son commerce de la Baltique à celui de la mer du Nord; elle deviendrait puissance maritime et, unie au Danemark et à la

1 Dépêche du 8 mcssidor-26 juin 1795. Bévue historique, t. XVIII, p. 280-284.

* Cf. p. 221 le Plan de Dubois-Crancé, et p. 298 le Projet de Sieyès.

8 « Tant que l'Autriche ne aéra point en rivalité avec la Russie, il sera facile à l'Angleterre de les unir dans une alliance commune... Il faut que l'Autriche cesse d'être en contact immédiat avec la France et les Etats qu'elle a fondés... Qu'en échange des Etats vénitiens, du Tyrol, de ses possessions de Souabe... on lui donne la Valachie, la Moldavie; la Bessarabie et la partie la plus septentrionale de la Bulgarie... » Talleyrand à Napoléon, 17 octobre 1805, Bertrand, op. cit., p. 158-160. — Cf. Metternich à Stadion, 26 février 1811. Mémoires de Metternich, t. II, p. 160 et suiv.

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