SUR LES RELIGIONS MOSAÏQUE, CHRÉTIENNE ET MUSULMANE
(Extrait de la Guerre d'Orient, publiée par le général Bertrand sur un manuscrit de Sainte-Hélène, et éditée par Je comte de Las Cases.)
a Les trois religions qui ont répandu parmi les hommes la connaissance d'un Dieu immortel incréé, maître et créateur des hommes, sont sorties de l'Arabie. Moïse, Jésus, Mahomet, sont trois Arabes nés à Memphis, à Nazareth, à la Mecque. Mille ans avant que les autres hommes la connussent, Moïse a révélé à sa nation l'existence d'un Dieu créateur et rémunérateur; Jésus-Christ la révèle à l'empire romain ; Mahomet, à l'ancien continent.
» Moïse arracha les enfants de Jacob à la captivité, et pour combattre en eux l'esprit de retour au pays dont ils regrettaient les marmites pleines de viande dont ils mangeaient tout leur soûl au prix de leur indépendance, il leur imprima un caractère exclusif.
» Jésus-Christ, quoique descendant de David, ne prétendit point au pouvoir temporel. Il prêta obéissance au pouvoir et prescrivit obéissance à tout gouvernement établi. — Toute puissance vient de Dieu, dit-il; mon empire n'est pas de ce monde. Rendez à César ce qui est à César. — L'Evangile
ne prescrit aucune règle pour le gouvernement des choses ici-bas.
» La religion chrétienne est celle d'un peuple très-civilisé. Elle proclame la supériorité de l'âme sur le corps, de l'esprit sur la matière. Elle est née dans les écoles grecques ; elle est le triomphe des Socrate, des Platon, des Aristide sur les Emilius, les Flaminius, les Scipion. Les Romains soumirent la Grèce par la force de leurs armes, mais ils furent insensiblement subjugués par l'influence irrésistible des arts, des sciences, de l'esprit des vaincus. Les canons fondamentaux furent délibérés et décrétés en Orient pendant les huit premiers siècles, à Nicée, à Alexandrie, à Antioche, à Constantinople , en Chalcédoine, à Césarée, à Athènes. Comme tout ce qui est le résultat du progrès des lumières, la religion du Christ eut une marche lente. Il lui fallut quatre siècles pour s'asseoir sur le trône.
» L'Eglise chrétienne promet pour récompense aux justes de voir Dieu face à face, récompense toute spirituelle, et par opposition elle menace les méchants de peines toutes corporelles. Cette contradiction s'explique : les méchants auraient bravé les peines spirituelles; la chair, qu'il faut soumettre, eût été excitée par des récompenses matérielles.
» L'Arabie était idolâtre lorsque Mahomet y introduisit le culte du Dieu d'Abraham, d'Ismaël, de Moïse, de Jésus-Christ. Mahomet repoussa l'idée de trinité comme participant de l'idolâtrie. « Dieu, ditil, n'a ni père ni fils; il n'y a d'autre Dieu que Dieu. » Par un contraste tout naturel, tandis que le
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Christ, s'adressant à un peuple gorgé de jouissances, mortifiait la chair en n'établissant que des récompenses spirituelles, Mahomet, s'adressant à un peuple pauvre et privé de jouissances, lui promit des plaisirs matériels pour récompense : fleuves de lait, houris toujours vierges, bosquets odoriférants.
» Mahomet fut prince. En peu d'années ses moslems conquirent la moitié du monde. Ils arrachèrent plus d'àmes aux faux dieux, culbutèrent plus d'idoles en quinze ans que le christianisme en quinze siècles. Mais il y a cette différence qu'à l'islamisme il fallait la victoire, et que, même vaincu, le christianisme eût fait son chemin dans les âmes et dans les esprits. Dans l'islamisme, qui périt au c ombat est absous de ses péchés ; les ailes des anges remplacent les membres perdus dans la bataille; l'encensoir est inséparable du glaive; le glaive est la clef du ciel. »
Ces paroles prouvent clairement que Napoléon, comme Montesquieu, ne voyait dans les religions que des motifs réprimants, des instruments de règne; elles le prouvent plus clairement encore quand on se souvient que le premier consul disait à l'époque du concordat : « II faut une religion au peuple. J'étais musulman en Egypte, je suis catholique en France. »
Et ceci n'est point une parole échappée à l'improvisation. Les égards, les respects, l'autorité dont le général en chef de l'armée française entoura les scheiks, et le dessein hautement avoué de s'établir
en Egypte et en Syrie, et d'y fonder une étape pour marcher à l'attaque de l'Inde britannique, ne laissent aucun doute sur la conviction de Napoléon touchant la possibilité, Sa facilité même, d'une transaction politique entre musulmans et chrétiens. Quant à l'opinion de l'empereur sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat en France, il y aurait témérité à prétendre la préciser autrement que par des actes de gouvernement. L'auteur a donc attentivement étudié les deux concordats conclus l'un sous le consulat, l'autre sous l'empire, et il reproduit le dernier qui n'est peut-être pas suffisamment connu.
Il cite en outre la lettre par laquelle le pape s'est refusé à l'exécution du concordat de 1813, et le jugement qu'un archevêque, M. de Pradt, porte de cette lettre à laquelle on peut en sécurité de conscience dénier toute valeur, soit canooique soit diplomatique, contre un engagement librement et solennement contracté.
CQHCQRB&T DE FONTAmiSBIiEAU
Signé i le 25 janvier 1 8 1 3.
« Voulant mettre un terme aux différends qui se sont élevés entre eux, et pourvoir aux difficultés survenues sur plusieurs affaires de l'Eglise, sont convenus des articles suivants, comme devant servir de base à un arrangement définitif.
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» Article premier. Sa Sainteté exercera le pontificat en France et dans le royaume d'Italie, de la même manière et avec les mêmes formes que ses prédécesseurs.
» Art. 2. Les ambassadeurs, ministres, chargés d'affaires des puissances près le Saint Père, et les ambassadeurs , ministres ou chargés d'affaires que le pape pourrait avoir près des puissances étrangères, jouiront des immunités et privilèges dont jouissent les membres du corps diplomatique.
» Art. 3. Les domaines que le Saint Père possédait, et qui ne sont pas aliénés, seront exempts de toute espèce d'impôts ; ils seront administrés par ses agents ou chargés d'affaires. Ceux qui seraient aliénés seront remplacés jusqu'à la concurrence de deux millions de francs de revenu.
» Art. 4. Dans les six mois qui suivront la notification d'usage de la nomination par l'empereur aux archevêchés et évêchés de l'empire et du royaume d'Italie, le pape donnera l'institution canonique, conformément aux concordats, et en vertu du présent induit, l'information préalable sera faite par le métropolitain. Les six mois expirés, sans que le pape ait accordé l'institution, le métropolitain, et à son défaut, ou il s'agit du métropolitain, l'évêque le plus ancien de la province procédera à l'institution de l'évêque nommé ; de manière qu'un siège ne soit jamais vacant plus d'une année.
» Art. 5. Le pape nommera, soit en France, soi» dans le royaume d'Italie, à des évêchés qui seront ultérieurement désignés de concert,
» Art. 6. Les six évêchés suburbicaires seront rétablis , ils seront à la nomination du pape. Les biens actuellement existants seront restitués, et il sera pris des mesures pour les biens vendus. A la mort des évêques d'Anagni et de Rieti, leurs diocèses seront réunis auxdits six évêchés, conformément au concert qui aura lieu entre S. M. et le Saint Père.
» Art. 7. A l'égard des évêques des États romains , absents de leurs diocèses par les circonstances, le Saint Père pourra exercer en leur faveur son droit de donner des évêchés inpartibus. Il leur sera fait une pension égale au revenu dont ils jouissaient, et ils pourront être replacés aux sièges vacants, soit de l'empire, soit du royaume d'Italie.
» Art. 8. Sa Majesté et Sa Sainteté se concerteront en temps opportun sur la réduction à faire, s'il y a lieu, aux évêchés de la Toscane et du pays de Gênes, ainsi que pour les évêchés à établir en Hollande et dans les départements anséatiques.
» Art. 9. La propagande, la pénitencerie, les archives, seront établies dans le lieu du séjour du Saint Père.
»Art. 10. Sa Majesté rend ses bonnes grâces aux cardinaux, évêques, prêtres, laïcs qui ont encouru sa disgrâce par suite des événements actuels.
» Art. il. Le Saint Père se porte aux dispositions ci-dessus par considération de l'état actuel de l'Eglise, et dans la confiance que lui a inspirée Sa Majesté, qu'elle accordera sa puissante protec-
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tion aux besoins si nombreux qu'a la religion dans le temps où nous vivons. »
Après avoir reproduit le texte du concordat, M. de Pradt, archevêque de Malines, s'exprime ainsi :
« C'est avec le plus grand regret que j'ai rencontré dans récrit de M. le vicomte de Chateaubriant, intitulé De Buonaparte et des Bourbons, l'assertion suivante : Celui qui à Fontainebleau osa frapper de sa propre main le souverain pontife, et traîner par ses cheveux blancs le père de l'Église. Où la haine va-t-elle puiser ses armes? Comment la calomnie peut-elle trouver place dans des matières aussi graves ! Un auteur qui a dû une partie de ses succès à des fictions pleines d'intérêt, de nouveauté, de richesse, et parfois de terreur, n'a pas dû sentir le besoin de celle de la diffamation. Avec quelque vivacité que pussent, surtout alors, se faire sentir les torts de Napoléon, n'était-ce pas assez de ce qui existait, sans y ajouter ceux que crée l'aveugle esprit de parti? Un auteur est condamné à la justice par sa propre célébrité, parce que les coups acquièrent de la force par la qualité de la main qui les lance. L'auteur du Génie du Christianisme a sûrement une trop haute idée de ses devoirs, pour ne pas reconnaître la vérité, dès qu'elle se sera montrée à lui. Jamais rien de pareil n'exista à Fontainebleau. D'autres lieux avaient assez vu de choses dignes d'éternels regrets. Les Français n'ont point à rougir d'un acte aussi odieux, injustement reproché à
celui qui leur commandait alors. La vérité est, qu'après une discussion animée (et toute discussion comporte de la vivacité dos deux parts), les formes les plus augustes et les plus amicales furent observées des deux côtés. »
LETTRE DU PAPE PIE Vil A L'EMPEREUR NAPOLÉON
POUR LUi ANNONCER QU'IL W' EXÉCUTERA PAS LE CONCORDAT DE FONTAINEBLEAU.
€ Sire ,
)) Quelque pénibles que soient pour notre cœur l'aveu que nous devons faire à Votre Majesté, et le déplaisir qu'il pourra lui causer, la crainte des jugements de Dieu, dont notre âge avancé et le dépérissement de nos forces nous approchent chaque jour, doit nous rendre supérieur à toute autre considération et à toutes les inquiétudes que nous éprouvons en ce moment.
» Commandés par nos devoirs, et avec cette fran chise qui convient à notre dignité et à notre ministère, nous signifions à Votre Majesté que, depuis le 25 janvier, jour où nous signâmes les articles qui devaient servir de base au traité dont il est question, les plus grands remords et le plus vif repentir ont déchiré notre âme, qui n'a plus ni paix ni repos
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Nous avons reconnu, et une continuelle et profonde méditation nous fait chaque jour reconnaître davantage l'erreur dans laquelle nous ont entraîné le désir de terminer le plus tôt possible, et d'une manière stable, les affaires de l'Église, et celui de complaire à Votre Majesté. Une seule considération modérait notre affliction, c'est que le mal que nous avions fait à l'Église par cette souscription pouvait se réparer dans l'acte postérieur de l'arrangement définitif.
>;> Mais notre douleur s'est accrue excessivement, lorsqu'à notre grande surprise, et contre ce qui avait été convenu entre Votre Majesté et nous, nous avons vu publier par l'impression, et sous le titre de concordat, ces mêmes articles qui n'étaient que les bases d'un arrangement futur.
» Profondément gémissant au fond de notre cœur du scandale que nous donnions à l'Église, instruit de leur contenu par celte publication, et convaincu delà nécessité de les réparer, nous nous contînmes avec la plus grande peine de manifester sur-le-champ nos sentiments et nos réclamations, par le seul motif de persuader avec la plus grande prudence, et de ne rien précipiter dans une affaire de cette importance.
b Sachant que dans peu nous aurions auprès de nous le sacré collège, qui est notre conseil, nous avions résolu de l'attendre et de le consulter pour nous aider de ses lumières, et ensuite nous déterminer, non pas sur ce que nous nous reconnaissions obligé de faire pour corriger ce que nous avions fait, ni, et Dieu nous en est témoin, sur ce que nous
avions entièrement arrêté depuis les premiers moments, mais sur le choix du meilleur mode d'exécution de notre résolution.
» Nous n'avons pu croire en trouver qui soit plus conforme au respect que nous professons pour Votre Majesté, que celui de recourir à elle-même et de lui adresser cette lettre, dans laquelle nous venons, en présence de ce Dieu devant qui bientôt nous devons rendre compte de l'usage qu'en qualité de son vicaire nous aurons fait de l'autorité qu'il nous a confiée pour le gouvernement de son Église, déclarer à Votre Majesté, dans toute la sincérité apostolique, que notre conscience nous oppose des obstacles insurmontables pour l'exécution des différents articles que nous avons signés, puisqu'à notre grande confusion et douleur nous reconnaissons présentement que nous nous serions servi de notre pouvoir, non pour l'édification, mais pour la destruction, si nous exécutions ce que nous avons inconsidérément promis dans lesdits articles, non par aucune intention perfide, comme Dieu nous en est témoin, mais par fragilité humaine, et comme cendre et poussière.
» Sur cet écrit, quoique de nous signé, nous disons ce que disait notre prédécesseur Pascal II, en un cas pareil, et au sujet d'un écrit qu'il avait signé, et qui portait une concession en faveur de Henri V, que sa conscience lui reprochait.
« Nous reconnaissons que cet écrit est vicieux, » aussi nous le déclarons vicieux et mal fait, et )> comme tel, avec l'aide du Seigneur, nous voulons » qu'il soit réformé, afin qu'il n'en résulte aucun
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» dommoge pour l'Église, ni aucun préjudice pour » noire âme. »
» Nous reconnaissons quelques-uns de ces articles susceptibles d'être corrigés par une rédaction différente et par quelques modifications et changements, mais en même temps nous en reconnaissons d'autres pour intrinsèquement mauvais, comme contraires à la justice et au régime de l'Église établie par Notre- Seigneur Jésus-Christ, et conséquemment inexécutables et incapables de subsister.
» Comment, par exemple, pourrions-nous jamais commettre l'extrême injustice de priver de leurs sièges, sans aucune raison canonique, tant de vénérables évêques auxquels on n'aurait à reprocher que d'avoir exécuté nos intentions, et de même, sans aucun motif canonique, prononcer la destruction de leurs sièges.
» Votre Majesté se rappellera sans doute les hauts cris qui s'élevèrent dans l'Europe et dans la France même, lorsqu'en 1801 nous fîmes usage de notre puissance pour, néanmoins après interpellation et demande de démission, priver' de leurs sièges les anciens évêques de France, et cependant cette mesure extraordinaire avait été, dans ce temps calamiteux, reconnue nécessaire et indispensable pour mettre fin à un schisme déplorable, et ramener une grande nation à l'unité et au giron de la catholicité. Mais quel motif d'un aussi puissant intérêt exisîe maintenant, pour justifier devant Dieu et devant les hommes, la mesure prescrite par l'un des articles dont il est question?
« Et de même, comment pourrions-nous admettre un règlement aussi subversif de la divine constitution de l'Église de Jésus-Christ, qui a établi la primatie de Pierre et celle de ses successeurs, que celui qui soumettrait notre puissance à celle du métropolitain, en permettant qu'il pût instituer les évêques nommés, que par des circonstances et des cas particuliers le souverain Pontife aurait cru de sa sagesse de ne pas devoir instituer et rendre ainsi juge et réformateur de la conduite du chef de la hiérarchie, celui qui est son inférieur dans cette même hiérarchie, et qui lui doit obéissance et soumission? Pouvons-nous introduire dans l'Église de Dieu cette nouveauté inouïe que le métropolitain peut instituer en opposition au chef de l'Église? Dans quel État bien gouverné accorda-t-on jamais à une autorité inférieure de pouvoir faire ce que le chef du gouvernement n'a pas cru devoir faire? En outre, à quels maux, à quel schisme également fatal à l'Église et à l'État, n'ouvririons-nous pas la porte par une telle concession, plaçant ainsi les pontifes romains dans la nécessité de se séparer de ceux des nommés que les métropolitains auraient ainsi institués, au mépris de leur décision et à leur honte?
» Pourrions-nous dépouiller le saint-siége de l'un de ses principaux droits, nous qui nous sommes obligé par les serments les plus solennels à en soutenir et à en défendre les prérogatives jusqu'à l'effusion de notre sang?
» Mais Votre Majesté dira peut-être qu'une semblable concession avait été souscrite par nous dans
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ie bref donné à Savone, quoique avec quelques modifications, lequel bref fut ensuite rejeté par Votre Majesté, qui fit même officiellement enregistrer son refus. Nous répondrons par le même et sincère aveu de l'erreur même de récrit. La présente lettre offre un remède suffisant à cet oubli par là et autres justes motifs qui concernent les articles désignés, ainsi que d'autres, et surtout le cinquième de l'écrit du 25 janvier, et que, pour, ne pas plus longtemps fatiguer Votre Majesté, nous nous dispensons d'énumérer, nos invariables devoirs ne nous permettant pas absolument de les mettre à exécution.
» Nous savons parfaitement ce à quoi obligeraient des stipulations convenues et arrêtées, mais nous savons aussi que lorsqu'elles se trouvent en opposition avec les divines institutions et avec nos devoirs, nous devons céder à l'empire d'une obligation d'un ordre supérieur, qui en défend l'observation et la rend illicite.
» Dans le même acte que nous accomplissons par l'indispensable obligation de faire cette déclaration à Votre Majesté, nous lui déclarons encore, avec un vif empressement, que nous sommes prêts, et que nous désirons avec ardeur d'arriver à cet arrangement définitif avec Votre Majesté, lequel se trouve relaté dans les mêmes articles, et cependant sur des bases qui puissent se concilier avec nos devoirs. Lorsque nous aurons appris que Votre Majesté agréera ce qu'avec une confiance toute paternelle et une liberté apostolique que nous venons de lui exposer, nous ferons avec un agréable empressement de
promptes dispositions pour entreprendre une nouvelle négociation, dirigée vers la conclusion dans laquelle en celte occasion, dans la situation où nous nous trouvions et par faiblesse humaine, nous tombâmes, à cet égard, mu, ainsi qu'actuellement, par la considération d'obvier, par le moyen de quelque concession, aux maux de l'Eglise, et sans avoir, ainsi que nous le devions, réfléchi qu'avec l'introduction d'un pareil système nous ouvrions la porte aux maux les plus funestes et les plus durables. Le bref ayant été rejeté par Votre Majesté, la concession qu'il faisait se trouve comme non avenue, et nous regardons cette circonstance comme un trait de la Providence , qui veille au gouvernement de son Eglise; et, si la chose ne fût pas ainsi arrivée, si le bref d'ailleurs eût pu être considéré comme subsistant, les raisons que j'ai développées ci-dessus militant contre le bref autant que contre l'article dont il est question, nous nous trouverions également contraint de le révoquer.
» Nous ne pouvons néanmoins nous dissimuler que notre conscience nous reproche encore de n'avoir eu, dans les susdits articles, aucun égard aux droits de souveraineté du saint-siége, que notre ministère et les serments que nous avons faits, lors de notre exaltation au pontificat, nous obligent de maintenir, de revendiquer et de préserver, ce que nous aurions dû exprimer dans le texte d'un arrangement définitif tant désiré. Nous ne doutons pas que, dans cette occasion, il ne soit apporté remède à tant et si grands maux qui affligent l'Eglise, et sur la plupart
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desquels nous n'avons pas manqué de faire arriver plusieurs fois nos représentations au trône de Votre Majesté, en même temps il sera mis fin aux autres contestations qui, dans les dernières années, nous ont donné de si grands motifs de douleur et de justes réclamations, toutes choses que nous ne pouvons négliger dans un arrangement définitif, sans trahir les obligations de notre ministère.
» Nous supplions Votre Majesté d'accueillir l'expression de notre sensibilité avec la même effusion d'âme que nous avons mise dans nos explications ; nous la prions, par les entrailles de Jésus-Christ, de consoler notre cœur, qui ne désire rien plus que de venir à une conciliation qui fut sans cesse l'objet de de nos vœux; nous la prions de considérer combien glorieuse sera pour Votre Majesté la conclusion d'un accommodement qui donnera une véritable paix à l'Église, et qui puisse être solidement maintenue par nos successeurs.
» Nous adressons à Dieu les vœux les plus ardents pour qu'il daigne répandre sur Votre Majesté l'abondance de ses célestes bénédictions.
» Fontainebleau, 24 mars 1813.
Signé Pie VII, pape. »
L'auteur des Quatre Concordats fait sur cette lettre des réflexions dont la justesse est incontestable. Je cite :
« Pie VII cédait avec facilité et même avec grâce
ï/EUROPE ET LA RUSSIE.
à la force des raisons qu'on lui présentait; on croyait tout fini : mais le lendemain des inquiétudes scrupuleuses, qui avaient troublé son repos, avaient aussi ébranlé ou changé sa résolution. Plusieurs semaines s'y passèrent dans cette espèce de combats journaliers. Il en a été de même à Fontainebleau. Le concordat signé le 25 janvier au soir, avec toute sorte de démonstrations de joie, se trouva avoir éprouvé une révision des mêmes scrupules qui agitaient le Saint-Père à Savone. Sa lettre , écrite avec la sincérité qui convient à un caractère aussi noble que celui de Pie VII, retrace ce qui se passa alors dans son âme. On a vu dans les Quatre Concordats, que le pape refusa le 26 janvier les trois cent mille francs qu'un ministre de Napoléon vint ce jour-là mettre à sa disposition. On a vu, de plus, que Napoléon ne tarda pas à se repentir de l'empressement qu'il avait mis à rappeler auprès du pape les cardinaux et les autres prélats. Le pape, entièrement livré à des exercices de piété, était loin de connaître l'état réel de l'Europe, et de soupçonner les dangers qui menaçaient le pouvoir de Napoléon. 11 avait tout cédé à défaut de rien savoir de ce qui se passait. C'est une condition de rigueur dans les princes, que celle de lire la Gazette.... Souvent il y a dans la Gazette plus qu'ils ne soupçonnent. Mais si le pape ne lisait guère, en revanche les cardinaux et les prélats italiens lisaient beaucoup et écoutaient de même. Reçus, fêtés, endoctrinés par les ennemis de Napoléon, ils avaient cru voir sa puissance déjà ébranlée, et c'était le moment où ils trouvaient le
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pape abdiquant complètement toute la grandeur romaine, et mettant bas sa triple couronne, pour ne se réserver à lui et à ses successeurs que l'anneau du pêcheur.... A cette vue ils durent frémir et employer tous leurs moyens de persuasion sur l'esprit du pape, pour le faire revenir sur une résolution qui creusait le tombeau éternel de la puissance temporelle de Rome. Depuis longtemps le pape avait renoncé au retour à Rome, et je puis attester que dès Savone il avait fini de contester sur ce point. Il regardait Rome comme perdue à jamais.... Et dans le fait, sans la guerre de la Russie, c'en était fait d'elle pour les papes ; ils seraient à Paris. Avignon n'était qu'un passage; cela seul était raisonnable dans les circonstances du temps. Mais, quoiqu'en 1813 Napoléon fût déjà blessé, cependant il n'était pas renversé; et dans le cas où la fortune eût reconnu en lui son favori de tant d'années, et lui eût rendu son pouvoir, avoir manqué à ses engagements avec lui, pouvait entraîner de graves conséquences. Le pape et son conseil se trouvaient placés entre ces deux écueils : accepter ce qui les détruisait ou choquer ce qui pouvait frs détruire. C'est pour parer à ce double inconvénient que fut conçue la lettre que j'ai citée. »
M. l'archevêque de Malines ajoute :
« Les griefs du pape peuvent être réduits aux quatre articles suivants :
» 1° Les gênes de sa conscience.
» 2° L'infraction de la hiérarchie ecclésiastique, » 3° La cession de Rome.
338 l'ecuope et la Russie.
» 4° La déposition de quelques évêques des États romains.
» Si la voix de la conscience doit se faire entendre avec force par quelqu'un et le trouver docile à ses remontrances, sans doute et par-dessus tout c'est par le chef du culte catholique; mais c'est au même titre aussi que cette conscience doit être guidée par les lumières les plus vives, en même temps qu'elles sont les plus pures. Il en est de même de cette bonne foi qui fait tenir à l'accomplissement des engagements une fois contractés; on doit appliquer aux papes ce qu'un roi de France disait des rois, que « Si la bonne foi était bannie parmi les » hommes, on devrait la retrouver dans le cœur des » rois. » L'accord de la conscience avec l'accomplissement d'un contrat, est une chose fort délicate ; si l'on admet une fois que cette exécution puisse dépendre des remords, des scrupules, des gênes de la conscience, ou de ce que l'on appelle ainsi, qui suivent l'engagement, il y a un déplacement complet dans la question. Les mouvements intérieurs trouvent leur place légitime avant le contrat, mais ils ne peuvent être admis après. Quel contrat serait valide, s'il suffisait pour le rompre et pour s'en déclarer dégagé, d'alléguer des scrupules? Ce qui ne peut être admis dans les contrats humains, à plus forte raison doit être rejeté des contrats religieux , dans lesquels tout doit être pur et à l'abri de tout reproche. Comment admettre qu'une partie, juge dans sa propre cause, puisse à son gré invalider le contrat qu'elle a cimenté en pleine connaissance et liberté? Quelque respectables que fussent en eux-
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mêmes les motifs religieux sur lesquels s'appuyait le Pape, cependant ils ne pouvaient lui conférer le droit de rompre, par sa seule volonté, l'engagement qu'il avait contracté. Dans celle occasion, il se faisait juge dans sa propre cause, il se dégageait luimême de son obligation propre ; formée par le concours de deux volontés, elle ne pouvait être rompue par l'action d'une seule. Le pape allègue l'exemple du pape Pascal ; les faits ne prouvent rien contre les principes mêmes : il eût été bon de s'abstenir de citer ce pape, qui est, avec Grégoire VII, Boniface VIII, Jules II, Sixte -Quint, un des souverains pontifes qui ont usé avec le plus d'immodération du pouvoir que la cour de Rome s'arrogeait alors. Lorsqu'on est réduit à citer des faits à défaut de principes, il faudrait les bien
choisir, et celui-ci ne l'a pas été heureusement
En donnant au principe allégué par le pape l'étendue dont il est susceptible, il s'ensuivrait que tout contrat est impossible avec les souverains pontifes ; car qui peut répondre des scrupules qu'ils éprouveront un jour? qui peut répondre de ceux de leurs successeurs ? Si les contrats dépendent de ce qui les suit et non pas de ce qui les précède , il n'est plus de contrat possible au monde; et celui auquel il peut appartenir d'invalider un contrat en vertu d'une espèce d'attribut qui forme un apanage exclusif pour lui seul et en sa faveur est un contractant d'une espèce unique au monde, avec lequel on est averti d'avance de ne jamais traiter. Par cette seule allégation de scrupules résolutifs d'engagements antérieurs, le pape
a mis la cour de Rome hors de toute possibilité de traiter, hors du cercle tracé par les hommes et reconnu par eux pour arranger leurs affaires. Il n'est point requis parmi les hommes que les contrats soient profitables ou dommageables à tels ou tels, mais il est indispensable que ce qui a été convenu entre eux reste ferme et inviolable, parce que cette stabilité des contrats est la base de la société. Le pape Ta bien senti, car il allègue l'arrangement fait à Savone; mais pour sortir de difficulté, il dit qu'il n'eût pas été plus engagé par ce contrat que par celui de Fontainebleau, c'est-à-dire qu'au lieu d'une violation, on en aurait eu deux.... et la seconde n'eût pas excusé la première, ce qui n'est pas du tout une manière sûre d'arranger les affaires.
» La violation des lois de l'Église et de la hiérarchie ecclésiastique, telle qu'elle est alléguée par le pape, doit être interprétée d'après les règles suivantes : il déclare, 1° qu'il est contraire à l'institution divine que les évêques ne soient pas institués par le saint-siége ; 2° qu'il est contraire à la hiérarchie ecclésiastique et à toute bonne discipline, que le pape puisse être réformé par le métropolitain , et le supérieur par l'inférieur.
» L'institution canonique est de droit divin; nul doute à cet égard. La transmission du pouvoir ecclésiastique doit être faite, et comme découler dans toute la durée de l'Église, depuis sa source sacrée jusqu'à son terme: voilà ce qui est d'institution divine. Mais le mode de cette institution n'est pas déterminé de la même manière; il a varié depuis l'établissement du christianisme, et certes du mode
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prescrit par le concile de Nicée aux concordats quels qu'ils aient été, il y a fort loin. L'Église , en sa qualité de société, a le droit de déterminer tout ce qu'exige l'utilité de cette société; il n'y a qu'une condition de rigueur, c'est que ce soit toujours elle qui agisse, et que son action directe et visible éloigne toute possibilité de lacune dans la transmission des pouvoirs ecclésiastiques : tout le reste est de pure discipline, et peut être réglé d'après le mode qui lui paraîtra le plus convenable. Une suite de faits et d'événements inutiles à rechercher et à rapporter, ont fait attribuer généralement aux papes, depuis 1516, le pouvoir d'instituer les évêques : ce qui a beaucoup monarchisé le régime de l'Église. À la bonne heure, ce pouvoir est très-légitimement exercé par les papes : mais, comme ils ont pu l'acquérir, ils peuvent le perdre ; comme ils ont pu le recevoir, ils peuvent le céder ; comme ils le tiennent d'après l'observation des formes canoniques, ils peuvent le remettre d'après l'observation des mêmes formes; dès que celles-ci sont remplies, tout le reste est laissé au libre arbitre et au choix des supérieurs ecclésiastiques, agissant dans l'intérêt de l'Église, et pour sa plus grande utilité. Ainsi, dans le cas que nous examinons, il ne s'agissait pas de soustraire les évêques à la loi de se faire instituer ; il ne s'agissait pas davantage d'arracher violemment au pape le droit de le faire, mais au contraire de faire qu'il instituât toujours. Quel était le but et l'intention de ce concordat? obvier aux viduités prolongées et arbitraires des églises, en réglant le terme et la manière dans lesquels il serait pourvu à leur
administration, lorsque l'on n'assignerait pas de défaut canonique contre ceux qui seraient préposés à ces églises. Pour bien apprécier une négociation, il faut avant tout en rechercher les causes et le but. L'expérience a montré pendant onze années trentedeux églises vacantes sous Louis XIV; des tentatives de la même nature renouvelées sous la régence, sous Louis XIII, sous Louis XV, soutenues pendant cinq années sous Napoléon ; la cour de Rome se retranchant dans un silence opiniâtre, n'opposant rien personnellement contre les nommés, et faisant évidemment d'un refus dans Tordre spirituel un moyen de maîtriser le prince temporel, on a voulu mettre ordre à un abus aussi opposé à l'esprit de la religion, qu'à la tranquillité de l'État, à la justice envers les églises qu'envers les titulaires. C'est de ce point de vue à la fois religieux, politique et équitable, que l'on est parti pour cimenter les stipulations destinées à prévenir le retour d'un désordre qui avait prévalu trop longtemps, parce qu'il prenait sa source dans les siècles où Ton recherchait avec moins de soin ce qui appartenait aux deux pouvoirs. Mais que présentaient de contraire à la loi inviolable de l'institution divine de pareilles stipulations? le pape ne perdait pas son droit, il ne faisait qu'en déléguer l'exercice dans un cas prévu â. »
1 Les Quatre Concordats, édition de 1820, chez Béchet, libraire.
FIN DES PIÈCES JUSTIFICATIVES