CHAPITRE XVII
au signal convenu pour l'assaut, il lança avec impétuosité le 5e chasseurs à pied et le 1er bataillon du 19e de ligne, qui, en suivant la crête du ravin de Karabelnaïa, parvinrent jusqu'au retranchement qui le relie à la tour Makaloff, franchirent ce retranchement et entrèrent ainsi dans l'enceinte même. Déjà les sapeurs du génie disposaient les échelles pour le surplus du 19e et pour ie 26e régiment, dont le général d'Autemarre précipitait le mouvement à la suite de sa valeureuse tête de colonne. Un instant nous pûmes croire au succès, Nos aigles avaient été arborées sur les ouvrages russes. Malheureusement, cet espoir dut promptement disparaître. Nos alliés avaient rencontré de tels obstacles dans leur attaque du grand Redan, et ils avaient essuyé de tels feux de mitraille que, malgré leur ténacité bien connue, ils avaient déjà été obligés de prononcer leur mouvement de retraite. Tel était l'élan de nos troupes que, nonobstant cette circonstance, elles auraient poussé en avant et continué à charger à fond Tennemi; mais le manque de simultanéité dans l'attaque de nos divisions laissa les Russes libres de nous accabler avec les réserves et l'artillerie du grand Redan, et l'ennemi ne perdit pas un instant pour diriger sur nos braves chasseurs à pied toutes les autres réserves de Karabelnaïa.
» Devant des forces aussi imposantes, le commandant Garnier, du 5e bataillon, déjà frappé de cinq coups de feu, chercha, mais en vain, à conserver le terrain conquis. Obligé de plier sous le nombre, il repassa le retranchement. Le général Niol rallia sa brigade, renforcée du 39* de ligne; on voulut tenter un nouveau mouvement pour assurer le succès de ce nouvel effort, et, sur ravis du général d'Autemarre que sa réserve se réduisait au 74e de ligne, je lui envoyai le régiment des zouaves de la garde; mais, à l'arrivée de ces vétérans de nos guerres d'Afrique, le mouvement n'ayant plus l'ensemble désirable pour un coup de cette vigueur, avec une seule division sans appui, soit sur la droite, soit sur la gauche, et labourée par l'artillerie du Redan sur lequel nos alliés suspendaient leur attaque, je ne tardai pas à reconnaître que toute chance favorable était épuisée. Un nouvel effort n'eût conduit qu'à une effusion de sang inutile. Il était huit heures et demie, je donnai Tordre partout de rentrer dans les tranchées. Cette opération s'effectua fièrement, avec beaucoup d'ordre et [de sang-froid, et sans nulle poursuite de l'ennemi sur aucun point. Une portion des tranchées russes est restée même occupée par quelques-uns de nos gens qui s'écoulèrent successivement et sans que l'ennemi
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osât profiter contre eux d'aucun de ses avantages,
» Nos pertes ont été grandes. Nousavons eu soin, dès l'origine de l'action, d'emporter la plupart des hommes atteints par l'ennemi. Mais un certain nombre de ces morts glorieux restèrent couchés sur les glacis ou dans les fossés de la place. Les derniers devoirs leur ont été rendus le lendemain.
» Outre le général jBrunet et le général Mayran (celui-ci a succombé cette nuit), nous avons à regretter un officier aimé et apprécié de toute l'armée, le jeuneetbravelieutenant-coloneldeLaboussinière,tué en montant sur le revers d'une tranchée obstruée de troupes et en se rendant d'une de ses batteries à la redoute Brancion. C'est une grande perte; il y avait en lui beaucoup d'avenir. Nombre de braves officiers supérieurs ont été atteints en donnant le plus noble exemple. Officiers d'état-major, officiers de troupes ont rempli dignement leurs devoirs, et partout le soldat a été admirable.
» Nous avons eu 37 officiers tués, et 17 prisonniers, 1,544 sous-officiers et soldats tués ou disparus, 96 officiers et 1,644 hommes entrés aux ambulances le 18 au soir.
» Beaucoup de blessures jugées très-graves sont loin d'être aussi dangereuses qu'on l'avait craint d'abord. Les porteurs de ces honorables cicatrices
reparaîtront dans quelque temps sous le drapeau.
»,.Ces pertes n'ont ébranlé ni l'ardeur ni la confiance de ces vaillantes divisions. Elles ne demandent qu'à faire payer cher à l'ennemi cette journée. L'espoir et la volonté de vaincre sont dans tous les cœurs, et tous comptent qu'à la prochaine lutte la fortune ne fera pas défaut à la valeur.
» Le général en chef,
» Pélissier. »
Ce rapport habilement posé, non moins habilement écrit, atténue, excuse les fautes, il ne les dissimule pas. Les feux des vapeurs, se combinant avec ceux des ouvrages attaqués par la division de droite, accablèrent nos troupes. Le général Pélissier en convient en envoyant un éloge mérité à la marine russe. Mais vainement il revient toujours sur le manque d'ensemble dans les attaques, car c'est alors qu'elles étaient vivement appuyées que les troupes du général Failly, étaient couchées à terre par la mitraille du Wladimir. Quant à l'assertion que Malakoff eût peut-être été emporté si les Anglais eussent pu persister davantage dans leur attaque