L'EUROPE ET LA RISSIE
et de grande pénétration, et recouvert d'un carapace en fer impénétrable aux boulets pleins du plus fort calibre et faisant éclater les projectiles creux, même les fameux obus à la Paixhans; en un mot, capable de résister à tous les feux courbes et à tous les feux directs, et n'ayant à redouter que les coups d'embrasure, toujours fort rares. Il va sans dire que la batterie flottante est munie d'une mâture qui se démonte complètement au moment de l'action, et d'une hélice mue par une machine occupant peu de place, et qui lui sert à aller prendre son poste de combat. Du reste, les batteries flottautes sont dépourvues de qualités nautiques, à ce point qu'on peut dire qu'il faut des vapeurs pour les charrier à travers toute distance un peu considérable.
Les alliés disposaient devant Kinburn de trois batteries flottantes, toutes trois françaises.
La citadelle de Kinburn est un ouvrage en maçonnerie casematé comme à peu près tous les ouvrages employés par les Russes à la défense des positions insulaires ou à fleur d'eau. Cette citadelle était armée de 60 bouches à feu. Deux batteries couvertes par des parapets en terre et armées l'une de 10, l'autre de 11 pièces de fort calibre, complétaient la défense de la passe d'Otchàkoff. Sous le rapport du nombre, la citadelle et les forts de Kin-
CUAPITBE XIX. 1 37 .
burn n'étaient pas comparables aux forts maritimes de Sébastopol ; mais sous le rapport de l'art et de l'armement, il y avait parité complète. L'expérience qui allait être faite des batteries douantes et des bombardes comme instrument naval de siège devait donc être concluante.
Nos trois batteries, car elles étaient françaises, je le répète, allèrent s'embosser à l ,000 mètres des fortifications. Au bout d'uneheure, l'effet de leurs feux était visible sur ces fortifications déclarées jusque-là si difficiles à entamer. Les bombardes anglaises et françaises étaient entrées en scène une demi-heure après les batteries flottantes. La distance où étaient placées les bombardes (2,500 mètres) les mettait hors de la portée utile des feux de la ciladelle et de ceux d<?s forts, tout en laissant à leurs gros projectiles creux la faculté de fouiller les batteries ennemies et d'écraser, à la longue, les casemates. De grandes canonnières, placées entre les batteries flottantes et les bombardes, tiraient à ricochets sur les batteries barbettes de la place. L'action durait depuis trois heures, et la flotte de siège l'eût évidemment menée à bonne fin en moins de trois autres heures, car les batteries flottantes avaient repoussé ou fait voler en éclats tous les projectiles qui les avaient touchées, à l'exception de trois qui avaient enfilé les sabords et
causé la perte de il hommes; mais les amiraux voulaient terminer l'affaire de bonne heure, et les escadres se mirent de la partie. Une heure après, — quatre heures en tout, — la garnison était en position de se rendre avec honneur.
C'était là un grand événement, qui n'a pas été pris assez en considération hors des cercles militaires. La marine avait trouvé un moyen de résister à l'obus Paixhans, jugé devoir être fatal à tous les navires depuis qu'on était parvenu à le lancer horizontalement, et de combattre à chances au moins égales les fortifications établies à terre. Ce moyen sera certainement appliqué dans une certaine mesure aux flottes de batailles; mais, pour ne parler que de ce qui est fait et acquis, on peut dire avec pleine confiance que 25 batteries flottantes auraient en trois ou quatre jours culbuté les défenses maritimes de Sébastopol, restées intactes sous une canonnade soutenue durant six heures par 25 vaisseaux de ligne. Le progrès, venant six mois plus tôt, les alliés auraient épargné 60 à 80,000 hommes peutêtre, et, comme disent les marins, la puissance russe eût été chavirée de fond en comble dans la mer Noire et dans la Baltique.
De là, — pourquoi le dissimuler? — le regret profond, persistant de l'auteur, que les puissances oc-