L'Europe et le problème russo-polonais
« Salut donc, ô chère et noble Pologne ! Si Dieu prolonge ton épreuve, c'est pour te rendre plus digne dune glorieuse émancipation. Salut, Niobé des nations. Salut et espoir, comme au tjpe immortel du droit, de l'innocence, de l'infortune, mais aussi de la force, de la vraie force, de la force morale, la seule qui mérite d'être servie et admirée ici-bas ! a.
(MoNTALEMBERT : Une nation en deuil.)
îEN que la Pologne parût oubliée, ensevellie, du moins à partir de l'écrasement de Isa dernière insurrection de i863, tous les jhommes tant soit peu doués de perspicacité —^politique devaient se rendre parfaitement |^2|compte que, dans le cas d'une guerre entre les puissances copartageantes, la question polonaise surgirait et que chacun des trois Etats aurait un intérêt primordial à rattacher la Pologne à sa cause, par des promesses et par des concessions.
Au lendemain de la guerre franco-allemande, Emile de Laveleye, dans une étude sur la nouvelle politique de la Russie, avait examiné la portée de la question polonaise
pour les trois Etats dominateurs. Il n'est pas sans intérêt de rappeler aujourd'hui ses considérations.
« Pour l'Autriche, la question polonaise est d'un intérêt vital, d'abord parce qu'elle possède une partie de la Pologne, la Galicie, ensuite parce que, si les Polonais sont pour elle, elle tient la Russie, tandis que si les Polonais devaient se tourner contre elle, ce serait la Russie qui la tiendrait. Il n'est pas un homme éclairé en Autriche ou en Hongrie qui ne sache que la Pologne hostile élève entre les Russes et les Slaves occidentaux une barrière infranchissable, qu'au contraire la Pologne réconciliée est un pont qui ouvre à la Russie les autres pays slaves et le centre de l'Europe. »
» Tant que la Pologne résiste, le panslavisme ne peut prendre corps, et l'Autriche dispose d'une arme plus terrible que le canon rayé, arme dont son adversaire ne peut faire usage. Fait étrange, mais évident, c'est la Pologne au tombeau qui arrête encore les armes russes sur le chemin du Danube ! C'est à Varsovie que le tsar doit conquérir les clefs de Gonstantinople. »
» Si les Slaves occidentaux peuvent espérer poursuivre leur développement national sous l'égide de l'Autriche- Hongrie, sans avoir à craindre d'être asservis, germanisés ou magyarisés, c'est en vain que la Russie les appellera sous la bannière du panslavisme. »
Si la question polonaise a une pareille importance pour l'Autriche dans sa rivalité avec la Russie, elle ne présente pas un moindre intérêt pour les deux autres états. Les politiciens et les publicistes russes mettaient en lumière, depuis longtemps, la grande importance du problème polonais pour les intérêts vitaux de la Russie, surtout dans le cas probable d'une guerre avec l'Allemagne.
« Tant que le triomphe du panslavisme n'aura pas écarté la question polonaise, il est aussi impossible à la Russie de régler la question d'Orient à son profit que d'opérer la quadrature du cercle » écrivait en 1869, dans son étude sur la question d'Orient, le panslaviste russe, général Fadéef, qui prévoyait le conflit russo-allemand dans un proche avenir. « Si nous ne ramenons pas à nous la Pologne, les Allemands la rétabliront contre nous ; c'est leur intérêt. » « Leur évident intérêt », poursuit de Laveleye, en citant ces paroles : « car la Pologne indépendante leur servirait d'infranchissable boulevard. La garder pour eux-mêmes serait la folie d'une aveugle et inique ambition ; ne pouvant germaniser toutes les provinces polonaises, on les rejetterait dans les bras des Russes, comme en 1846, et le panslavisme reprendrait aussitôt une puissance bien plus redoutable que celle dont il a pu disposer jusqu'à ce jour, car il réunirait cette fois tous les Slaves au service d'une même cause, et il serait armé contre l'oppression teutone du plus saint des droits. Trofj faible peut-être pour se défendre, la Pologne perdra qui voudra l'asservir, la Russie d'abord, ensuite l'Allemagne ^> ^ ).
N comprendrait donc que, une fois la grande guerre éclatée, les trois monarchies eussent fait tout leur possible pour s'assurer la sympathie et le concours de la Pologne. Or, pour expliquer les promesses faites aux Polonais, ouvertement ou sous main, au début de cette guerre et plus tard, il n'y a pas besoin de recourir à l'hypothèse, invraisemblable d'ailleurs, d'un mouvement de générosité ou d'un soudain
réveil de sympathie, jusqu'alors assoupie. C'est l'intérêt politique le plus élémentaire qui les dictait.
Ce qui paraît plutôt étonnant c'est que les états copartageants, en cherchant incontestablement à disposer les Polonais en leur faveur, n'ont pas osé ou n'ont pas voulu soulever la question polonaise dans toute son étendue.
En effet, c'est avec une réserve extrême et une répugnance visible pour la restauration de la Pologne comme état indépendant que ces puissances ont fait, bien à contrecœur, des avances aux Polonais, afin de se concilier leurs sympathies dont on se souciait naguère fort peu, mais qu'on se dispute aujourd'hui. Elles ont l'air ainsi de revenir à la tactique si funeste de Napoléon I" dont il reconnut lui-même l'erreur après sa chute. Napoléon, en effet, tout en ayant besoin de la Pologne, redoutait le plein épanouissement de ce pays avec ses libertés nationales et politiques; il exprimait ses appréhensions étranges dans des formules succintes qui lui étaient propres :
«Je veux dans la Pologne un camp et pas de forum. »
«Je ne veux de la Pologne que comme d'une force disciplinée, pour meubler un champ de bataille.»
« Nous aurons un bout de diète, à l'appui des levées à faire dans le grand-duché de Varsovie, mais rien au-delà. »
Voilà des aphorismes de nature à froisser l'enthousiasme d'une nation qui avait été prête à faire tous les sacrifices pour le grand empereur, à condition de voir ressusciter sa patrie.
Cette tactique erronée de Napoléon a trouvé son expression la plus typique dans les paroles qu'il prononça à Narbonne avant la campagne de 1812.
« La difficulté pour cette guerre n'est que d'ordre moral. Il faut, en se servant de la force matérielle accrue par la
Révolution, n'en pas déchaîner les passions ; relever la Pologne sans l'émanciper. »
Relever la Pologne sans l'émanciper — voilàuneutopie bizarre qui paraît pourtant avoir survécu à son auteur.
Il est superflu de parler des aspirations polonaises. Elles ne pouvaient et ne peuvent guère être autres que celles de toute nation vivante, c'est-à-dire qu'elles ne peuvent viser d'autre but que l'indépendance complète. Nous avons indiqué brièvement quelle a été jusqu'ici en face de ce fait l'attitude des états copartageants, nous allons aborder la question de savoir, si cette aspiration des Polonais à l'indépendance, aspiration si naturelle, si intelligible et si inévitable, a rencontré une compréhension complète et un appui politique chez les grandes nations de l'Occident européen pendant la guerre actuelle. Il est douloureux de ne pouvoir répondre sans hésiter à cette question, par une affirmation catégorique. Il est vrai qu'il existe une « Ligue française pour la reconstitution de la Pologne » qui a pris vis-à-vis de la Pologne, dans ses déclarations publiques, une attitude rappelant celle de la France d'autrefois. Il est donc bien probable que les masses populaires, si elles n'étaient influencées par les exigences de la politique internationale, se prononceraient tout simplement pour la reconstitution d'un état polonais indépendant. Mais le calcul politique, ou les apparences d'un calcul, ont à tel point embrouillé les sentiments et les opinions politiques, du moins en ce qui concerne la question polonaise, que l'opinion qui semble prévaloir est celle des gens qui recommandent à la Pologne de se contenter de la demi-solution du problème national et de n'aspirer qu'à une « autonomie » relative sous une domination étrangère.
çais l'idée de la possibilité d'une existence dépendante pour la France. Il ne s'agit certes pas de l'éventualité d'un asservissement rappelant le sort de la Pologne, il ne s'agit que d'une atteinte à la souveraineté absolue dont jouit la France ; et c'est cette idée qui inspire une peur et une indignation si légitimes au patriote français. Le professeur Ernest Denis, envisageant les conséquences possibles de la victoire allemande pour la France, écrit:
« Personne ne s'est jamais fait la moindre illusion sur la gravité du péril que nous courions : si nous n'étions pas vainqueurs, absolument, complètement, radicalement vainqueurs, c'était la ruine de la nation ; nous étions condamnés pour des siècles à une existence diminuée, dépendante, ce qui, avec le caractère français, entraînerait fatalement notre irrémédiable décadence morale et matérielle. Plutôt que de nous résigner à une semblable dégradation, nous avons tous été prêts dès la première heure — et nous sommes encore prêts aujourd'hui — s'il le faut, à nous ensevelir sous les ruines de Paris»-).
Voilà une juste appréciation de ce fait incontestable que pour une grande nation il n'y a ni demi-liberté ni demi-indépendance, qu'il n'y a qu'une indépendance entière ou une servitude avilissante. Mais que le professeur Ernest Denis ne pense pas que c'est pour la France seule qu'une existence diminuée entraîne la décadence ; aucune nation ne saurait se soustraire aux suites funestes et inévitables d'une existence dépendante, la nation polonaise, avec son histoire millénaire et glorieuse — moins encore que toute autre.
Une inconséquence encore reste à signaler. Ces mêmes hommes d'état et ces mêmes hommes de lettres qui, en s'adressant aux Polonais, font appel à leur modération, les
engageant à renfermer leurs revendications dans des limites raisonnables, à savoir se contenter d'une promesse d'autonomie sous la domination étrangère, sont beaucoup plus larges lorsqu'il s'agit des aspirations d'autres peuples. Déjà pendant la guerre balcanique de igiS, ona témoigné dans l'Europe occidentale d'une compréhension parfaite en ce qui concernait les vœux des peuples qui ont fait valoir leurs revendications contre la Turquie, et plus tard contre la Bulgarie. Le comte de Mun, dans ses beaux articles écrits à l'époque des troubles balcaniques, trace un tableau des vastes ambitions de la Roumanie qu'il trouve parfaitement légitimes, et il est loin de donner à cette nation des conseils de modération.
« Rêves sans doute, lointains et grandioses, écrit-il le 7 février 191 3, mais ces rêves-là, patiemment entretenus au fond des âmes, sont le ferment des politiques glorieuses et fécondes. Ceux-là le savent bien, qui, depuis quarante-trois ans, supplient la France de rester fidèle à l'immuable espoir, dont lui font une loi ses malheurs passés. »
Depuis le début de la guerre, on a eu maintes fois l'occasion de lire des pages chaleureuses consacrées aux revendications des petites nations. Il ne s'agit pas, dans ces articles, de réclamer, en plaidant la cause de ces peuples, une amélioration partielle de leur sort, de revendiquer pour eux une autonomie relative sous une domination étrangère ; on y demande carrément l'indépendance complète de ces peuples, on leur attribue le droit sacré de rassembler leurs membres épars, d'attaquer, dans ce but, les états voisins, de leur arracher les territoires irrédentistes et de réunir ces derniers à la mère-patrie.
Ainsi donc, on voit bien que les nations occidentales ont une conception très vaste et très catégorique des
droits des peuples, grands et petits, et l'on peut dire que cette faculté précieuse et généreuse de comprendre parfaitement les vœux des autres nations s'est accrue visiblement, pendant ces deux années de guerre.
Or, si malgré cela, l'on évite de soulever la question polonaise dans toute son étendue, si l'on recule devant l'affirmation des droits de la Pologne à une existence indépendante, alors qu'on reconnaît ces mêmes droits à tel ou tel autre petit peuple comme le Monténégro, par exemple, dont la population ne dépasse pas la moitié des habitants de la ville de Varsovie, ce phénomène, fort curieux, a besoin d'une explication.
N examinant les modifications surs^enues depuis un siècle dans l'attitude de l'Europe occidentale, vis-à-vis de la Pologne, il nous suffira presque de les étudier, telles qu'elles se sont produites en France. En effet, les raisons qui, dans diverses époques, ont déterminé les dispositions générales de cette partie de l'Europe envers la Pologne se dessinent le plus distinctement dans ce pays ; exposées dans leurs grandes lignes, elles permettent d'expliquer, par analogie, les vacillations des sympathies polonaises chez les autres peuples occidentaux.
Les sympathies françaises pour la Pologne étaient autrefois très vives. Pour le prouver il suffit de citer : Lafayette, Mauguin, Lamarque, Victor Hugo, Michelet, Quinet, Armand Carrel, Bignon, Montalembert, Lamennais, Etienne Cabet, François Raspail, Odillon Barrot, Ledru-Rollin, Henry Martin et beaucoup d'autres. Ce fut pour donner satisfaction à l'opinion publique en France
<|u'au temps de la monarchie de Juillet figura toujours dans l'adresse de la Chambre des députés au Trône la la phrase exprimant la conviction « que la nationalité polonaise ne périra pas ».
L'intérêt qu'on vouait à la cause polonaise avait été fomenté et éveillé jadis par les luttes héroïques des Polonais pour leur indépendance. La Pologne, après i83i, 1848, i863 était entourée aux yeux des peuples d'une auréole d'héroïsme et de martyre. Une véritable légende se forma autour de la vaillante nation qui avait osé tenir tête plus d'une fois à la plus formidable armée de l'Europe, remportant même des victoires dans cette lutte inégale, et succombant enfin sous le nombre.
Ovide a dit qu'on a toujours assez d'amis lorsqu'on est heureux.
Donec eris felix, multos numerabis amicos, Tempora si fuerint nubila, solus eris.
Cette thèse pessimiste doit être rectifiée. Ce n'est pas seulement le bonheur, mais aussi le malheur qui suscite la sympathie du monde, mais à condition que ce malheur soit éclatant, dramatique et récent ; un malheur chronique, une souffrance durable, prolongée, surannée, au lieu de faire naître des sympathies, finit par les lasser.
Ainsi, à mesure que le souvenir des luttes polonaises pâlissait, les sj^mpathies qu'elles avaient éveillées s'effaçaient, cédant la place à une indifférence croissante.
Cependant, même à l'époque où ces sympathies étaient les plus vives en France, elles restaient assez platoniques et stériles, en comparaison des services réels rendus par la Pologne à la France.
« La France prenait la question polonaise de temps à autre en main — dit Emile de Laveleve — elle envovait
— lo —
des notes comminatoires, on prononçait des discours éloquents ; mais elle était trop loin. Elle ne s'intéressait à la Pologne que par l'effet d'un sentiment qu'entretenait le souvenir dune grande iniquité commise par les Russes et de services réels rendus par les Polonais. »
Mais si, même au moment du plus grand enthousiasme pour la cause polonaise, il s'est trouvé des hommes tels que Thiers, Lamartine, Proudhon qui lui furent franchement hostiles, la Pologne ne manqua pas d'amis véritables et fervents comme Michelet et Montalembert qui reprochaient aux Français leur attitude tiède et passive et qui élevaient haut leurs voix éloquentes en sa faveur.
« En vain la Pologne étalait-elle devant nos veux le souvenir de ses services et de ses titres, le spectacle de ses plaies et de ses angoisses, elle qui a été pendant de si longs siècles le boulevard sanglant de l'Europe, l'infatigable alliée de la France — écrit Montalembert en 1S64 — . Rien n'y a fait. Rien n'a réussi à vaincre limpitovable inattention, la honteuse insouciance, l'impassible indifférence, l'imprévoyance obstinée de l'Europe contemporaine. Elle ne veut plus même qu'on lui parle d'un sujet usé, condamné. Elle veut l'oublier, le chasser de sa pensée, en détourner ses yeux alourdis par la fatigue du gain et du plaisir. »
« Les plus compatissants, les plus généreux font comme Agar qui s'éloignait en pleurant pour ne pas voir l'agonie de son fils mourant de soif dans le désert : et abiit seditque... Dixit enim : non videbo morientem pueriim... »
... « La Pologne est écartée, oubliée, trahie ! L'Europe n'est unanime que pour l'abandonner... »
« Sur quoi, dormez tranquille, jouissez de la vie, monarques de l'Europe, hommes d'Etat et diplomates... Dormîte et gaudete... »
(( La Pologne sait qu'elle continuera à être vaincue, méconnue et trahie ; elle n'en persiste pas moins par honneur, par fidélité, au milieu des angoisses de l'abandon et de l'oubli universel, à aimer et à sers^r une cause d'autant plus chère qu'elle a coûté plus de larmes ; à combattre, à souffrir, comme par le passé ; à maintenir son imprescriptible droit; à accomplir ce qu'elle tient pour son devoir et sa mission ici-bas»^).
lUSOU'A la guerre franco-allemande de 1870 et, dans une certaine mesure, jusqu'à la conclusion de l'alliance franco-russe, la question polonaise apparaissait en France, comme consistant essentiellement dans le conflit entre la Pologne et la Russie. C'était en effet la Russie qui avait englouti les trois quarts du territoire de la République polonaise ; c'était contre la Russie qu'avaient été dirigées les principales insurrections polonaises, celles de i83o et de i863, suivies de répressions sanglantes et de persécutions atroces ; c'était la vengeance du gouvernement russe que fuyaient des milliers d'exilés polonais dont la longue théorie défilait sous les yeux de l'Europe. Du reste, le gouvernement russe était le plus réactionnaire, le plus despotique et jusqu'à la formation de l'empire allemand, le plus fort des trois états de l'Est. Il est donc naturel que l'on considérât la Russie comme le bourreau principal de la Pologne et comme son ennemi le plus acharné et le plus implacable.
Cependant, toutes ces circonstances n'auraient pas suffi à indisposer la presse française envers la Russie en ce qui concerne la Pologne, s'il ne s'y en était joint une autre