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charges, se trouvait un personnage dont le nom est resté fameux, mais beaucoup plus pour ses œuvres supposées que pour celles qu'il a réellement accomplies i. Seul survivant alors d'une famille trop longtemps influente dans Rome, Anastase le Bibliothécaire, à qui nous ne devons pas le Liber pontificalis^ sauf peut-être la Vie de Nicolas Z'^''^, s'était signalé, eu revanche, sous les pontificats précédents, par des services d'un mérite très inégal. Son savoir remarquable, pour son temps et son milieu, faisant oublier les débuts orageux de sa vie, Nicolas P"" l'avait choisi pour secrétaire, et lui avait confié la rédaction de ses lettres. C'était Anastase qui, dans le grand débat de la papauté avec Photius, avait été chargé d'opposer son érudition à celle du savant Byzantin^. On avait eu alors sous les yeux le curieux spectacle de l'usurpation byzantine combattue par un homme qui lui-même avait cherché à s'emparer violemment du souverain pontificat, qui trois fois déjà avait subi les anathèmes du Saint-Siège, et devait plus tard les subir encore*. Type curieux d'une époque féconde
1. Les idées que j'émets ici sur Anastase le Bibliothécaire surprendront sans doute les personnes qui n'ont pu lire encore l'étude que j'ai consacrée à ce personnage, dans un ouvrage intitulé : De Anastasio bibliotliecario Scdis apostoUcx. Si éloignées qu'elles soient des idées courantes, je crois pouvoir dire qu'elles n'ont pas été produites sans l'aisons graves et nombreuses.
2. Dans la partie récemment parue de son Liber pontificalis, M. l'abbé Duchesne apporte d'excellents arguments en faveur du maintien à Anastase de la Vita Nicolal I. (V. Lib. pont., t. II, fntroduclion, p. vi.) J'avais moimême exprimé la même opinion, mais timidement et sans en fournir les preuves. V. De Anastasio bibliothecario, p. 3.
3. Anastase s'en est vanté lui-même en ces termes : « Omnia quœ ad pra'sens negotium (la question de Photius) pertinent, qua^que a Scde aposlolica latine sermone prolata sunt, sivc quœ in hujus synodi codice, sive in aliis voluminibus conlinentur, ego summis pontificibus obsecundans, dccessori scilicet vestro (Nicolas I) ac vobis (Hadrien Iljexposui. » Anastase le Bibliothécaire, Lettre-préface au huitième coucile œcuménique (Migne, P. L., t. CXXIX, p. 17). Or ce qui est vrai des lettres de Nicolas I et d'Hadrien II relatives à Photius, l'est également des autres lettres des mêmes papes. V. De Anastasio bibliothecario, c. iv et v.
4. Ce qui est dit ici suppose l'identité d'Anaslase le Bibliolhécaii-c avec l'Anastase, prêtre de Saint-Marcel, d'abord déposé et excommunié par Léon IV (V. Mansi, t. XIV, p. 1017 sqq.), puis antipape, à l'avènement de Benoît III (V. Vita Bcncdicti 111, éd. Duchesne, t. II, p. lil S(/(/.), enfin déposé de nouveau, mais temporairement, par Hadrien II (V. Jlincmari
en contrastes, image fidèle d\inc société en décomposition.
Pendant longtemps Anastase avait travaillé sous la tutelle et la direction de son père, Arsenius *, évêque d'Orta, pour qui, si je ne me trompe, avait été créée, avec ses attributions nouvelles, la charge d'apocrisiaire du Saint-Siège, et qui, de ce poste élevé, avait longtemps dominé dans Rome^ ; Arsenius, dont Farcheveque Hincmar a très vivement, mais très justement flétri le faste et la cupidité^ ; qu'il nous a dépeint expirant, à Bénévent, avec des couleurs si effrayantes^ qu'on serait tenté de croire à une rancune, si tout récemment la découverte d'un document de très grande valeur n'était venue confirmer, d'une façon éclatante, le témoiornaofe du chroniqueur français. Ce sont les moines du Mont-Cassin qui ont vu eux-mêmes une partie de la triste scène, et qui en ont entendu le reste de la bouche de témoins oculaires.
Annales, a. 868, ap. Pertz, SS., t. I, p. 477-479). Or, celle identité, que le cardinal Hergenrœther avait déjà mise en bonne lumière (V. Hergenrœllier, Photius, t. II, p. 230 sqq.), je crois l'avoir placée définitivement hors de conteste. (V. De Anastasio bibliothecario, p. 8-31.)
1. C'est à tort, selon moi, que l'on a fait d'Anastase le neveu, et non le fils d'Arsenius, en s'appuyant sur un passage certainement allérë diine lettre du Bibliothécaire à Adon de Vienne (Migne, P. Z., t. CXXIX, p. 472), au lieu de s'en rapporter au témoignage très net et très sûr de l'archevêque Hincmar, (V. Hincmari Annales, a. 868, p. 477.)
2. Avant lui, on ne trouve personne qui soit revêtu de celle dignité. Elle ne lui survécut même pas longtemps. Deux aprocrisiaires seulement viennent api es lui : Grégoire, dont nous avons parlé, et Léon, neveu de Jean VIII. Née des relations plus intimes entre la Papauté et l'Empire, il semble que cette charge ait disparu lors de lamoindrisscment de l'autorité impériale. Aussi son rôle, si important quoique si court, a-l-il échappé aux historiens, même à Galetti, dans son savant ouvrage : Del priniiccrio délia Santa Sede a/josiolica.
3. V. Hincmari Annales, a. 865, p. 469; a. 867, p. 476. L'orgueil et la cupidité d'Arsenius sont d'ailleurs aUeslés par la Vita Gregorii de Jean, diacre ( Vita Gregorii, 1. IV, c. l, ap. Migne, P. L., t. LXXV, p. 207), et par Nicolas I«r lui-même. V. Lettre de Nicolas I^^ à Louis, roi de Germanie. (Migne, t. CXIX, p. 1178 D.)
4. V. Hincmari Annales, a. 868, p. 477. D'après le récit plus circonstancié, et d'une information encore plus sûre, que nous a conservé le m;uiuscrit du Mont-Cassin, ce n'est pas à Bénévent, mais à Acerenza que mourut Arsenius. V. Bihliotlicca Casinensis, t. III, p. 139, et la note «suivante.
42 • LE PAPE JEAiN VIII
Au printemps de rannée 868, dans leur monastère qui formait une étape fréquentée sur la route de Rome à Bénévent, ils avaient vu passer l'évêque Arsenius, se rendant auprès de l'empereur Louis II. Quelque temps après, le 15 août, fête de l'Assomption, ils aperçurent son cadavre que l'on rapportait, mais tellement infect dans son cercueil, tellement nauséabond, que les porteurs, lassés et dégoûtés, n'allèrent pas plus loin, et enfouirent le corps dans un pré de l'abbaye. Le récit effrayé de la mort de leur maître, que ces gens firent aux moines, est celui qui nous a été conservé dans un manuscrit du onzième siècle^.
Gela se passait sous le pape Hadrien II, Anastase n'étant plus seulement préposé aux lettres pontificales, mais bibliothécaire en titre de l'Eglise romaine. La disparition de son père avait failli compromettre un instant la fortune du bibliothécaire, aggravée surtout qu'elle était par un nouvel exploit de sa famille.
Hadrien II n'avait pas de nièce, ou du moins nous ne lui en connaissons pas ; mais ayant été marié avant d'entrer dans les ordres sacrés, il avait encore avec lui sa femme et sa fille. Or, il parut au frère d'Anastase, un nommé Eleutherius, qu'épouser la fille d'un pape serait un excellent parti ])our lui. Evincé dans ses prétentions, Eleutherius s'était d'abord décidé à enlever celle qu'on lui refusait ; mais comme ses affaires n'en avançaient pas davantage, en vrai j)atricien romain du neuvième siècle, il n'avait rien trouvé de mieux que d'assassiner du même coup et la fille et la femme d'Hadrien II'. Le moment fut dur à passer pour Anastase ; car on le soupçonnait fort d'avoir conseillé ce double meurtre à son frère. Mais, grâce à un fonds inépuisable d'intrigues, et sans doute aussi la faveur impériale aidant, il en avait été quitte pour une sentence de déposition passagère et promptement révoquée^. Du vivant même d'Hadrien II, il avait reparu au Latran, dans les Archives, où il
1. Ce récit est perdu au milieu d'une compilalit)ii canonique, avec ce litre : De cxcmplis morlis Arsc/iii miscrriini cpiscopi, etc. V. Bibliotheca casinensis^ t. III, p. 1H9-140.
•2. V. Ilinctnari Annales, a. 868, p. 'i77.
S. V. Jhid., p. 'i71).
continua, comme devant, à prêter au Saint-Siège le concours de son style et de son érudition ^
L'avènement de Jean VllI le trouva à ce poste de confiance, et l'y laissa ^. Aussi aurons-nous plus d'une fois l'occasion de rencontrer, dans la politique de Jean YIIl, la collaboration du trop fameux bibliothécaire.
Formose lui-même, s'il avait pu craindre un moment que sa brigue récente du souverain pontificat eut laissé dans Fàme de son rival des traces profondes de rancune, ne devait pas tarder à se rassurer pleinement. A parler franchement, celui-là était d'une autre trempe, et forgé d'un métal moins grossier que la plupart de ceux qui vivaient autour de lui. Nous ne connaissons guère ses verjus que par ses partisans, mais, quoique le portrait soit probablement flatté, il est à croire qu'il n'a pas été entièrement transfiguré.
C'était un homme chaste. Aucune femme n'avait eu d'empire sur lui, pas môme dans sa jeunesse "* : éloge qui n'est point banal à une époque où beaucoup commençaient tout au moins par se marier, avant d'aborder la vie austère du prêtre*. Son régime était d'un moine plutôt que d'un évêque. Jamais, paraît-il, on ne le vit manger de viande ni boire de vin^. Jusqu'à la fin de sa vie, tout vieux et cassé qu'il était — Formose mourut octogénaire — il portait sur le corps un cilice. 11 l'avait encore en mourant, si bien que dans l'horrible synode qui eut lieu neuf mois après dans la basilique de Saint-Pierre, lorsque les exécuteurs de la sentence se mirent
1. V. la Préface au VIII^ concile œcuménique, écrite par Anaslasc après l'année 869 (Migne. t. CXXIX, p. 9).
2. V. Lettre de Jean Vf II à l'archc^'êque Hincmar (Migne, ep. 17, p. 683).
3. «... femineœ copulœ expers, octogenarius virgineum suum corpus liominem exiiens lerrœ commendaret. » Yulgarias, De causaet negotio Forniosi (Migne, t. CXXIX, p. 1109). Cf. Auxilius, In dcfensioneni s. ovdinationis Forniosi, 1. I ( Diimniler, Auxilius und Vulgarius, p. 70).
4. Le nombre des prêtres, des évoques qui avaient été niîiriés, est très considérable à cette époque. Sans parler d'Hadrien II et de l'évéque Arseniiis, le père du pape Marin I" était prêtre (Watterich, Vitx ronianoruni [>ontificuni, t. I, p. 29); le père du p;ipe Etienne YI était prêtre également (/Z^/^/., p 39); celai de Boniface Yl était évêque [ibid.]. Jean XI était llls du p;ipe Sergius III [ibid., p. 33).
5. Y. Yulgarias, De causaet negotio Forinosi (Migne, ibid.. p. 1109).
à arracher les vêtements pontificaux de son cadavre, il leur vint dans les mains, avec des morceaux de chair, les restes sanglants de ce rade cilice K
Triste destinée que celle d'un tel homme, assurément formé pour de grandes choses, et qui les eut probablement accomplies si, soit instinct d'ambition native, soit conscience d'une supériorité morale incontestable, il ne s'était poussé trop hardiment aux premiers rangs; si surtout, plus modéré d'idées et de caractère, il avait fait une guerre moins audacieuse à tout ce qui ne s'accordait pas avec ses vues ou ses sentiments.
Il ne tint pas du reste au pape Jean YIII que Formose ne s'engageât dans une meilleure voie. En dépit de ce qui s'était passé entre eux, non seulement il ne l'inquiéta pas, tout d'abord, mais il en vint même un jour à lui confier une négociation de la plus haute importance, puisqu'il s'agissait de la transmission du pouvoir impérial après la mort de Louis IP.
Il fallut, pour amener la rupture, que Jean YIII rencontrât l'éveque de Porto sur son chemin, dans un domaine de sa politique qui lui était particulièrement cher, vers lequel, dès son arrivée au gouvernement pontifical, il avait porté tout l'eiTort de son énergie, comme toutes les ressources de sa diplomatie; la plus inconnue peut-être des sphères d'action où se soient déployées les grandes facultés de ce pontife; n'offrant, à première vue, que le jeu peu varié d'intérêts ecclésiastiques; où il semble même, à un certain endroit, que tout tourne autour d'un lutrin, mais qui en réalité servait de champ clos à des luttes de races puissantes, et engageait à la fois l'avenir politique et religieux de la plus nombreuse famille des peuples de l'Europe.
La Question slave. — Pour plusieurs des grands Etats européens, le neuvième siècle a été une époque décisive, un de ces points de départ solennels d'où s'échappent des directions que les siècles n'arrêtent pas toujours. Vraie d'une
1. « Corporco siquidcm siico lurserat busto, undo non tani facile disccrpi polerat. » Vulgarius, De causa Formosiana (Diimnilcr, Auxilius iind VuLgarius, p. 131).
2. V. Capitula ab Odone propvsita (Perlz, Legcs, t. I, p. 53i).
façon générale, cette observation Test particulièrement pour les Slaves.
Le neuvième siècle les a vus naître au christianisme, celles du moins de leurs tribus les plus actives alors, et, parle christianisme, s'élever à un premier état de civilisation moins rudimentaire. Il a môme vu poindre un moment, à deux extrémités opposées du monde slave, quelque chose comme un commencement de groupement national, se former comme deux centres d'attraction. Incapables, chacun pour sa part, d'opérer la fusion universelle de la race, ces centres d'attraction suffisaient à lui préparer, dans un avenir plus ou moins prochain, une réunion solide en deux groupes d'Etats compacts, à lui donner par conséquent toute la force de résistance nécessaire pour s'affranchir du joug de ses voisins, sans lui permettre de marcher vers cette unité formidable, aussi chimérique d'ailleurs, à ce qu'il paraît, que redoutable à la sécurité du monde.
De nos jours encore, sans parler des autres principes plus intimes de division, en particulier de cette tendance contradictoire qui, tout en mettant au cœur de ces peuples le sentiment profond de leur communauté d'origine, les tient trop souvent vis-à-vis les uns des autres dans un état de rivalité jalouse, incompatible avec une forte organisation politique, il semble qu'il y ait dans leur situation géographique un obstacle à l'unité, pour longtemps insurmontable. Distribués de chaque côté du Danube, au nord-est et au sudest de l'Europe, en deux vastes agglomérations, mal rattachés au centre par une ligne de postes trop faibles, il leur faudrait, pour se rejoindre efficacement, passer par-dessus les races diverses qui ont pris position dans l'intervalle. Il leur faudrait surtout broyer la solide nation des Magyars, qui, depuis le dixième siècle, s'est introduite comme un coin de fer dans la chair vive des Slaves.
A l'avènement de Jean VIII, lorsque le nouveau Pape tourna pour la première fois son regard de leur côté, les Slaves se trouvaient déjà, à cet égard, dans une situation analogue à celle d'aujourd'hui. Dans le Nord-Est, il est vrai, la race germanique n'avait pas encore empiété sur eux. Les Slaves arrivaient encore jusqu'à la ligne de l'Elbe ; ils la dépas-
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saient môme clans son cours supérieur, avec les Sorbes ou Sorabes et les Bohèmes. Mais au cenlre, entre la rive droite du Danube et la Drave, apparaissait le vide dont nous parlons, moins profond sans doute qu'à notre époque, puisque le pays des Slaves carinthiens n'était pas alors germanisé, assez sensible néanmoins pour empêcher le contact de s'établir d'une façon durable.
Un moment, au début du siècle, lorsque était tombé, à cet endroit même, sous les coups de Gharlemagne, le vieil empire des Avars, on avait vu les Slaves voisins de la Drave remonter vers le nord et se répandre sur les brisées du peuple vaincu^. Ils auraient réussi peut-être à atteindre les Slaves moraves, de l'autre côté du Danube, si les Allemands n'avaient établi dans l'entre-deux, sur la rive droite du fleuve, une marche, rOstmai'k, comme ils l'appelaient, et formé ainsi une muraille solide, qui leur permit d'arrêter à ce point de jonction la formation d'un grand empire slave, jusqu'au jour où accourant de l'Orient, les Hongrois, ces frères des Avars, sortis pareillement de la steppe ouralienne, vinrent les relever en partie de leur poste, et partager désormais avec eux l'honneur ingrat de diviser et de dominer les Slaves.
Ce fut la destinée du pape Jean VllI d'arriver juste au moment où la lutte entre l'élément slave et l'élément germanique venait d'entrer dans sa période la plus aiguë; où s'étant aperçu que, tout près d'eux, dans la jeune nation morave, se formait peu à peu, sous l'action d'un prince habile, le noyau d'une fédération puissante, les Allemands redoublaient d'efforts pour briser cette force naissante qui les inquiétait. L'intervention de Jean YIII dans ce duel des deux races, la position qu'il a prise entre Slaves et Germains, constituerait l'épisode le plus attachant de son pontificat, si, à l'autre extrémité du monde slave, dans la péninsule balkanique, sa politique ne s'était manifestée sous une forme du même genre, que l'ordre des faits nous oblige à étudier tout d'abord.
Répandus dans toute la zone septentrionale des «Balkans, depuis les rivages de la mer Noire jusqu'à ceux de l'Adriatique, avec le cours du Danube inférieur et moyen pour li-