‹ L'Europe et le Saint-Siège a l'époque carolingienneChapitre 43 sur 147 · V. plus loin, au ch. m · texte numérisé non relu

V. plus loin, au ch. m

conséquences ffiii s'ensuivirent pour la religion comme pour la prospérité de leurs peuples. Laisser le problème en suspens, serait arrêter à moitié chemin la plupart des conclusions qui sont sorties des précédentes recherches. Nous avons besoin de savoir au juste jusqu'où la Bulgarie a été conduite par sa formation byzantine et orientale, non seulement pour juger si le pape Jean VIII avait tort ou raison de vouloir lui inoculer l'esprit romain de l'Occident, mais parce que la puissance de cette formation originelle a survécu à toules les révolutions et à tous les siècles, et, après avoir décidé du passé, demeure, dans le présent, le moteur inaperçu de la politique bulgare.

Que les vrais historiens se rassurent. Cette étude est conçue en dehors de toute préoccupation d'ordre pratique. Elle ne vise qu'à remettre la vérité dans les faits, autant, bien entendu, que cette vérité se laisse saisir. Mais ce n'en est pas moins une satisfaction très légitime de pouvoir offrir, ou plus exactement, de croire qu'on peut offrir aux hommes d'action une base d'appréciation consciencieusement établie. N'obtiendrait-on d'autre résultat que d'empêcher l'histoire d'être une fois de plus ce qu'elle est trop souvent, l'inspiratrice de conseils funestes, on ne perd pas son temps à ruiner des précédents qui sont de pure invention ou qu'une information inexacte a dénaturés.

Le tsar bulgare. — Le pouvoir que Boris avait abandonné à son fils aîné Vladimir n'était pas encore entièrement constitué sur le modèle de l'autocratie byzantine. Le titre manquait, ainsi que les attributs de la puissance impériale. On répète souvent le contraire, mais c'est à tort. La Vie de saint Clément de Bulgarie ne permet pas de doute à cet égard : le premier knès bulgare qui fut ou se crut basileus, n'est point Boris, mais Syméon, son deuxième successeur^.

Il est même fort à croire que si Vladimir eût réussi à se maintenir plus longtemps au pouvoir, les Bulgares auraient désappris les grands mots d'église autonome et d'autocrator couronné de Dieu^. Celui-là sûrement ne fut pas hanté par

1. V. Vie de S. Clément, cli. xix (Migne, P. G., l. CXXVI, p. 1226).

2. D'après une opinion qui n'est pas encore abandonnée de Ions, A'iadimir n'aurait régné qu'un an, de 888 à 889 (Y. Mas-Latrio, Trésor de chronologie^

l'idéal byzantin. C'était une manière de vieux-conservateur bulgare, comme il en resta plus d'un dans les rangs de l'aristocratie, longtemps encore après la christianisation générale de la nation. Tel, au siècle suivant, cet ambassadeur du tsar Pierre, qui n'était pas encore baptisé, et qui, pour affublé qu'il fût du titre byzantin de patrice, ne se montra pas moins, parmi les splendeurs de la cour de Nicéphore Phocas, dans le rude accoutrement des guerriers d'autrefois, la ceinture de bronze aux reins, mal lavé, et les cheveux tondus à la turque^ Attaché aux vieilles mœurs, à la vieille religion, aux vieux vices, Vladimir se souciait médiocrement d'être couronné de Dieu, pourvu qu'il eût en tête son casque de guerre, dur à la lance, dur à Fépée. Jamais, apparemment, il ne se serait avisé, comme son religieux père, de questionner le pontife de Rome, pour savoir si les femmes bulgares pouvaient devenir bonnes chréfiennes, tout en continuant à porter la culotte nationale^. J'ai déjà dit comment Boris mit à la raison ce fils païen et ribaud.

Un petit moine fut installé à sa place.

Syméon, le plus jeune des fils de Boris, s'essayait à la vie monastique, peut-être en compagnie et dans le môme couvent que son vieux père^, lorsque celui-ci le tira de ses

p. 1759). C'est manifestement une erreur. Dans V Histoire des XV Martyrs, comme dans la Vie de S. Clément, il est dit formellement que Vladimir régna quatre ans (V. Migne , t. CXXVI, p. 213, et p. 1226), et nous savons de plus, par le témoignage des Annales de Fiilde, qu'en 892 les Bulgares avaient pour roi Vladimir, qu'elles appellent Landimir ou Laodomur (V. Pertz, SS., t. I, p. 408) Du reste, la confusion ne s'est faite sur ce point que parce qu'elle existait sur un autre, je veux dire sur la date de l'avènement de Syméon, successeur de Vladimir. On plaçait cet avènement en 889, parce qu'on supposait que la première campagne de Syméon contre l'Empire byzantin avait eu lieu cette année-là (V. Murait, Essai de chroiiographie byzantine, t. I, p. 470). Or, la première campagne de Syméon, n'a pas commencé avant le 17 mai 893. Pour conclure, Vladimir a pris le pouvoir à la fin de l'année 888 ou au commencement de l'année 889, et ne l'a quitté qu'à la fin de l'année 892, ou au commencement de l'année 893.

1. V. Liulprand, Legatio, ch. xix (Pertz, SS., t. Ill, p. 351).

2. Y. Responsa Nicolai I ad Biilgaros^ ch. lix (Migne, P. L., t, CXIX, p. 102).

d. On ne connaît, je crois, que par Liutprand la première vocation monastique de Syméon (V. ^72f«/;oc?os/5,liv. TII, ch. xxix, ap. Pertz, ^iS-S'., t. III, p. 309);

saintes contemplations pour lui confier le commandement du peuple bulgare*. Par ses mœurs, par son éducation, Syméon faisait avec son frère aîné un singulier contraste. Elevé à Byzance, formé aux lettres divines et humaines dans le giron des pédagogues grecs, il ressemblait plus à un pensionnaire de la Magnaura qu'à un enfant de la steppe. Aussi le surnommait-on le demi-grec, VJiémiargos-. En vrai mangeur de cuir qu'il était, — c'est ainsi qu'on appelait à Byzance les Bulgares mal civilisés, — Vladimir avait dû plus d'une fois regarder en pitié ce descendant dégénéré du belliqueux Krum, qui passait son temps sur des grimoires, et ne savait même pas vider hardiment une coupe de vin^.

Or, dans cette âme d'ascète couvait le feu longtemps comprimé d'une violente ambition. Sous la couche brillante de civilisation hellénique qu'il avait reçue, la barbarie native du Bulgare se dissimulait, mais gardait toute sa vie. Aucun peutêtre de ses farouches prédécesseurs ne versa plus de sang, n'accumula plus de ruines, que ce pieux méditateur des choses divines, comme l'appelait son père spirituel, le patriarche Nicolas^ Aucun n'incendia plus d'églises, ne chassa plus de moines, n'épouvanta plus de vierges que cet ancien familier des laures monastiques.

C'est qu'en effet son long séjour dans la capitale de l'Empire n'avait pas seulement inspiré au jeune Syméon le goût de l'éloquence de Démosthène et des syllogismes d'Aristote.

mais le fait s'accorde bien avec certaines allusions de la correspondance du patriarche Nicolas (V. Lettre de Nicolas à Syméon, ap. Migne, P. G., t. CXI, ép. XIV, p. 101). Le goût de la vie monastique est du reste l'un de ceux que les Bulgares^ et, en général, les Slaves, prirent le plus vite au contact des Byzantins.

1. Syméon, à cette date, en 893, n'avait guère plus de vingt-huit ans. Car un passage de la correspondance du patriarche Nicolas m'a permis de retrouver la date approximative de la naissance de ce prince. En 924, Nicolas lui écrit de réfléchir qu'il approche de la soixantaine (V. Lettres de Nicolas, ap. Migne, t. CXI, ép. xxix, p. 183), ce qui reporte sa naissance aux environs de l'année 864.

2. V. Liutprand, Antapodosis, liv. III (Pertz, SS., t. I, p. 309).

3. « Oivou àyeuffro; », selon le mot du patriarche Nicolas. V. Lettre xiv» p. 101.

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