‹ L'Europe et le Saint-Siège a l'époque carolingienneChapitre 66 sur 147 · V. p. 15 sqq · texte numérisé non relu

V. p. 15 sqq

qui, dans cette pensée, appellent le jour où l'union avec Rome ne sera plus, pour aucun Slave, un empêchement à entendre le service divin dans l'idiome de la patrie.

Qu'à ce point de vue encore, on se risque un peu à porter si loin les résultats qu'auraient obtenus les institutions créées par Cyrille et par Méthode, c'est possible. Mais le seul fait que de telles questions soient agitées, et que de pareilles espérances restent attachées à l'œuvre des apôtres byzantins, donne de la gravité à tout ce qui peut apporter un changement d'aspect dans le rôle qu'a joué là le Saint-Siège et dans les responsabilités qu'il a encourues.

En rendant toute son autorité à la correspondance de Jean VIII conservée dans l'ancien manuscrit du Mont-Gassin, actuellement au Vatican ; en montrant la filiation directe, la conformité parfaite de ce Registre avec le Registre original exécuté primitivement par la chancellerie romaine, nous avons déjà obtenu ce premier résultat, qu'il est désormais impossible de dénier à l'œuvre de Méthode l'honneur d'avoir reçu l'approbation entière et sans restriction du Siège apostolique ^ La lettre de confirmation, celle-là même que Jean VIII remit à l'archevêque de Moravie, lors de son voyage à Rome en 880, figure au Registre du Vatican 2, et le texte en est d'une clarté qui défie toute équivoque. Ce n'est pas seulement la prédication ou certaines prières que le Pontife romain autorise à faire en langue slave, ce sont tous les offices, les heures, les leçons, la messe, les formes les plus sacrées et les plus intimes de la. liturgie chrétienne^. Et

i. Si M. Friedrich avait pris la peine de consulter ce travail, il eût été dispensé, je crois, de reproduire, sur les lettres slaves de Jean VIII, les vieilles suspicions d'autrefois, dont pas une actuellement ne garde de valeur. (V. Friedrich, EiîL Brief des Anastasius hihiiothecariusy p. 411-412, n^ 2, dans les Sitzungsberichte der philos. -philol. und hist. Classe der k. b. Académie der Wissenschaften zu Mûnchen. 1892, fasc. III, p. 393-442.

2. Elle y occupe le n° 257. La suscription, en rouge, est exactement celleci : Dilecto filio Sfentopulcho comiti. Comme date, elle porte : Data mense Jufiio, indictione XIII; c'est-à-dire en juin de l'année 880.

3. « Nec sanœ fidei vel doctrinse aliquid obstat sive missas in eadem sclavinica lingua canere, sive sacrum Evangelium, vel lectiones divinas novi et veteris Testamenti, bene translatas et interpretatas légère, aut alia horarurn officia psallere. » (Migne, P. L., t. CXXYI, p. 906.)

ue

cela est autorisé, non par manière de concession gracieuse et temporaire, mais en vertu d'un principe permanent, à savoir que toutes les langues, venant de Dieu, sont également propres à le louer et à le glorifier, quoiqu'il y en ait de plus importantes, comme la latine, l'hébraïque et la grecque *. Pour un peu on serait tenté d'appeler cette lettre du pape Jean VIII : la charte de l'égalité des langues devant Dieu.

Sur les autres points où la conduite du grand éducateur des Moraves avait soulevé des réclamations de la part des Occidentaux,. Jean VIII ne se montrait pas d'un esprit moins conciliant, d'une moins grande largeur de vues. Bien loin de faire un crime à Méthode de ne point ajouter dans la récitation officielle du Credo la formule Filioque, bien loin de le contraindre à mettre les pratiques disciplinaires apportées par lui de Byzance en conformité absolue avec la discipline occidentale, il déclarait nettement n'avoir rien trouvé dans sa croyance qui ne fut orthodoxe, rien dans sa façon d'agir qui n'eût sa raison d'être, son utilité 2. Il ne lui imposait d'autre obligation que de rester d'accord, dans la foi, avec l'Église romaine et l'enseignement traditionnel des Pères ^. On peut donc dire^ hardiment qu'il n'a pas dépendu

1. « Quoniam qui fecit très linguas principales, hebraeam scilicet, grœcam et latinam, ipse creavit et alias omnes ad laudem et gloriam suam. » ( Ihid.)

2. « Nos autem illum in omnibus ecclesiasticis doctrinis et utilitatibus ortlîodoxum ot proficiium esse reppericntes. » [Ihid., p. 905.)

3. Ce n'est qu'indirectement que l'on connaît les formes religieuses introduites chez les Moraves par Méthode. Mais il est clair qu'elles étaient orientales, par rapport à la formule Filioque et à certaines pratiques disciplinaires, notamment la réglementation des jeûnes et des abstinences. Autrement les prescriptions et prohibitions édictées par le pape Etienne V n'auraient pas €U d'objet. On s'est donné beaucoup de mal pour savoir si le rite que les missionnaires byzantins avaient traduit en slavon était le rite latin ou le rite grec. Ginzel, entre autres, a employé de louables efforts à se persuader que c'était le rile latin. (V. Geschichte der Slawcnapostel Cyrill iind Meihod,- 2^ éd., p. 105 sqq.) Mais on aura toujours de la peine à comprendre qu'ayant fait leur rituel avant de venir à Rome, les frères byzantins y aient abandonné leur rile propre pour en adopter un qui leur était peu familier, alors surtout qu'ils gardaient dans le reste leurs habitudes nationales. Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas à nous mêler dans un débat qui ne peut exercer aucune influence sur nos conclusions. Encore moins nous ingérerons-nous dans les questions d'alphabet. Il importe peu à noire sujet que l'écriture imaginée par

du pape Jean VIII que les Slaves du centre ne poursuivissent leurs destinées avec les institutions ecclésiastiques qu'ils avaient reçues dans le principe, et n'en retirassent, politiquement et religieusement, tous les avantages dont on pense qu'elles étaient le garant.

Mais, comme nous l'avons déjà indiqué, la politique slave de Jean VIII ne devait lui survivre que peu de temps. Moins de six années après, le pape Etienne V prenait des décisions toutes contraires, proscrivait la liturgie slavonne et ramenait les Moraves à un latinisme rigoureux*. En même temps que nous annoncions ce revirement de la politique pontificale, nous faisions pressentir qu'il y avait là une énigme profonde, beaucoup plus profonde qu'on ne se l'imagine, un problème d'une gravité exceptionnelle, qui, s'il n'est pas résolu, fera peser sur la papauté une charge intolérable.

Il ne s'agit pas ici, en effet, d'un simple changement de décision. On concevrait parfaitement qu'après expérience faite, les circonstances surtout ayant changé par la mort de Méthode, le pape Etienne V fut arrivé à des vues toutes différentes, dans une question d'ailleurs très complexe et très délicate. Pour un esprit d'une portée moins étendue et moins ferme que l'avait Jean VIII, il était difficile de voir un principe d'union avec Rome dans ces institutions slavo-byzantines, qui ne semblaient propres au contraire qu'à mettre une plus grande distance entre les Slaves et l'Occident latin. Ne pouvait-on pas craindre que l'influence de Rome n'arrivât plus difficilement à un clergé qui aurait ignoré la langue latine, et que la langue slave, en raison même de l'origine

Cyrille soit la glagolitique, en usage chez les Dalinates, ou la cyrillique, en usage dans l'Eglise russe, ou qu'elle ne soit ni l'une ni l'autre. La gravité des choses est ailleurs.

1. Notamment en ce qui concernait l'observation des jeûnes, l'une des parties de la discipline ecclésiastique où l'Eglise grecque différait le plus sen:siblement de l'Eglise latine. (V. Lettre d'Etienne V à Swatopluk, ap. Ginzel, op. cit., Codex, p. 66-67.) Quant à la question du Saint-Esprit, si le pape Etienne V n'ordonnait pas l'introduction de la formule Filioque dans le texte rituel du Credo, — ce qui n'avait pas encore lieu à Rome, — il en justifiait et en commandait même l'emploi courant : « Quae te absque ambiguitate lingua conflteri et corde oportet credere. » {Ihid., p. 65.)

de ses premiers propagateurs, ne servît plutôt de véhicule aux idées byzantines ^ ?

Et puis, quelques-uns des motifs qui avaient déterminé la politique de Jean Vlll pouvaient ne plus exister du temps d'Etienne V. Jean Vlll, assurément, s'était décidé à donner raison à Méthode pour des motifs d'ordre religieux et ecclésiastique. Le grand archevêque avait réussi à le convaincre que c'en serait fait du développement rapide de l'Eglise morave et de sa constitution en diocèse immédiatement dépendant du Saint-Siège, si, par le maintien du slavisme, on n'écartait pas à jamais l'influence germanique. Mais Jean Vlll avait encore, pour désirer la ruine de cette influence, des raisons d'ordre purement politique. On n'a pas assez remarqué en effet que Swatopluk et son peuple venaient alo«rs de se placer sous le protectorat du Saint-Siège^, que c'était ainsi les Slaves ^ qui avaient commencé ce grand mouvement qui porta tant de rois et de nations du moyen âge à chercher dans la suzeraineté pontificale un appui pour leur faiblesse ou un titre pour leur pouvoir contesté*. On verra

1. Il ne faut pas oublier cependant que, pour maintenir la langue latine en honneur chez les Moraves, Jean VIII avait prescrit qu'on lût l'Evangile en cette langue (V. Lettre à S^vatopluk, Migne, ihid,, p. 906), et que Méthode lui-même appréciait particulièrement ceux de ses disciples qui étaient initiés à la littérature latine. (V. Légende pannonienne. c. xvii, ap. Ginzel, p. 31.)

2. Démarche que Jean VIII rappelle au début de sa lettre à Swatopluk, dans des termes qui ne permettent pas de songer à une simple obédience religieuse : (( Contemptis aliis sxculi hujus principihus, b. Pelrum apostolici ordinis principem vicari^mque illius habere patronum et in omnibus adjutorem ac defensorem pariter cum nobilibus viris fidelibus tuis, et cum omni populo terrœ tuae amore fidelissimo elegisti. » ( Migne, ibid., p. 905.)

3. Aux Moraves, il faut joindre les Croates, qui, eux aussi, s'étaient mis dans la vassalité du Saint-Siège. Car, en 880, Jean VIII pouvait leur adresser cet ordre significatif : « Idoneos legatos vestros prœsentialiter ad nos dirigere non prœlermittalis, qui pro parte omnium vostrum nos et sedem apo stolicam consulant [mss. corriûcant) de his quoc mandastis, ut et nos cum illismissum nostrum dirigamus ad vos, quibiis secundum nioreni et consuetudineni Ecclesix nostrx unis'crsus populus \'estcv fidclitatcin promittat.)) Lettre de Jean Vllf à Braniniir et à son peuple. (Migne, t. CXXVI, ep. 307, p. 918.)

4. Mouvement récemment caractérisé avec beaucoup de savoir et de sagacité par M. Paul P'abre, dans sa belle Étude sur le Liber censuum de l'Eglise romaine. (Paris, Thoriu, 1892.)

par la suite dans quelle mesure Swatopluk persista dans son désir de vassalité envers le Saint-Siège ; mais .on conçoit qu'Etienne V ait pu ne pas faire fond sur ces éventualités, et n'ait pas cru devoir leur sacrifier d'autres intérêts, à ses yeux plus importants.

Malheureusement, on est sûr aujourd'hui que ce n'est pas de considérations de cet ordre que le pape Etienne V s'est inspiré pour condamner l'œuvre de Méthode et renverser les dispositions de Jean VIII. Sa pensée, son langage nous ont été conservés dans deux documents dont il n'est plus permis de discuter la valeur testimoniale, à savoir : une lettre adressée par lui au prince morave Swatopluk \ et ses propres Instructions ou Commonitorium aux légats pontificaux qu'il envoyait en Moravie-. Longtemps on échappa au témoignage de la lettre, en cherchant à mettre en doute son authenticité 3. L'expédient ne vaut plus , depuis qu'a été découvert au British Muséum le second document, dérivé, celui-là, du Registre officiel d'Etienne Y^, et qui ne fait que confirmer la pensée et parfois reproduire les termes mêmes de la lettre. Nous pouvons donc arriver à connaître avec certitude sur quoi et comment le pape Etienne V a appuyé sa décision; et c'est précisément cette connaissance qui va nous acculer à une impasse dont il semble qu'on ne puisse sortir sans sacrifier l'honneur d'un et même de plusieurs papes.

L'Énigme. — Le premier étonnement que cause le lan-

1, Découverte en 1847 par W. Wattenbacli dans un manuscrit du onzième siècle appartenant à la bibliothèque d'un couvent de Cisterciens de Sainte- Croix, en Basse-Autriche. (V. Wattenbach, Beitrxge zur Geschichte der christlichen Kirche in Msehren und Bœhmen. Wien, 1849, p. 43 sqq.)

2. Découvert par Bishop dans le n° 8873 des Additional mss . du British Muséum; édité et commenté par E\Yald dans le Neues Archiv, t. Y, p. 408-410.

3 Ainsi ont fait, entre autres, Erben (Y. Regesta Bohemiœ et Moravix, part. I, p. 20) et Ginzel (Y. Zeitschrift fiir die gesammte katholische Théologie, t. YII, p. 345-380. Wien, 1856; et Geschichte der Slawenapostel, p. 9-11).

4. En tête de la compilation dont il fait partie, on lit textuellement : Ex registro Stéphanie et du reste l'ordre et la distribution des extraits de lettres ne laissent aucun doute à ce sujet,

130 LE PAFE JEAiN VllI

gage d'Etienne V, c'est raffirmation audacieuse qu'en proscrivant la langue slavonne de la liturgie sacrée il ne. fait que se conformer aux décisions du pape Jean VIII; que bien loin d'innover en pareille matière, il se borne à maintenir les choses dans l'état où les a laissées son prédécesseur. A l'en croire, Jean YIII s'était prononcé contre la liturgie slave, non pas seulement au commencement de son pontificat, — ce qui est exact, comme nous l'avons montré, — mais dans les dernières années, lorsque Méthode était venu à Rome, c'est-àdire au moment môme où nous avons la preuve, par le Registre du Vatican, que le slavisme reçut du pape Jean VIII la plus complète approbation. Le travestissement des faits est poussé si loin qu'Etienne V va jusqu'à prétendre que, si l'archevêque Méthode a malgré tout continué jusqu'à la fin à dire la messe en slavon, il ne l'a fait qu'en se parjurant, en violant le serment solennel qu'il avait prêté à Rome, du temps de Jean VIII, sur le tombeau de saint Pierre. Et cela est dit deux fois, dans la lettre comme dans le Commonitorium'^ .

A quel moment et par qui a été mise pour la première fois en circulation cette fable d'un serment prêté par le grand apôtre des Slaves sur le tombeau de saint Pierre, c'est ce que j'espère montrer bientôt, mais il n'en reste pas moins inexplicable qu'une pareille imagination ait pu trouver créance auprès d'un homme comme Etienne V. Ce n'était pas un provincial que ce pape ; on ne l'avait pas fait venir de bien loin, pour le mettre dans la chaire de saint Pierre. C'était un Romain d'origine, et de la bonne souche, un Romain sorti du quartier aristocratique de la Via Lata ; et quoiqu'il ne paraisse pas avoir été très en faveur auprès

1. (( Divina autem officia et sacra misteria ac missarum solemnia quae idem Methodius Sclavorum lingua celebrare presumpsit, quod ne ultcrius facercL supra sacralissimnm b. Pétri corpus juramento firniaverat, sui perjurii realura perhorrescentes nullo modo doinceps a quolibet presumatur. » Lettre d'Étietine VI à S^vatopluk (ap. Ginzel, p. 67J. « Missas et sacrati,ssima illa niinisteria, qua' Sclavorum lingua idem Methodius celebrare presumpsit, quamvis deressoris sui teniporibus domni videlicot Johannis sanctissimi papic juraverit, se ea alterius non prcsuniere, apostolica aucloritate, ne aliquo modo presumatur, penitus interdicit (Stephanus papa) ». V. Commonitorium, cli. xii {Neues Archiv, t. V, p. 409-410).

2. V. le JÀhcr [)OntificaHs, éd. Duchcsne, t. Il, p. 191 et p. 196, noie 1.

LES MORÂVES 131

de Jean VHP, sa situation de famille, ses liens de parenté avec l'un des plus hauts dignitaires de la cour pontificale, Zacharie d'Anagni, en ce moment bibliothécaire du Saint- Siège^, sa qualité de sous-diacre, qui le mêlait aux affaires religieuses, tout enfin l'avait mis en mesure de savoir au juste ce qui s'était passé à Rome, à Fépoque du voyage de l'archevêque des Moraves.

Et môme en admettant — ce qui est vrai — que les décisions prises alors par Jean VIII en faveur de la liturgie slave n'aient pas été publiées avec éclat 3, Etienne V ne manquait pas, ce semble, de moyens de s'en informer. Indépendamment de la lettre écrite par Jean VIII à Swatopluk, à la suite de ses entretiens avec Méthode, et dont le sens ne permettait aucun doute, il y avait au même .Registre une autre lettre, qui s'y trouve encore*, et qui aurait dii faire rougir Etienne V de se servir d'un argument comme celui du prétendu serment devant le tombeau de saint Pierre. Car dans cette lettre, écrite un an après le voyage de Méthode, Jean VIII parlait bien, en effet, du fameux serment, mais pour le traiter de pure invention, pour lui opposer un démenti absolu^.

Voilà donc déjà de quoi déconcerter suffisamment les meilleures volontés. Ce n'est rien cependant en comparaison de ce qui nous reste à découvrir.

Si impossible qu'il soit de contester maintenant l'authen-

1. Cela résulte, ce me semble, du silence significatif que garde l'auteur de sa biographie sur ses rapports avec ce pape^ tandis qu'il insiste sur la faveur dont le jeune Etienne jouissait auprès d'Hadrien II, et plus tard auprès de Marin I. V. Liber pontificalis, p. 191.

2. V. Le 5 mars 879, Zacharie occupe déjà cette charge. V. Lettre de Jean VIII à Engelberge. {Mïgne, ep. 198, p. 821.)

Page 1