V. Annal. Fald., Contin. Meginhardi, a. 874, p
tat de cette fable du serment imaginée par Wiching à propos de la liturgie slave. Son grand avantage est d'avoir provoqué de la part de Jean YIII un démenti de telle nature, qu'il en va résulter un changement complet d'aspect de toute cette triste histoire, où jusqu'ici l'on marchait dans une ombre implacable, n'échappant à une contradiction que pour se jeter sur une autre plus violente. Ce n'est certes pas encore le dénouement de tout. A parler rigoureusement, la lumière ne tombe môme d'aplomb que sur un point; mais c'est le point de départ, et cela suffît pour commencer.
A quelque terme que nous mènent nos recherches ultérieures, quelque jugement qu'il nous faille adopter finalement sur la condamnation par le pape Etienne V du slavisme liturgique et disciplinaire de Méthode, nous sommes sûrs du moins de ne plus nous trouver en face de ce désespérant problème d'une cause célèbre solennellement instruite dans Rome par le pape Jean VIII, jugée, décidée publiquement par un concile romain, connue de tout ce que Rome contenait de personnages ecclésiastiques ou laïques tant soit peu au courant des nouvelles ; et cependant, moins de six ans après, oubliée, travestie même dans la plupart de ses dispositions par un pape qui était de Rome, qui à cette époque-là vivait à Rome, qui devait avoir tout vu, tout entendu et tout retenu. Oubli, travestissement d'autant plus inexplicable que pour une partie de la cause — ceci est à bien noter — ce môme Etienne V se montrait au courant de la solution intervenue, qu'il parlait de Méthode comme d'un évoque très orthodoxe et ayant acquis, à sa connaissance, le droit de ne plus être suspecté d'hérésie'.
C'est qu'en effet il est maintenant certain qu'il faut faire deux parts dans les dispositions prises par Jean Yllf à l'occasion du voyage de ^lélhode : Tune à laquelle furent donnés tout l'éclat et toute la publicité possibles, l'autre qui se traita discrètement, presque secrètement, dans l'intimité des entretiens particuliers du Pape avec Tarchevôque, et qui ne laissa
1. « Mcthodium iiamquc supersticioni, non cdificacioni, contencioni, non paci insistentcm audientes pluriniuni niirali suinus. n Lettre d'Etienne Va S^'utopluk, ap. Ginzcl, p. 67.
après elle d'autre trace officielle que la lettre pontificale à Swatopluk. Ce double caractère, ignoré jusqu'ici, du grand procès de 880, répond d'ailleurs si exactement à l'état d'esprit de Jean VIII à pareille date; il était si bien, dans la situation délicate du Pontife, la condition évidente, imposée à la réussite de ses desseins, qu'on aurait plutôt besoin de démontrer qu'il ne s'est pas produit. D'autant mieux qu'avec un politique aussi avisé et aussi ferme que Jean VIII, on est sûr qu'il y a toujours là une intelligence pour voir les décisions à prendre et une volonté pour les exécuter.
De ses premières conversations avec le saint et énergique apôtre des Slaves était née, dans l'esprit du Pontife romain, la conviction absolue, indomptable, qu'il fallait à tout prix maintenir un tel homme à la tête de l'Eglise morave. Non seulement la foi des Slaves en dépendait, mais encore la grandeur nationale de la Moravie, dont il n'était plus permis à Jean VIII de se désintéresser, maintenant que, par l'entremise de ce même Méthode et d'un chef morave du nom de Simisisn, Swatopluk venait de se placer, avec son peuple, sous le protectorat du Saint-Siège. Mais si le maintien de Méthode à son poste était nécessaire, jamais peut-être il n'avait été plus difficile.
C'était le temps où Jean VIII commençait à être ouvertement en butte à l'accusation de byzantinisme, où ses ennemis colportaient partout qu'il était sous la domination tyrannique des Grecs. Il n'y avait pas un an qu'on l'avait vu rétablir sur le siège patriarcal de Byzance, Photius, l'intrus, l'excommunié, le contempteur du pontificat romain. Maintenant encore on savait que Jean VIII restait en relations avec les empereurs byzantins, qu'il négociait des alliances avec eux, qu'il attendait leur flotte*. On savait que Photius n'avait pas encouru de nouvelle disgrâce, en dépit des rumeurs qui couraient sur sa feinte réconciliation-. Et, comme si la mesure n'était pas déjà comble, voilà que ce pape confiait
1. Lettre de Jean VIII aux empereurs byzantins (Migne, t. CXXVI, p. 909 d) et Lettre à Charles le Gros [ihid., ep. 301, p. 314 d).
2. Dans une lettre écrite à Photius vers le 13 août de l'année 880,
l'Eglise morave à uu Byzantin. Et quel Byzantin ! Un personnage suspect que des gens bien informés accusaient publiquement d'hérésie, qui professait sur le dogme sacré <le la Trinité des doctrines contraires à celles de TÉgiise romaine. Tout le monde savait cela dans Rome, et cependant un pontife romain livrait Tàme des Slaves à un hérétique !
Naguère, Jean VIII se serait fort peu soucié de ces clameurs, quand l'Empire se trouvait aux mains de Charles le Chauve, son ami, ou quand régnait nominalement sur l'Italie ce pauvre Carloman, ce carolingien comateux dont il n'avait iien à attendre, mais rien non plus à redouter. Depuis le commencement de l'année, le royaume dTtalie était au pouvoir de Charles III d'Alémannie *. Ce gros homme, très dévot, très attaché aux moines, montrait à l'égard du Saint-Siège des dispositions moins généreuses ^. Dès son avènement, au grand plaid de Ravenne, qui l'avait proclamé roi, Charles s'était fait voir sous un tel jour que le pape Jean YIIl, qui était venu là pour prendre part à l'élection et examiner un peu s'il n'y aurait pas dans ce roi l'étoffe d'un empereur, s'en était retourné à Rome sans rien conclure et sans prêter aucun serment^. Il régnait, à tout le moins, entre les deux pouvoirs une certaine tension qui profitait aux ennemis du Pape et les disposait à une attaque prochaine. Déjà relevait la tète la faction que Jean YIII avait si violemment abattue en 876, et dont Formose faisait partie. Le byzantinisme rencontrait dans ce milieu des adversaires acharnés; les uns, comme l'ancien évéque de Porto, parce qu'ils avaient réellement la haine de tout ce qui était grec; les autres, comme certains laïques, parce que ce terrain
Jean VIII, tout en donnant de bons conseils et en faisant de sages réser^'«s, témoigne cependant beaucoup de bienveillance au patriarche, et maintient sa réintégration, (V. Migne, ep. 297, p. 910-911.)
1. V. G. Ricliler, Annalcii d. deutschcii Geschichte, 2° partie, p. 457-460.
2. Charles était entré en Italie sans prévenir le pape, se contentant, une fois entré, de lui envoyer l'ordre de venir le rejoindre à Pavie ; ce qui lui valut, de la part de Jean Vlll, une leçon polie, mais ferme. V. Leiire de Jean VIII à Charles le Gros (Migne, op. 275, p. 894),
3. V. Erchambcrli conlinuatio ( Pert/-, .SW., 1. II, p. 329).
LES MORÂVES 147
leur semblait bon pour battre en brèche l'autorité d'un pape détesté. Déjà l'on sentait approcher l'orage qui éclatera au commencement de l'année suivante, lors du couronnement impérial de Charles le Gros, et qui contraindra Jean Vlll à une justification publique de sa conduite à l'égard de Photius.
Fort heureusement, il était plus aisé de sortir d'embarras avec l'archevêque de Moravie qu'avec le patriarche byzantin. Jean YIII n'avait pas eu besoin d'interroger souvent Méthode pour s'apercevoir que ce terrible logicien avait une façon de répondre, sur le dogme de la Trinité comme sur tous les autres, qui satisferait certainement les évoques de l'Église romaine, au cas où la cause serait soumise à leur examen. De leur part il n'y avait pas à redouter cette question toujours embarrassante dans la bouche d'un Allemand : « Si vous croyez, comme nous, que l'Esprit-Saint procède à la fois du Père et du Fils, pourquoi ne vous servez-vous pas, comme nous, de la formule Filioque^ dans le chant du Symbole ? )> Les Romains, à cette époque, n'agissaient pas autrement que les Grecs. Jean Vlll était donc sur de procurer à Méthode un succès éclatant, et par là de se couvrir lui-même contre toute accusation de complicité dans l'hérésie, pourvu qu'il prît garde à limiter l'objet du concile examinateur aux questions purement dogmatiques, les seules du reste qui fussent essentielles à sa propre justification.
Ainsi fut fait. Il sufïit de lire le compte rendu que Jean VIII nous a laissé de cet interrogatoire, pour constater qu'il en avait écarté soigneusement les questions d'ordre disciplinaire et liturgique^. Sur ce terrain, en effet, les esprits étaient trop divisés; il y avait là des problèmes trop com-
1. (( Igitur lîunc Methodium venerabilem nrcbiepiscopum vesfrum interrogavimus coram positis fratribus nostris episcopis, si orthodoxœ fidei symbolum ita crederet, et inter solemnia canei'cl, sicuti sanctam romanam Ecclesiam tenere, et in sanclis sex unive»*salibus synodis a saufîtis patribus, secandura evangelicam Christi Dei nostri auctoritatem, pi^omulgatum atque traditum constat. Ille autem professas est se juxta evangelicam et apostolicam doctrinam, sicuti sancta romana Ecclesia docet, et a patribus traditum est, tenere et psallere » ; et c'est tout. La suite n'est que l'exposé des décisions personnelles du pape à l'égard de Métliode, décisions qu'il distingue nettement de celles du Concile, par cette lormule de transition : « Nos autem illum, etc. » V. Lettre à Swatopluk, Migne, p. 905.
plexes, trop de préjugés à renverser, trop de routine à déranger, pour qu'en soumettant ses propres solutions à une assemblée romaine, Jean VIll ne s'exposât pas à un échec presque certain. Or, un échec en cette matière eût été d'autant plus funeste que le pontife romain avait maintenant la conviction que les espérances fondées sur le retour de Méthode en Moravie seraient vaines si Ton forçait le grand missionnaire à abolir ses règlements et surtout à renoncer à sa liturgie nationale. Le moyen, du reste, pour Jean YIII d'affronter une discussion où, pour le combattre, il suffisait d'invoquer ses propres arguments, d'opposer le pape de 879 au pape de 880*? Etdu moment où il n'était pas possible à Jean YIII de faire approuver ses décisions, la seule ressource qui lui restât était de n'en point parler, de garder à leur sujet la plus parfaite discrétion.
Le démenti dont nous parlions plus haut a précisément pour effet de nous montrer jusqu'à quel point Jean VIII a poussé cette discrétion. Le collègue de Méthode dans l'épiscopat morave, l'auxiliaire désigné de ses travaux, l'un de ceux qui avaient le plus d'intérêt à savoir ce que le pape décidait au sujet de la liturgie slave, Wiching, durant son séjour à Rome, ne reçut pas à ce sujet la moindre communication du pape. « Bien loin d'avoir exigé de lui un serment, écrivait Jean YIII à Méthode, je ne lui ai pas dit un mot de cette affaire : Quem saltem levi sennone super hoc negocio allocuti non fuinius'^. »
Avec quel soin aussi le pontife dut veiller à ce que sa lettre à Swatopluk ne fût pas connue dans Rome, on peut en juger par ce fait que, tout en informant Méthode de ce qu'il décidait, des autorisations qu'il lui accordait, il ne crut pas cependant devoir lui donner lecture du texte même de sa missive. C'est du moins ce qui semble résulter d'un autre passage de la lettre de démenti, où Jean YIII éprouve le besoin de rassurer Méthode sur le contenu de son épître à Swatopluk, lui affirmant que ce qu'il a écrit là au prince morave est conforme à ce qu'il lui a dit à lui-même :