Migne, ihid., p
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tique, de même, et pour des raisons non moins faciles à comprendre, il avait modifié à son profit le passage qui le mettait sous l'autorité et dans la complète dépendance de son archevêque. Non seulement il s'y faisait attribuer une autorité indépendante, mais, au rebours de la vraie lettre, c'était à lui et à sa faction qu'était conféré le droit de châtier, d'expulser même de Moravie les adversaires des prétendues décisions pontificales. Il n'est pas douteux en effet que Wiching et ses partisans ne fissent alhision à la fausse lettre de Jean Vlll, lorsqu'ils prononçaient ces paroles que nous a conservées la Légende pannonienne : « C'est à nous que le Pape a donné l'autorité; et il nous commande d'expulser ]Méthode et son enseignement ^ » Constatation précieuse, dont il sera bon de se souvenir, le moment venu.
L'intrigue était d'ailleurs si bien menée, que Méthode luimême y fut pris. Un moment il douta de Jean Vlll et des instructions envoyées par lui au prince de Moravie. Sa grande âme s'abattit; et ce fut avec un sentiment de profond découragement qu'il se mit à rédiger pour le pontife romain une lettre d'appel, aujourd'hui perdue, mais dont l'accent attristé nous est révélé par la réponse de Jean Vlll. C'était à la fin de l'hiver, en 881. La saison était affreuse. Le froid sévissait avec une telle rigueur, il se prolongea si avant dans le printemps que rien ne poussa, et qu'en certaines contrées presque tous les animaux moururent^. Mais ce n'était pas les dévouements passionnés qui manquaient autour du saint archevêque. Le 23 mars, le Pape avait tout appris, et dictait la réponse que nous connaissons déjà en grande partie, mais dont nous sommes loin cependant d'avoir épuisé tout l'intérêt.
11 y a dans la correspondance de Jean Vlll plus d'une lettre qui déconcerte d'abord l'historien. On se demande avec inquiétude ([uelle espèce d'homme on a devant soi. L'inquiétude est d'autant plus naturelle qu'on sent bien qu'on n'a pasafl'aireà des documents impersonnels, à ces sortes de lettres qui n'appartiennent à leurs signataires que par la direction initiale et
\. V. Vie de Méthode, c. xii, ap. Gînzcl, p. 29.
2. Y. Annal. Fuld.. Coniin. Megin/iardi , a. 881, éd. Kur/.e, p. 96.
LES MORAVES tm
Tapprobation finale qu'ils leur ont données. Ici, le signataire est tout; le secrétaire, rien ou presque rien. Celui qui pense, qui sent, qui s'indigne ou se compose derrière ces lignes, c'est Jean VIII en personne. Cette physionomie qu'on aperçoit là, c'est la sienne. Qui tient ses lettres, tient son âme.
Or, il semble qu'elle soit singulièrement complexe, cette âme. Si Ton veut bien ekcuser ici la mention d'un souvenir personnel, jamais je n'oublierai l'impression étrange que produisit sur moi la correspondance de Jean VIÏI, à l'époque déjà lointaine où le désir m'était venu pour la première fois de pénétrer le secret de cette nature énigmatique, mais puissante. Rien n'égale surtout l'étonnement causé par les lettres de l'année 879, de cette année de crise intense où Jean VIII s'épuisait en inutiles efforts pour trouver un empereur. A la lecture de ces appels passionnés faits par le Pape à tous les princes carolingiens, de ces protestations de dévouement et d'amitié privilégiés dont chacun d'eux était gratifié pareillement, et, semblait-il, simultanément*, devant ces mirages habilement disposés pour les attirera Rome-, devant ces précautions savamment calculées pour dérober à l'un ce qui était proposé à l'autre^, il semblait difficile de ne pas conclure à un grand fonds de duplicité chez celui qui employait de tels moyens. Et ce qui augmentait encore la tristesse de cette dé-
1. Tantôt il affirme ne vouloir d'autre protection que celle de Carloman : « Testamur namque Deum, oui occulta omnia manifesta existunt, quod... nullius hominis nisi vestrum procpotens adjutorium avida mente quœrere Toluimus » [Lettre à Carloman, Migne^ p. 840); tantôt c'est avec Charles le Gros qu'il veut faire alliance envers et contre tous : « Pro certo scire debetis quoniam pro nullius hominis lucro, vel blcindimento, sive terrore, a vestro nos consortio et vestrae amicitiae fœdere separabimus » {Lettre à Charles le Gros, ibid.^ p. 831); tantôt la préférence est accordée à Louis III de Germanie, et c'est lui uniquement que l'Eglise romaine appelle : « Yos magno desiderîo quasi unicum et earissimum filium prœstolatur » [Lettre à Louis de Germanie, ibid., p. 852-853); sans parler de Boson qui avait été auparavant l'unique espoir de Jean YIII (V, Lettre à Boson, ibid. y p. 835).
2. « Si Romanum sumpseritis imperîum, écrît-il à Louis III^ oranîa vobfs régna subjecta existent. » Migne, ibid., p. 853.
3. « Brûlez ma lettre, » écrit-il à Wibod, évêque de Parme, après lui avoii doinné une commission un peu délicate, Migne, ihid., p. 835.
couverte, c'est que le mensonge prenait là toutes les apparences de la sincérité, qu'on y entendait des accents d'une vérité saisissante, des imitations vibrantes de sentiments réels, à tromper les plus soupçonneux, enfin qu'il y avait là une sorte d'hypocrisie émue, la plus odieuse de toutes les formes de cette odieuse passion. Aujourd'hui, je ne crains pas de me tromper en disant qu'une pareille appréciation serait injuste. Une classification chronologique plus rigoureuse des lettres^ fait disparaître la simultanéité trop irritante de certains actes, de môme qu'en mesurant mieux l'effet d'une situation à la fois violente et mobile sur un tempérament facilement excitable, on s'explique que Jean VIIÏ ait pu changer de sentiments, tout en restant sincère. En définitive, ce qui demeure devant l'esprit, une fois la fumée des premières impressions dissipée, c'est l'image d'une volonté sincère qui tend sérieusement à un but élevé, mais qui emploie à l'atteindre les souplesses d'un esprit naturellement très délié. Quand on aborde l'étude d'un acte de Jean VIII, il faut presque toujours s'attendre à y rencontrer, à côté de l'intention vraie, énergique même, d'accomplir un devoir, les préoccupations d'une politique qui connaît les obstacles et s'ingénie à les tourner.
Or, ils étaient nombreux et redoutables les obstacles qui entouraient le pontife romain lorsque lui arriva de Moravie le cri de détresse de Méthode. Depuis le départ de l'archevêque, la situation s'était singulièrement aggravée dans Rome. Jean YIII était encore sous le coup des événements du mois de février, où, parmi les fêtes du couronnement impérial de Charles d'Alémannie^, sa politique byzantine avait été si cruellement humiliée. Il se voyait encore dans la basilique de Saint-Pierre, debout à l'ambon, dans tout l'appareil du souverain pontificat, les saints Évangiles à la main, avec, en face de lui, cet empereur allemand, ces évoques, ces guer-
1. Cette classification n'a pas encore été donnée au public ; car j'ai déjà dit (p. 14) pourquoi celle qui a été adoptée dans les nouveaux Regesta de JalTé ne peut être considérée coname un guide sûr.
2. Couronnement qui eut certainement lieu durant la première moitié du mois de février de l'année 881. ( V. Bœlimcr-iMuhlbachor, /Jexj^t^s/c//, n° 1566 a.)
riers de Germanie, la foule immense du peuple romain, où plus d'un s'égayait du spectacle; et lui, le pontife jusque-là si redoutable et si redouté, obligé de prêter le serment solennel qu'en se réconciliant avec Photius, il n'avait point entendu porter atteinte à l'honneur et aux sentences de ses prédécesseurs *.
Maintenant, de quelque côté qu'il dirigeât ses pensées, il n'apercevait que des sujets de tristesse et de crainte. A peu de distance de son palais du Latran, sur l'Aventin, complotait l'homme qu'il redoutait le plus peut-être, après Formose. L'ancien chef de la milice romaine et du vestiaire pontifical, le sanglant débauché dont l'amitié déshonorait l'évêque déposé de Porto, Georges de Aventino, était rentré dans ses domaines, en vertu d'un ordre royal, infligeant désormais au vieux Pape la honte et la terreur de sa présence, et, ce qui était particulièrement sensible à l'ancien administrateur, toujours vivant dans Jean VIII, le frustrant de l'immense fortune qu'un décret de l'empereur Charles le Chauve avait attribuée au fisc pontifical ^.
Au dehors, du côté de Spolète, il fallait à chaque instant s'attendre à quelque nouvelle entreprise de la part du duc
1. Les éléments principaux de cette scène sont fournis par un opuscule anonyme, partie intégrante d'une vaste compilation en langue grecque qui a trait à la condamnation de Photius. (V. Mansi, Concilia^ t. XVI, p. 449 a.) Je me borne ici à faire observer que l'auteur de l'opuscule anonyme a faussé le caractère de la scène de l'ambon en lui donnant un caractère de rétractation qu'elle n'a certainement pas eu. Que si je place l'événement pendant la présence à Rome de l'empereur Charles le Gros, ce n'est pas que la date soit expressément mentionnée dans aucune source. Mais, comme le fait n'a pu avoir lieu qu'en 881, comme il est peu probable que Jean VIII se fût résigné à une pareille démarche sans y être forcé par des circonstances extraordinaires et la pression irrésistible d'une influence extérieure, comme enfin cette sorte de justification solennelle du Pape devant l'empereur, cette ^«r- ^atio, comme on disait, n'était pas une nouveauté, mais qu'elle était pour ainsi dire entrée dans le droit, j'espère ne pas m'être trompé en m'arrêtant à cette date. La justification du pape Jean VIII devant l'empereur Charles le Gros n'est que l'imitation et le pendant de la justification du pape Léon lïl devant l'empereur Charlemagne. (V. Vita Leonis III, dans le Liber pontifia calis, éd. Duchesne, t. II, p. 7.)
2. V. la Lettre de Jean VIII à Charles le Gros, du 10 sept. 880, Migne, ep. 298, p. 912 b.
lô^
Guy, héritier des prétentions de sa maison à la vice-royauté d'Italie et au protectorat du Saint-Siège. Pour tout appui, pour tout recours, un empereur aussi incapable que tracassier, aussi attentif à revendiquer ses droits, qu'impuissant à les exercer. Enfin, suprême humiliation d'un pontife qui s'était flatté de délivrer l'Italie du péril sarrasin, Plnfidèle aux portes de Rome, le Vicaire du Christ tremblant devant le sectateur de Mahomet^ ! Le temps n'était plus où, dans les illusions naturelles à un commencement de règne, Jean VIII se voyait déjà à la tête d'une marine invincible, où, tout plein d'une joyeuse ardeur, il descendait aux chantiers d'Ostie, pour animer par sa présence la hache et le marteau des constructeurs. Naguère encore, avec quel légitime orgueil il contemplait cette nouvelle enceinte, son œuvre à lui, cette Johannopolis destinée à projeter sur la basilique de Saint-Paul l'ombre protectrice de ses remparts ! Maintenant, du haut de sa forteresse impuissante, sans armée, sans troupes de sortie, Jean VIII était réduit à surveiller les mouvements de l'ennemi dans la campagne et la préparation de ses coups de main-. Du caractère que nous lui connaissons, que de fois l'intrépide vieillard dut venir là pour épier au loin la lueur des cimeterres et le scintillement des étoffes d'Orient! Que de fois, le soir venu, il dut s'attarder à écouter, dans l'ombre de la nuit, la traînée sonore des rapides chevauchées!
Pour tout résumer, Jean VIII assistait alors à l'effondrement de ses plus belles espérances. Toutes les pierres de l'édifice s'écroulaient une à une sur les épaules de l'architecte épuisé. Et c'est à ce moment qu'il laissa échapper cette parole déchirante, plus expressive encore, venant d'une ànie aussi ferme : « Mieux vaut mourir que de vivre d'une telle
vie
Il y avait donc quelque chose de tragique dans la rencontre de ces deux grandes douleurs. La prière du malheu-
1. V. les Lettres de Jean VIII, ap. Migne, ep. 299, 300. 320.
2. « Mûris Urbis egredi non auderaus, » écrit-il à l'inipcratrice Richarda, au commencement de l'année 882. Migne, ep. 355, p. 950.
3. « Libet inagis mori, quam, proli dolor ! jam taliu tolerare. » Lettre à Charles le Gros. Migne, ep. 320, p. 929.
reux archevêque de Moravie arrivait au cœur du pontife romain à l'une de ces heures attristées qui nous rendent plus sensibles à l'infortune d'autrui. Jean VIII ne faillit pas plus au devoir de la pitié qu'à celui de la justice. Méthode reçut toute satisfaction, et il la reçut empreinte d'une compassion paternelle qui en augmentait la douceur*. Et cependant, même alors, le prudent pontife resta ce qu'il était. Son émotion ne lui fit pas oublier son adresse. Si, d'une part, sa réponse était d'une clarté parfaite pour quiconque connaissait la teneur de l'épître à Swatopluk, en revanche tous les termes en étaient habilement calculés, de manière qu'elle restât lettre close pour quiconque n'avait pas ce document sous les yeux. Si Jean VIII y déclarait nettement n'avoir pas envoyé d'autres instructions en Moravie .que celles qui se trouvaient dans la lettre emportée de Rome par l'archevêque, il se gardait bien de reproduire le détail de ces instructions. La liturgie slave, toute l'œuvre de Méthode, y était de nouveau approuvée, mais sous une forme générale qui n'acquérait de précision que par la référence aux passages correspondants de la lettre à Swatopluk. Jusqu'à Pévêque Wiching dont on taisait le nom, tout en le dénonçant clairement 2; jusqu'à l'histoire du prétendu serment devant le tombeau de saint Pierre, que Jean VIII trouvait moyen de démentir sans en désigner autrement la matière que par l'expression vague de hoc negotio.
Pour tout dire, le plan du pontife était d'éclairer les Moraves sans instruire les Romains, de tirer Méthode d'embarras sans s'y mettre lui-même. On pourrait maintenant corrompre les scribes pontificaux, colporter dans Rome le texte de la réponse à l'archevêque de Moravie, on n'y verrait guère autre chose, sinon que Jean VIII avait exigé de Méthode qu'il se conformât à l'enseignement du Saint-Siège. Car c'était encore une des grandes habiletés de cette réponse
1. « Ideoque cesset ista dubietas, lui disait le pape, et Deo coopérante, sicut evangelica et apostolica se habet doctrina, orthodoxae fîdei cultum fîdelibus cunctis inculca, ut de labore tui certaminis Domino Jesu Christo fructum afFeras abundantem, etc. » Migne, ep. 319, p. 929.
2. Jean YIII ne Tappelle jamais que a episcopus ille », « idem episcopus », « jam dictus episcopus ». Ihid.
d'avoir à la fois dissimulé les concessions faites à Méthode, et insisté sur les conditions qui lui avaient été imposées.
11 est vrai qu'en terminant sa lettre par la promesse de mettre fin au litige, après un débat contradictoire soutenu devant lui, Jean VIII semblait appeler de lui-même un éclat qu'il s'était tant ingénié à éviter. Mais, pour une raison que le Pape connaissait bien, il n'y avait pas à craindre que l'archevêque de Moravie pût venir à Rome avant un an ou deux; et d'ici là les choses auraient eu le temps de changer de face; La Légende pannonienne rapporte en effet que, vers cette époque, Méthode quitta momentanément la Moravie pour se rendre à Byzance, où l'empereur Basile désirait le voir et s'informer de ses travaux ^ Ce voyage, malheureusement, n'a pas été du goût de tous les historiens modernes 2, en dépit de l'autorité incontestable du document qui l'attestait^, en dépit même de la vraisemblance d'un fait si naturel de la part du missionnaire byzantin, à un moment où il avait tant besoin d'être soutenu, où le prestige de la protection impériale pouvait servir si utilement sa cause auprès des Moraves. Mais il fallait à tout prix sauver Méthode de ce contact avec l'odieux Photius, et enlever ainsi au schisme grec tout prétexte à revendiquer pour soi l'illustre patron des Slaves. Gomme s'il y avait lieu de s'étonner que l'archevêque de Mora-