‹ L'Europe et le Saint-Siège a l'époque carolingienneChapitre 95 sur 147 · V. Pactum Hludoi^ici PU, p · texte numérisé non relu

V. Pactum Hludoi^ici PU, p

vite montré de quelles conditions irréalisables dépendait alors le succès de la combinaison. On ne coule pas impunément des idées nouvelles dans de vieux mots, en qui un long usage a laissé une signification propre et inoubliable.

A force de s'entendre dire, par les papes eux-mêmes, qu'ils étaient les vrais empereurs des Romains, les héritiers légitimes des Constantin et des Théodose, il était bien difficile que les princes francs ne vinssent pas, un jour ou l'autre, à se demander s'ils n'étaient pas par trop diff'érents de leurs augustes devanciers, s'ils avaient bien toute l'autorité de ceux dont ils portaient le nom ^ Pour qu'ils consentissent durant longtemps à demeurer des protecteurs, sans chercher à devenir des maîtres, il eût au moins fallu que les Romains ne les missent pas trop souvent dans la nécessité de remplir un devoir d'intervention dont toute la charge était pour eux et tout le profit pour les autres. Ce genre de services se paye d'ordinaire en indépendance, et l'on ne reste maître chez soi qu'à la condition de n'avoir besoin de personne. Malheureusement, il y avait dans la Rome de cette époque des éléments de discorde que le développement du pouvoir temporel n'avait point calmés, qu'il avait même, à certains égards, avivés.

De l'extérieur le péril était passé à l'intérieur. Du moment où le pape avait tenu entre ses mains toutes les grandes dignités de l'Etat comme celles de TÉglise, qu'il était devenu en quelque sorte Tunique distributeur de la fortune et de la puissance, l'aristocratie laïque avait senti le besoin

1. On aurait pu, sans doute, calmer leurs regrets en leur présentant la Donation de Constantin, témoignage très propre à faire croire que, du jour où il était devenu chrétien, l'Empire avait abandonné au pape tous ses droits sur l'Italie. Mais, quoique cette pièce ait été, selon l'opinion la plus plausible, fabriquée dans un milieu romain vers l'an 774 (V. Bayet, dans V Annuaire de la Faculté des lettres de Lyon, fasc. I, p. 40, sqq., contre Grauert, qui tentait de ramener la rédaction de la fausse donation vers le milieu du neuvième siècle et de lui donner pour lieu d'origine le monastère de Saint-Denis en France ; v. Historisches Jahrhuch, t. IV, p. 525 sqq.), on ne voit pas que les papes du neuvième siècle aient eu beaucoup de propension à l'invoquer. Seul, Hadrien l^'' paraît bien s'en être servi, en 778, dans une lettre écrite à Charlemagne du temps où celui-ci n'était encore que patrice des Romains. V. Codex Carolinus, ep. vi, éd. des Mon. Gerni.. p. 585. 14

de se mêler plus activement de rélection pontificale et d'organiser autour du Saint-Siège une défense plus énergique de ses intérêts. Sous le nom un peu ambitieux de Sénat romain ^ tous ceux que la richesse ou l'exercice des magistratures civiles et des grands commandements militaires avaient tirés du commun, s'étaient formés en une sorte de caste privilégiée, à côté et souvent en opposition avec l'ordre clérical. Maîtres de l'armée, dont ils détenaient les hauts grades; tout-puissants, par conséquent, sur la petite bourgeoisie, la seule catégorie de citoyens qui fut alors encadrée dans Vexercitus romauus^ ils ne laissaient guère toute l'influence au clergé que sur les prolétaires de la basse classe. Aussi arrivaient-ils peu à peu à décider des élections pontificales^, où naguère les laïques, petits ou grands, n'avaient d'autre droit que celui de reconnaître, par la présentation de leurs hommages, le candidat désigné par l'assemblée générale du clergé romain^.

Malheur au pape qui osait choisir en dehors de ce milieu aristocratique les principaux collaborateurs de son gouvernement; malheur surtout, si, né lui-même dans une condition plus humble, il entrait au patriarchium escorté de parents pauvres et avides de se fournir à leur tour. Placé entre le désir bien naturel d'assurer le bonheur des siens et la crainte de mécontenter les familles dominantes, il lui était difficile d'échapper à l'un ou l'autre de ces dangers, ou de s'aban-

1. Le « sénat romain », tel qu'il reparaît dans l'histoire de Rome à partir de ia deuxième moitié du huitième siècle, n'a certainement rien à voir avec l'ancienne institution sénatoriale. Il représente simplement l'ensemble de la noblesse romaine, comme cela résulte de l'examen des textes, entre autres : « Salutant vos et cunctus procerum scnatus atque divcrsi populi congregatio » [Cad. Carol., ep. xxiv, p. 529^; « cum nostris episcopis sacerdotibus clerum atque senatum et universum populum nostrum » [Cod. Carol. ^ ep. Lix, p, 584). V. aussi Vita lladriani II [Lih. ponlif., t. II, p. 173.)

2. Celles, par exemple, d'Eugène II (Y. Einhardi Annales, a. 824; Pertz, SS., t. I, p. 212) et de Sergius II (V. Vila Scrgii, c. v, Liber puntif., t. II,

3. Comme le montrent les décisions prises par le concile romain de 769, présidé par Etienne III (Y. Act. III, ap. Mansi, t. XII, p. 719). On peut d'ailleurs mesurer les progrès de l'aristocratie laïque dans les élections pontificales de la fin du huitième siècle au milieu du neuvième, en comparant le décret de Nicolas I (862) avec celui d'Etienne III (a. 769). ÎVicolas I

donner à des mains peu sûres, à des étrangers dont le dévouement n'était rien moins que certain, ou de confier la direction des afFaires à des parents dévoués, mais mal faits pour cette fonction.

Le pouvoir politique du Saint-Siège était à peine fondé, que déjà commençait le triste rôle de certaines familles pontificales, de ce népotisme dont la papauté a parfois tant souffert. C'était un neveu d'Hadrien P% le primicier Pascal i, qui, en pleine rue de Rome, s'était jeté sur le pape Léon IIÏ, l'avait précipité à bas de son cheval, roué de coups, mis à nu, et essayé de lui arracher la langue et les yeux^. Le malinvoque et reproduit la décision de son prédécesseur, mais en y introduisant une modification très significative. Où il y avait seulement « primatibus ecclesiae », il ajoute « nobilibus ».

DÉCRET d'EtIENÎNE III

Si quis resistere praesumpserit sacerdotibus atque primatibus ecclesiae vel cuncto clero ad eligendum sibi pontificem secundum hanc canonicam traditionem , anathema sit.

(Mansi, t. XII, p. 721.)

Décret de Nicolas i.

Si quis sacerdotibus seu primatibus, nobilibus seu cuncto clero hujus sanctae Romanœ ecclesiœ electionem Romani pontificis contradicere praesumpserit, sicut in concilio beatissimi Stcphani papae statutum est, anatliema sit. (Mansi, t. XV, p. 659.)

Je ne fais aucun rapprochement avec le prétendu décret d'Etienne IV. Malgré l'avis contraire de Niehues (V. V Hlslorisches Ja]irhuch,\i. I, p. 141- 153) et de Lœwenfeld (Jaffé-Lœwenfeld, p. 442), ce décret n'est ni d'Etienne IV ni d'aucun autre Etienne. C'est tout simplement et uniquement le décret de Jean IX dont nous avons parlé plus haut (p. 191-192). Si certains canonistes nous l'ont transmis sous le nom d'un pape Etienne, c'est par suite d'une confusion, parce que les Actes du concile de Jean IX, où il se trouve, commencent par ces mots : « Synodum tempore.... sexti Stephani ». (Mansi, t. XVIII, p. 222.)

1. En compagnie de Campulus, ancien notaire apostolique (V. Cod. Carol., ep. 67, éd. des Mon.Gerin., p. 595), alors sacellarius du Saint-Siège (V. Eiiihardi Annal., a. 801, ap. Pertz, I, 189), et qui était peut-être aussi un parent d'Hadrien I. Du moins, Tliéophane dit des auteurs de cet attentat qu'ils étaient « cuyysveTç tou (/.axapiou TiaTra 'Aôpiavou. » (V. Chronogvaphia, a. m. 6289, éd. de Boor, t. I. p. 472). La qualité de neveu d'Hadrien I n'est pas donnée à Pascal par le Liber Pontificalis (Y . Vita Leonis III, éd. Duchesne, t. II, p. 4), où l'on tenait sans doute à ne pas afficher trop clairement le déshonneur d'une famille pontificale, mais elle est connue par les lettres mêmes d'Hadrien I (V. Cod. Carol., ep. 61, p. 589) et de Léon III (V. Zahn, Urkundenhucli des Herzogthiuns Steierinar/c, t. I, p. 1).

2. Aux récits déjà connus de ce fait (V. Bayet, l'Election de Léon III et la

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heureux pontife n'avait môme hâté la restauration de l'Empire que pour éviter le retour de pareilles révoltes, en augmentant aux yeux des Romains le prestige de celui qu'il s'était donné pour défenseur. Il n'atteignit malheureusement pas tout son but. Gharlemagne à peine mort, et la terreur de son nom évanouie, l'aristocratie romaine s'était remise à comploter. Léon III avait été contraint de verser le sang de ses sujets et d'accumuler des haines qui ne lui laissèrent plus de répit. Aux premiers symptômes du mal qui devait l'emporter, les Romains s'étaient répandus dans la campagne, pillant, incendiant tout ce qui était l'œuvre du pontife détestée On put croire un moment que Léon III allait périr de la main de ses propres sujets. L'intervention du vieux duc de Spolète, Winigise, le sauva encore une fois ; mais ce fut dans l'épouvante de ces souvenirs que le créateur du nouvel Empire d'Occident expira, se demandant peut-être s'il ne s'était pas trompé, si la combinaison dont il avait espéré la prospérité de l'Église romaine, était suffisamment appropriée à cet effet ; si, par exemple, le lien qui rattachait les Romains à l'Empire n'était pas trop lâche, trop exclusivement dans les mains moins puissantes du pape.

Il semble môme que Léon III ait eu, dès le début de son pontificat, l'intuition du danger que courait le Saint- Siège dans la situation nouvelle qui lui était faite. Son premier acte avait été de demander à Gharlemagne, alors simple patrice, l'envoi d'un missus dominical avec la mission d'exiger du peuple romain le serment de fidélité et de soumission à la royauté^. Le moment, par malheur, était mal choisi. Visi-

révolte des Romains en 799, p. 18-20, il faut joindre celui du Libelle iinpérialislc de Spolète, qui représente, avec Jean diacre de Naplcs ( V. Gesta episcoporum Neapolitanoruni, c. xlviii, ap. Scripf. rcr. Lang., p. 428), une tradition différente de celle du Liber pontificalis et des annalistes francs. Léon III, d'après cette version, n'aurait pas eu la langue entièrement arrachée, ni les deux yeux crevés : « oruerunt auleiu ununi (oculum) et alterum non potuerunt ». Libellas de imper, potcst. (Migne, t. CXXXIX, p. 52.)

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