V. Dareste, Histoire de France, t. I, p
, L'FMPIRE CAROLINGIEN 291
ne légiférant jamais qu'après entente et avec le consentement de ses fidèles, Charles le Chauve aurait rompu avec les idées et la pratique de ses prédécesseurs. Depuis Charlemagne, à tout le moins, c'était une notion fondamentale chez les Francs occidentaux que la volonté du prince ne suffit pas à donner l'être à la loi, qu'il y faut encore la collaboration des grands du royaume et le consentement de la nation ^
Il est parfaitement exact que Charles le Chauve s'est montré plus jaloux qu'aucun autre de maintenir cette conception de la loi 2, plus scrupuleux à entourer ses actes législatifs de toutes les formes prescrites par le droit antérieur; mais il faut renverser toute l'histoire de ce temps, et même un peu la logique, pour voir dans cette conduite un écart de la tradition et un principe de décadence. Il y aurait eu là plutôt un principe de salut. Car, dans cette société qui s'en allait en pièces, faute de savoir où raccrocher son unité, rien n'était plus propre à rendre à chacun la notion du bien général et la conscience de la commune solidarité, que le rayonnement permanent sur tout le corps social de cette majesté collective de la loi, que cette action constante d'une puissance morale supérieure, agissant pour tous et par tous. La féodalité a été, entre autres choses, l'effacement presque absolu du caractère universel du pouvoir législatif devant l'omnipotence de la volonté individuelle.
' Force est donc, finalement, de reconnaître dans Charles le Chauve, non pas le destructeur systématique de la royauté en France, mais l'un de ses plus intelligents soutiens. S'il n'a pas réussi à lui inoculer une abondance de vie dont elle n'était plus guère capable, — Charlemagne du reste n'avait pas été beaucoup plus heureux, — si, après sa mort, la chute s'est précipitée, profonde et pour longtemps irréparable, c'est du moins son mérite et son honneur d'avoir conservé intact l'idéal de la puissance souveraine, et permis à la monarchie française expirante de s'ensevelir dans un peu de gloire.
Ainsi s'explique pourquoi l'imagination populaire a souvent
1. V. Hincmar, De ordine palatii, ch. viii, xxxiv et xxxv, édit. M. Prou,
2. « Et quoniam lex consensu populi et constitutione régis fit. » Edictum PistensCj a* 864 {Mon, Gefin,, Leg. scct. II, t. II, p. 313, cap. ri).
confondu le souvenir du premier Charles avec celui de son petit-fils, comment elle a pu mêler la vie des deux grands empereurs dans le tissu de ses légendes et de ses chansons de geste 1. Ainsi s'explique surtout comment Jean VIII, qui n'avait point lu les Annales de Fulde, s'est figuré de bonne foi avoir trouvé dans Charles le Chauve le restaurateur tout indiqué de la puissance impériale. Il ne nous reste plus qu'à recherchei' si les prévisions du pontife se sont vérifiées dans les faits, si l'on ne doit pas au contraire, suivant l'opinion courante, attribuer à Charles le Chauve la ruine lamentable de l'empire carolingien.
L'empire sous chaules le chauve. — Tout semblait apaisé et constitué en Italie, lorsque le nouvel empereur rentra en France, dans les premiers jours du mois de mars 876. Au Nord, dans la région plus spécialement appelée Lombardie, parce qu'elle était jadis le siège principal, le do.maine particulier de la royauté lombarde, tout le gouvernement supérieur avait été remis aux mains d'un duc, créé pour la circonstance, et qui n'était autre que le propre beau-frère de Charles le Chauve, le célèbre Boson-, Plus puissant que
1. On a déjà signalé la confusion perpétuelle de Charles le Chauve avec Charles le Martel dans la chanson de Girart de Rousillon ( V.G.Paris, Histoire poétique de CharLemagne, p. 437, et P. Meyer, Romania, a. 1878, p. 175) ; mais entre Charles le Chauve et Charlemague, les confusions de détail sont sans nombre, et l'on en pourrait collectionner un peu partout, dans Ogier le Danois, dans Karl Meinet, dans les Quatre fils Aimon, les Beali di Francia, Girart de Vienne, etc.
2. V. Hincmari annales, a. 876 (Pertz, t. I, p. 498). Boson, plus tard roi de Provence, était originaire des Ardennes, fils du comte Beuves, petit-fils par sa mère de Boson surnomme l'Ancien, et partant neveu d'Hubert, abbé de Saint-Maurice, et de la malheureuse Thictberge, femme répudiée du roi Lolhaire II. Peut-être était-il apparenté aux Boson qu'on rencontre à la même époque en Italie, car son grand-père maternel, Boson l'Ancien, s'était établi dans ce pays. Mais il n'est plus permis de s'autoriser de la similitude des noms, pour dire que sa première femme s'appelait Ingeltrude. Le vrai mari de cette coureuse, qui donna tant d'embarras au pape Nicolas P% est le Boson que l'on voit figurer, en 871, dans les armées de l'empereur Louis II, (v. André de Bergame, Historia, ch. xv, dans les Script, rer. Lang.,p. 228), en 874, dans un plaid tenu à Pavie ( v, Muratori^ Antiq. Ital., t. V, p. 987), et qui mourut avant l'année 878 (v. Lettre de Jean VllI au comte Matfred, Miguc, t. CXXVI, ep. cxliv, p. 787).
tous les autres magnats d'Italie, le duc de Lombardie n'était cependant pas le seigneur de tous, du moins à ce titre.
Trois grands marquisats veillaient à la garde des frontières menacées, avec l'autorité étendue que comportait cette institution ^ C'était, à l'Est, faisant face aux Garinthiens et aux Croates, le marquisat de Frioul, avec Forum Julii pour centre-; au Sud, le marquisat de Toscane, qui de la cité de Lucques épiait la mer Thyrrhénienne et les incursions des pirates sarrasins^; enfin, de l'autre côté de l'Etat pontifical, l'ancien duché de Spolète, maintenant marquisat *, avec mission de regarder sur l'Adriatique parFermo,
1. On peut remarquer que, dans le plaid dePavie, tenu au mois de février, ne figurait aucun des comtes de frontières, ni le marquis de Frioul, ni celui de Toscane, ni ceux du Spolétinat(yi/o«. Germ,, Leg.sect. 77, t. II, p. 99, 103). J'avais cru d'abord qu'en ce qui concerne Bérenger de Frioul, il fallait ciiercher le motif de son absence dans la persistance de son hostilité à l'égard de Charles le Chauve (v. ci-dessus, p. 248, n^ 2); mais la généralité du fait demande une autre explication. Elle doit être tirée, ce me semble, de la situation particulière des Marches. Il n'y eut en réalité, à Pavie, que ceux qui faisaient proprement partie du duché de Lombardie, qui relevaient de Boson.
2. Charles le Chauve s'était bien gardé cependant de rendre à cette marche toute l'étendue qu'avait pu avoir autrefois le duché de Frioul. Comme du temps de Louis II, sa frontière s'arrêtait en deçà de l'Adige ( v. Constitutio promovendi exercitus, a. 867, dans Script, rer. Lang., p. 470) ; elle ne comprenait ni Vérone, ni Trente. Aussi vit-on figurer au plaid de Pavie Walfred, qui était certainement comte de Vérone (v. Dûmmler, Gesta Bereiigariif p. 67), et Liutfred qui me paraît avoir été comte de Trente, et que j'identifierais volontiers avec le Liutfred, correspondant de Jean VIII (v. Migne, ep. cclxxxi, cclxxxii).
3. Pas plus que pour le Frioul, Charles le Chauve n'avait rétabli au profit de cette marche l'ancienne circonscription du duché de Toscane, si tant est qu'elle eût jamais existé que comme expression géographique. Du temps de Louis II, Florence, Volterra et Arezzo se trouvaient en dehors de la marche de Toscane ( v. Constilutlo promov. exerc, a. 866, 1. c, p. 470), qui ne comprenait guère que Pise, Lucques, la Maremme jusqu'à proximité du littoral pontifical, avec la tutelle de la Corse. C'est pourquoi les évêques de Florence et d'Arezzo furent du nombre des grands dignitaires ecclésiastiques convoqués au plaid de Pavie ( v. Mon. Germ., ihid,, p. 99).
4. Ecrivant à Charles le Chauve au sujet de Lambert de Spolète et d'Adalbert de Toscane, Jean VIII s'exprime ainsi : « Quidam videlicet ex confinibus et vicinis nostris^ quos marchiones solito nuncupatis ». (Migne,
et, plus encore, de surveiller sur terre ce qui se passait du côté de l'Italie méridionale.
Dans chacun de ces trois postes avancés, Charles le Chauve avait laissé ou redonné le gouvernement à ceux qui l'occupaient avant son arrivée. Bérenger, rentré en grâce, commandait dans le FriouU, Bérenger, tout jeune encore, mais déjà politique subtil, et gardant la conscience du sang carolingien qui coulait dans ses veines ^. La Toscane restait au pouvoir d'Adalbert P'', issu d'une vieille famille franque installée là par Charlemagne, et qui, par sa bravoure comme parles services rendus, semblait offrir les meilleures garanties^. Quant à Spolète, nous avons déjà vu comment, à la prière du pape Jean YIII, Charles le Chauve l'avait rendue au duc Lambert, dépossédé naguère par Louis IP. Il convient cependant d'ajouter que, fidèle à la politique de son illustre aïeul, Charles le Chauve avait maintenu le dédoublement de l'ancien duché '^ : tandis qu'il confiait à Lambert
ep. XLiii, p. 696 ; cf. ep. xlii, p. 693. ) Il me paraît probable que, du temps de Louis II, le Spolétinat n'était pas considéré comme une marche de l'Empire, ni son chef appelé marquis. Il y eut là, je crois, une innovation de Charles le Chauve en corrélation avec sa façon de concevoir les limites effectives de son autorité en Italie. Lambert n'en continua pas moins à porter, avec son titre de marquis, celui de duc et de comte.
1. Son intimité avec le duc Boson, quelques mois après, ne s'expliquerait pas autrement (v. Hincm. ann.^ a. 876, p. 499).
2. Son père Eberhard avait épousé Gisèle, fille de Louis le Débonnaire.
3. Fils de Boniface II, qui battit les Sarrasins d'Afrique en 828 ( v. Einhardi annales, a. 828, Pertz, t. I, p. 217), petit-fils de Boniface I", qui apparaît dans les documents dès l'année 812 (v. Diimmler, Gesch. d. ostfr. Reichs, t. III, p. 16, n® 2), Adalbertl*'" était déjà marquis de Toscane et tuteur de la Corse en 846, où il fit tout son devoir, lors de la grande entreprise des Sarrasins contre Rome : « Adalvertus cornes strenuus, hic cum esset marcensis et tutor Corsicae insulae, etc. » (V. Vita Sergii H, cli. xliv, dans le Liber pontif., éd. Duchesne, t. II, p. 99.)