V. ci-dessus, p
fait de bouleverser tout le personnel des hauts fonctionnaires, d'insliluer partout des hommes nouveaux et sans attaches dans le pays, plutôt que de se servir des anciens dynastes accoutumés à se faire obéir, Charles le Chauve pouvait du moins se rendre le témoignage d'avoir, encore en cela, appliqué les principes et suivi les errements de son ilhistre aieuP. Par ailleurs, il n'avait rien négligé pour que, dans le duché de Lombardie, pivot de tout le système, l'élément français et sûr devînt prépondérant. Boson reçut tous les collaborateurs qu'il demanda^, y compris son propre frère Richard, plus tard comte d'Autun ^
Sur un point seulement, mais qui était de conséquence, l'œuvre du nouvel empereur semblait s'écarter de celle de Charlemagne. L'Italie, désormais, ne formait plus un re^ gnmn à part; elle n'avait plus d'autre roi que l'empereur.
Peut-être serait-on tenté de chercher l'explication de cette divergence dans l'hypothèse que Charles le Chauve aurait cru plus nécessaire de maintenir l'unique fils qui lui restait à la tête du royaume d'Aquitaine. Ce n'était pas trop d'un roi, en effet, pour fixer la mobilité de ces Aquitains turbulents, toujours prêts à secouer le joug des hommes du Nord, et qui glissaient sans cesse entre les mains des Francs. Peut-être aussi
1. Après sa conquête de l'Italie en 774, Charlemagne ne changea les dignitaires que dans la même région où les changera plus tard Charles le Chauve, Comme lui, il laissa en fonctions les ducs de Frioul, de Toscane et de Spolète, Hrodgand, Allon et Hildeprand, qui cependant étaient des Lombards et moins sûrs encore, puisque, deux ans après, il fallut déposséder Hrodgand par la force ( Bôhmer-Miihlbacher, no l'i^ ^, sqq,) et qu'Allon, avec Hildeprand, causèrent beaucoup d'ennuis au Saint-Siège. (V. Codex Carolinus, édit. des Mon. Germ., nos 50, 55, 57, pp. 570, 582, 585.)
2. « Collegis ejus quos idem dux expetiit, in eodem regno relictis. )) Hincm. ann., a. 876, p. 498.
3. Quoique personne n'ait encore songé à cette identification^ il me paraît certain que le Richard comte, dont la signature, dans les Actes de Pavie, vient immédiatement après celle de Boson (v. Mo/i. Germ., Leg. sect. II, t. IIj p. 99 et 104), n'est autre que son propre frère, le Richard auquel Boson passera plus tard son comté d'Autun, (V. Hincm. ann., a. 882, p. 514.) On s'explique mieux ainsi pourquoi, l'année suivante, lorsque Boson s'éloigna de l'Italie, ce fut Richard qui prit provisoirement sa place avec sa qualité de mbsi^s. (V. Le Testament de Vimpératrice Engelberge, dans Hist. patr. monum., t. XIII, p. 456-457.)
pourrait-on supposer qu'il n'y avait là qu'une disposition transitoire, Charles le Chauve se réservant de donner plus lard l'Italie à son fils, lorsqu'il l'aurait fait couronner par le Pape i. Mieux vaut avouer cependant qu'il y a eu, dans la façon de comprendre le rôle particulier de l'Italie dans l'ensemble de l'Empire, un certain écart de vues entre Charlemagne et son pelit-fils. Je me permettrai même d'ajouter qu'étant donné le but à poursuivre, la meilleure entente de ce rôle n'était pas précisément du côté de Charlemagne.
Certes, pour quiconque est persuadé que le maintien de l'Empire dans sa conception unitaire et toute romaine était à la fois chose impossible et nuisible, il est clair que la sagesse commandait de hâter la dislocation du système, de forcer surtout l'Italie à faire bande à part, de l'astreindre à se forger ses destinées par ses propres moyens et à ses frais. Mais il est clair également que de pareilles idées sur l'inanité ou la nocuité de l'institution impériale ne pouvaient entrer dans l'esprit de ceux qui acceptaient alors la charge de diriger cette institution et de la faire prospérer. L'Empire, aux yeux d'un empereur carolingien, devait rester une œuvre réalisable, capable de remplir sa double fin, c'est-à-dire de reconstituer, en même temps qu'un protectorat spécial du Saint-Siège, l'unité et la civilisation de l'ancien monde romain.
Dans ces conditions, l'Italie demandait à figurer au premier plan des préoccupations impériales, à se trouver directement dans la vue et sous la main de celui qui présidait aux destinées de l'Empire. Et cela, non seulement parce que c'était en Italie que siégeait la Papauté, parce que l'Empire avait là en quelque sorte la partie sacrée de sa fonction, mais encore parce que l'Italie constituait le seul membre essentiel d'un empire ainsi
1. En 877, lors de son second départ pour l'Italie, Charles le Chauve semble bien avoir eu pareille intention : «Ut filius noster talem se et taliler prseparet, quatenus, cum Deo juvante reversi fuerimus, Romam ire valeat et ibi Dei et sanclorum apostolorum, quandiu necesse fuerit, servitium agere et ibi Deo adminiculante in regem possit coronari». Capit, Carisiac, c. xiv {Mon. Germ., Leg. sect. II, t. II, p. 359). Mais il avait fallu de graves changements dans la situation de l'Italie pour lui faire adopter un plan qui n'était probablement pas celui de son premier choix.
conçu, le seul qui ne pût se retrancher ou s'atrophier sans ôter à tout le corps sa forme substantielle, sans le condamner à l'impuissance ou à des désordres perpétuels.
Aucune chimère n'était plus dangereuse que celle d'un empire romain sans l'Italie ou avec une Italie dégradée, plus servante que maîtresse et plus dominée que soumise. La nation allemande en fit plus tard l'expérience, lorsqu'elle s'attela si pesamment à ce « saint Empire romain », qui fut tout juste aussi saint qu'il était romain, et dont personne n'eut autant à se plaindre que ceux pour lesquels il était spécialement institué.
On doit regretter, ce me semble, que Charlemagne ait été à la fois trop dévoué au Saint-Siège pour ne pas apercevoir l'importance de l'Italie au point de vue religieux, et trop pénétré de l'orgueil franc pour en reconnaître toute l'importance politique . De la rencontre de ces deux sentiments contraires dans l'âme du grand empereur est née, en 806, une politique peu cohérente, peu propre à donner de bons résultats. Tandis qu'il abandonnait le royaume d'Italie à son fils Pépin, à celui qui, n'étant point l'aîné, avait moins de chances d'arriver un jour à la dignité impériale, Charlemagne ne trouvait pas que ce fût trop de tous ses fils ensemble pour assurer la protection du chef suprême de l'Église.
Par un savant découpage, il leur avait si bien ménagé leur part d'hoirie, que chacun avait son entrée libre sur l'Italie, chacun son défilé commode à travers les Alpes ^ Tous pourraient donc, quand il le faudrait, voler de concert au secours de Rome et du Pape. Ils pourraient aussi, malheureusement, voler à la proie, et spolier les Italiens sous prétexte de leur apprendre à vivre. Un peuple est bien près de sa perte, lorsqu'il y a tant de gens à vouloir son salut.
L'occasion s'offrit plus tard à Charlemagne de remettre les choses en meilleur état, lorsque, n'ayant plus qu'un seul fils vivant, il se fut enfin décidé, en 813, à lui léguer la dignité impériale. Il n'eut garde cependant de remédier au point sensible, et l'une de ses plus chères préoccupations fut de
1. V. Divisio regni, a. 806, c. m et iv [Mon. Germ., ihid., t. I, p. 127, 129).
maintenir la royauté d'Italie dans la descendance de Pépin ^ : tant son esprit se refusait à voir au delà des Alpes la pièce la plus indispensable et la plus inquiétante du nouvel empire.
L'expérience ne mit pas beaucoup de temps à démontrer ce que valait cette politique. Installé au centre historique de l'Empire, et à proximité de celui qui disposait du sacre impérial, Bernard, fils de Pépin, n'avait pas tardé à étendre outre mesure le champ de ses ambitions^. On lui creva les yeux. L'unité de TEmpire fut momentanément sauvée par une barbarie, et l'on comprit qu'il fallait au moins que l'Italie formât le lot privilégié du fils aîné, l'apanage de celui qui était destiné ou même déjà associé à la dignité impériale.
Lb système inauguré par Charles le Chauve semblait se rapprocher encore davantage de l'idéal à réaliser. Il ne faisait pas seulement à l'Italie l'honneur d'être gouvernée plus directement par l'empereur; il réunissait dans l'égalité de ce même gouvernement impérial la France traditionnelle avec le vieux pays romain, l'orgueil du présent avec l'orgueil du passé, et préparait ainsi la voie à une fusion plus intime, seul moyen d'empêcher l'Empire den'être qu'un instrument de tyrannie pour les uns, de servitude pour les autres. La grosse question était de savoir si l'Italie était suffisamment prête à entrer dans une combinaison de ce genre, s'il n'y avait rien dans les habitudes des peuples ou dans la condition des grands qui leur rendît plus difficile qu'ailleurs la concentration autour d'un pouvoir unique et forcément lointain.
A cet égard, les symptômes semblaient plutôt défavorables. Ce n'est pas que l'institution seigneuriale fût là plus avancée qu'en France; peut-être même l'était-elle moins. Mais le danger était du côté des grands dignitaires du royaume, plus habitués à l'indépendance, plus enclins à transformer leurs charges en possessions héréditaires. L'origine de cette situation remontait aux Lombards, qui n'avaient pas su se
1. V. Chronicon Moissiacense ( Pertz, SS., t. II, p. 259); Eginbard, Vita Karoli M., c. xviii ( Migne, t. XGVII, p. 43); Translalio S. Viti (Jaffé, Bibl. rer. Germ., t. I, p. 7).
2. V. l'ensemble des témoignages, réunis par Richter-Kohl. Annalen des Frankischen Reichs, t. II, p. 227-228.
donner une royauté universelle et incontestée, et chez qui l'on avait vu de puissants ducs s'ériger en véritables chefs d'Etat^. Aussi est-on très loin de la vérité, lorsqu'on fait un crime aux Francs et aux papes d'avoir interrompu l'œuvre de l'unité italienne que les Lombards étaient soi-disant en train d'acccomplir. Jamais cette unité n'avait été moins près de se réaliser qu'à l'époque de la conquête franque; rarement peuple s'était montré plus inapte que les Lombards à s'unir et à s'entendre. Nous en aurons de nouveau la preuve tout à l'heure, lorsque nous verrons ce que deviennent les derniers débris de la nation, dans quelles luttes fratricides, dans quel chaos de révolutions et de compétitions s'épuise l'antique vigueur de la race.
Sous le gouvernement des princes francs, le mal avait paru un moment s'enrayer. Lothaire I**", Louis II, à son début, s'étaient efforcés d'interrompre la succession des mêmes familles dans les grandes magistratures du royaume. Mais il avait fallu bientôt renoncer à combattre un courant venu de trop loin et de trop haut pour ne pas tout emporter^. Dès là seconde moitié du neuvième siècle, le principe de l'hérédité s'était à peu près fixé dans le Frioul, en Toscane et à Spolète, pour ne parler que des pays le plus en vue.
Ce qui semblait de nature à rassurer Charles le Chauve, c'est qu'en dépit d'un pareil obstacle son prédécesseur Louis II avait réussi à tenir bien en mains toute l'Italie septentrionale, et mérité l'éloge le plus solide pour un roi, à savoir, que « de son temps chacun put jouir tranquillement
1. Sur ce développement des duchés lombards, v. H. Pabst, Gescliichte des langohardischen Herzogthums , dans les Forschungen zur deutschen Gescliichte, t. II, p. 407 sqq., et ¥. Hirscii, Das flerzogthum Benevent bis zum Tintergnnge des langohardischen Reiches.
2. Jean VIII, écrivant à l'empereur Louis 11, constate en ces termes la tendance nouvelle du pouvoir public à tout céder en Italie, et oppose à cette faiblesse des rois et empereurs sa propre méthode à lui : « Hinc est quod usque ad vestrae serenitalis ( tempora ) magistratusannui tam illis in partibus permanserunt, quam istis in partibus apud nos permanent. Ut alternantibus ducibus per alterna temporalia augeretur Romani pontificis potius(jus), quam perenne magistratibus in jus proprium redigatur. Quantum discriminis ferat, si rerum possessio in decennium aut longius tribuatur... » JaflTé- Ewald, no 3011.
de son bien^ ». D'autre part, Charles le Chauve pouvait se flatter d'avoir préparé le remède au danger nouveau qui naîtrait de l'éloignement de la puissance souveraine. Grâce à la qualité de missus dont était revêtu le puissant duc de Lombardie, Boson, l'image de la majesté impériale resterait en quelque sorte sous les yeux, et ce serait assez, vraisemblablement, d'une délégation de cette nature pour parer aux cas urgents, et permettre d'attendre l'arrivée de l'Empereur^.
On n'avait besoin que de la fidélité du missus. Or, à cet égard, personne ne semblait ofl'rir plus de garanties que Boson^. Arrivé récemmentà la fortune parle mariage de sa sœur Richilde avec Charles le Chauve, son intérêt le plus évident lui commandait de garder les bonnes grâces de ce souverain, et de servir de son mieux une cause qui était aussi la sienne*. A moins donc qu'un fait nouveau et extraordinaire ne vînt à s'introduire dans l'existence du missus impérial, et à changer le cours de ses ambitions en déplaçant ses intérêts, on pouvait sans crainte se fier à lui. Ce fait se produirait-il ? On eût été bien en peine alors de le prévoir; et, s'il y avait de ce côté-là une fissure dangereuse à l'édifice construit par Charles le Chauve, elle demeurait invisible aux plus clairvoyants.
Pour trouver l'endroit le plus apparemment défectueux du nouvel état de choses, c'était à l'autre bout de l'Italie qu'il
1. « Unusquisque gaudebat de bonis suis », Catalogus Brixiensis (Script, rer. Lang., p. 502. ) Dans les anciennes éditions, l'éloge était mis au compte de Charles le Chauve, mais Waitz a très justement modifié celte mauvaise leçon.
2. Aux dignités de missus impérial et de dux inclytus, Boson joignait encore celle d'archiminister sacri palatii. V. les Actes du plaid de Pavic [Monum. Gerni., Leg. sect. II, t. II, p. 99 et 104 ).
3. Quelle que fût, au fond, sa valeur morale, il était homme à donner de soi, une excellente impression, puisque Réginon n'a pas assez d'éloges pour célébrer la perspicacité de son esprit et la modération de son caractère. V. Réginon, Clironicon, a. 879, éd. Kurze, p. 115.
4. De Charles le Chauve, Boson avait déjà reçu l'abbaye de Saint-Maurice, en 869 [Hincm. ann., a. 869), le gouvernement de Vienne, en 871 [ibid., a. 871), la charge de camerarias et de magister hostiariorum auprès de Louis le Bègue, en 872 [ibid., a. 872).
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fallait aller, à cette frontière méridionale où les survivants de la puissance lombarde se débattaient obstinément contre l'envahissement de la domination franque. Héritier des répugnances de son aïeul Gharlemagne, qui n'avait presque jamais porté ses armes du côté de Bénévent qu'avec regret, pour complaire au Pape ou pour appuyer les plans de conquête de son fils Pépin, roi d'Italie; instruit d'ailleurs parles récentes et douloureuses mésaventures de l'empereur Louis II, Charles le Chauve avait cru plus sage de ne pas mettre la main dans un pareil guêpier. Sans renoncer expressément aux droits que pouvait avoir l'Empire au delà du Sangro et du Garigliano, il avait pratiquement considéré sa domination effective comme s'arrêtant avec les frontières de l'Etat pontifical et du duché de Spolète. Ce n'était, en définitive, que le retour aux idées de l'an 806 sur les limites de la puissance franque en Italie i, avec cette différence toutefois qu'il y avait moins à s'inquiéter présentement du voisinage lombard. Le temps n'était plus où, tous réunis sous l'autorité du seul prince de Bénévent, les Lombards méridionaux présentaient aux Francs un front de bataille aussi prêt à l'offensive qu'à la défensive. Depuis plus de trente ans, Salerne s'était violemment séparée de Bénévent^ et vivait en principauté indépendante, sinon hostile. Maintenant c'était le tour de Capoue. Fière de sa position inexpugnable, la cité neuve du
1. V. Divisio regni, a. 806 (Mon. Germ., Leg. sect. II, t. I, p. 128, cap. iv). Êginliard lui-même, lorsqu'il décrit les frontières de l'empire franc à la mort de Gharlemagne, semble en exclure la principauté de Bénévent : « Italiam totam, quae ab Augusta praetoria usque in Calabriam inferiorem, in qua Graecorum ac Beneventanorum constat esse confînia ». Vita KaroLi M., c. xv ( Migne, t. XGVII, p. 39). Il faut s'avancer jusqu'à l'année 817 pour avoir un rattachement un peu plus sérieux des Bénéventains à l'Empire. V. Thégan, Vita Hludowici imp., c. xi ( Pertz, SS., t. II, p. 593) et // Regesto di Farfa, no 256.
2. En 843 ou 844, s'il s'agit de la séparation réelle ; en 849, s'il s'agit du partage officiel approuvé et sanctionné par Louis II. Ni l'année 847 donnée par Bœhmer-Mûhlbacher {Reg., n® 1097^}, ni encore moins l'année 851 donnée par Pertz [Leg., t. IV, p. 221), ne s'accordent avec ce que dit Erchempert de ce partage, à savoir que le prince Siconulf ne lui survécut pas de beaucoup {Hist. Lang. Benev., c. xix, p. 242). Siconulf mourut, en effet, vers le commencement de décembre 849.
VoUurno entendait bien secouer le joug des princes de Salerne, comme ceux-ci avaient secoué le joug des princes de Bénévent. Les trois grandes ciladelles lombardes ne regardaient plus l'ennemi. Chacune épiait sa voisine, pour la surprendre et la ruiner. Et, pendant que ces frères ennemis se tiraient le sang avec une parfaite inconscience de leur communauté de race, tout près d'eux et en quelque sorte au milieu d'eux, Naples, la vieille ville maritime gréco-romaine, suivait passionnément leurs ébats meurtriers, créait, envenimait leurs discordes, et vivait noblement de la détresse lombarde^.
L'Empire pouvait donc être tranquille, de ce côté, et la prudence conseillait à Charles le Chauve de ne point chercher à éteindre un feu qui ne le brûlait pas. 11 est vrai que c'était aussi de ce côté que se trouvait principalement le péril sarrasin. Avec une Italie méridionale aussi divisée, n'était-il pas à craindre que l'invasion musulmane ne rencontrât plus d'obstacles, et que, passant à travers les rangs disjoints des troupes lombardes, elle n'arrivât jusqu'à la frontière de l'Empire, jusqu'à Rome même? Quelques années plus tôt, Charles le Chauve aurait donc siirement commis une imprudence grave, en négligeant d'organiser une défense en rapport avec la gravité du péril. Mais, au moment où le roi de France prit en mains le gouvernement de l'Empire, il semblait bien que la puissance musulmane en Italie fût arrivée à son déclin. Refoulée à la pointe méridionale par les victoires de Louis II, n'ayant plus guère que Tarente pour refuge, et çà et là quelques repaires isolés^, l'ère des grandes agressions paraissait fermée pour elle, et tout au plus devait-on s'attendre de sa part à des pirateries passagères, à des coups de main sans conséquence pour le salut général. Contre ces risques de moindre importance, Charles le
1. Erchempert a laissé de ces guerres intestines et perpétuelles un récit très détaillé, quoique un peu confus et exigeant d'être raccordé habilement. Y. Hist. Lang. Benev.y ihid.
2. Les Sarrasins ne sont pas encore sur le Garigliano ; mais il semble bien qu'ils soient toujours au cap Misène, occupé par eux dès l'année 846. V. Jean Diacre, Gesta episcoporum Neapolitaiioruni^ ch. lx [Script, rer» Lang., p. 432).
Chauve avait cru qu'il suffirait de la vigilance pontificale, soutenue par la force armée dont disposait le duc de Spolète. Jean VIII étant ce qu'il était, la mesure devait paraître proportionnée à la situation.
Ce fut pourtant par cet endroit que l'œuvre de Charles le Chauve reçut ses premières atteintes. Ce sont les affaires de l'Italie méridionale, le péril sarrasin spécialement, qui forcèrent l'empereur à modifier son plan primitif d'organisation, et le conduisirent à augmenter les ressources du Saint Siège, à donner au Pape une situation politique à laquelle il n'avait d'abord pas songé. Ce sont les exigences de la guerre contre les Sarrasins qui l'amenèrent de nouveau sur la terre italienne, et lui firent trouver la mort dans une entreprise engagée pour la défense de la civilisation chrétienne. On verra, après le récit des faits, ce qui reste de cette prétendue faiblesse de Charles le Chauve envers la Papauté, de cette soidisant lâcheté en face de son devoir d'empereur.
Jean VIII n'avait pas besoin d'être stimulé pour s'acquitter de la mission qui lui était confiée relativement aux Sarrasins. Charles le Chauve se trouvait encore à Pavie, que l'intrépide pontife partait pour Naples, en compagnie du duc Lambert et de Guy ^
Persuader à tous ceux qui étaient en paix avec les Musul-
1. Le fait du voyage est parfaitement établi. V. Erchempert, /. c. ; Lettre de Jean VIII a Athanase de Naples (Migne, ep. xxviii, p. 682); Lettre à Vévêque Laiidolf [ibid, ep. xxxii, p. 685). Mais on a commis bien des erreurs sur sa date. Muratori [Ann. d'Italia, a. 877, t. A^III, p. 29) et Gregorovius [Gesch. d. stadt liom, d" édit., t. III, p. 182) mettent le voyage en 877. Capasso (Moniun. ad Neapol. ducat, pertinentia, t. I, p. 220 sqq.) le fait remonter à l'année 875, sous prétexte que l'ordination d'Athanase de Naples par Jean VIII, qui eut lieu effectivement dans ce voyage, serait du mois de septembre 875. Or, rien dans les Catalogues n'exige de placer l'ordination d'Athanase en 875, plutôt qu'en mars 876, et il est manifeste par la lettre de Jean YIII à l'évêque Landolf que son voyage était déjà un fait accompli avant la fin de Tannée 876. (V. xMigue, ep. xxxi, p. 68.) Le Régeste de Jean YIII ne laisse d'ailleurs qu'une place libre pour le voyage à Naples ; c'est entre le 17 février 876, où le pontife est encore à Rome (V. Migne, ep. XX, XXI, xxii, xxiii) et le 31 mars de la même année; car, à cette date, Jean YIII reçoit, à Rome, la plainte contre Formose et ses amis. V. la lettre à tous les fidèles de Gaule et de Germanie (Migne, ep. xxiv, p. 675 B).
mans de rompre les pactes conclus précédemment^, amener tous les Etats importants du Midi, Bénévent, Salerne, Capoue, Naples et Amalfî, à s'unir et à former une ligue commune contre l'ennemi commun, tel était le projet que caressait Jean VIII et dont il allait exposer le plan aux intéressés, réunis chez le duc Sergius, dans la cité napolitaine. Peut-être eùt-il réussi, sans la trahison de ceux-là mêmes qui avaient la charge de le seconder. Pendant que le pontife travaillait ouvertement les esprits dans un sens, Lambert les travaillait sournoisement en sens contraire. L'ambition du duc de Spolète, déjà tournée du côté des provinces méridionales, ne trouvait pas son compte dans une coalition qui aurait pour effet probable de barrer le chemin à ses projets, et de mettre toute l'influence sur ces régions entre les mains du Pape.
Salerne, heureusement, vit clair dans .le jeu des Spolétains. Elle était alors gouvernée par le prince Guaifer, rude soldat et médiocrement humain, comme on l'était alors, — un jour, ayant appris que sa femme le trompait, il lui passa son épée au travers du corps ^, — mais, au fond, sincèrement religieux. Après avoir vécu dans une cuirasse «t dormi sur vingt champs de bataille, Guaifer voudra mourir dans la robe des moines et préparer son dernier sommeil dans la paisible atmosphère d'un cloître ^. Sur lui, les séductions du duc de Spolète n'eurent aucune prise*. Elles n'en eurent pas davantage sur l'évêque-comte de Capoue, qui cependant était un tout autre homme, avec des intérêts tout difl"érents.
Très vanté par Jean VIII dont il favorisait les vues, après en avoir été du reste très attaqué, lorsqu'il les contrariait^
1. En 875, toute l'Italie méridionale était en paix avec les Sarrasins, à l'exception des Grecs (V. Erchempert, Hist. Lang. Benev. cH. xxxix, p. 249). Rome souffrait particulièrement de cette situation : « Tune Salernura, Neapolim, Gaietam et Amalfim pacem habentes cum Saracenis, navalibus Romam graviter angustiabant depopulatio ». Ihid.
2. V. Chronicon Salernitanum, ch. xcii ( Pertz, SS., t. III, p. 513-514).