‹ L'Europe et le Saint-SiègeChapitre 53 sur 148 · èiVf., c. IX, p · texte numérisé non relu

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Tels étaient les deux hommes que Byzance allait envoyer aux Moraves et mettre aux prises, sur ce dangereux terrain, avec l'épiscopat germanique. Les champions grecs ne manquaient pas, comme on voit, de bonnes armes pour la lutte. Avant de partir, ils eurent te bonheur de s'en forger une autre qui non seulement leur donnait une supériorité sur leurs adversaires, mais qui, laissée aux mains des Moraves, pourrait leur être un instrument permanent de culture intellectuelle, en même temps que la sauvegarde de leur autonomie nationale.

Jusque-là il n'existait encore aucun système d'alphabet propre à figurer les sons particuliers aux langues slaves. Il manquait à ces peuples l'indispensable promoteur de toute civilisation, l'art de retenir et de répandre par l'écriture le fonds d'idées et de sentiments que chaque génération porte en elle, et qui, le livre manquant, est enlevé par le temps, sans profit pour les générations futures. C'est une des grandes gloires de Cyrille d'avoir eu l'idée de combler cette lacune, et, avec l'aide de Méthode, d'y avoir promptement réussi. Au bout de quelques jours de travail et de prière, sortait de la collaboration des deux frères un système pratique d'écriture aussitôt appliqué que trouvé. Lorsqu'elle se mit en route pour la Moravie, la petite caravane byzantine emportait avec elle les débuts de l'Evangile de saint Jean, traduits et transcrits en lettres slavonnes \ Mince bagage assurément, mais que le travail incessant des deux apôtres devait peu à peu grossir; premiers balbutiements.de cette langue sacrée avec laquelle depuis des siècles et aujourd'hui encore prient et s'édifient des millions d'hommes.

Étape chez les Bulgares. — C'était autrefois, avant qu'on se fût habitué à regarder aux sources de plus près, une opinion commune qu'en passant par le pays des Bulgares, Cyrille et Méthode avaient conquis cette nation à la foi chrétienne. Le moindre inconvénient de cette conception chère encore à plusieurs, c'est que les deux frères avaient déjà quitté la Bulgarie, lorsque s'y produisit le grand mouvement religieux qui en quelques années amena au christianisme

1. Vie de Méthode, c. v, p. 25; Vie de Constantin, c. xiv, p. 42,

LES MORAVKS lOï

un peuple resté jusque-là en immense majorité païen. Cyrille et Méthode étaient déjà rendus en Moravie avant le milieu de l'année 864*, et ce n'est qu'au cours de cette môme année, vers la fin plutôt qu'au commencement, que Boris donna le signal de l'ébranlement général en acceptant le baptême de la main des Byzantins, avec l'empereur Michel pour parrain d'honneur^. Sur la date de ce baptême, comme sur les circonstances qui l'accompagnèrent, il n'y a pas de doute possible, en présence de la netteté et de l'accord des meilleurs témoignages contemporains. Tout au plus peut-on se demander si, comme le dit Nicétas David dans sa Vie de saint Ignace ^^ le basileus byzantin avait décidé le knès bulgare au baptême par des procédés purement pacifiques, en le comblant de riches présents, ou s'il avait appuyé sa demande par une imposante démonstration militaire, comme le raconte le premier continuateur de Georges le Moine *. Mais c'est le cas de dire que l'un n'empêche pas l'autre.

Pour ce qui est de la conversion ultérieure et progressive de la masse de la nation, on n'est pas moins bien renseigné parles contemporains sur ceux qui l'ont procurée. Le travail

1. Puisqu'il y avait déjà trois ans et quatre mois et peut-être même davantage qu'ils y étaient, lorsqu'ils en partirent, vers le mois de septembre de l'année 867*. V. Vie de Constantin, c. xv, p. 43 ; Légende italique, c. ix (ap. Gînzel, p. 9).

2. Dans une lettre écrite en 864, le pape Nicolas I*' parle de la conversion de Boris comme d'un simple projet, non encore réalisé. N .Lettre de Nicolas I^^ à Louis le Germanique (Migne, t. CXIX, p. 875, c. xii). De même Hincmar écrit dans ses Annales, à la date de 864, que l'on s'attend en Allemagne à ce que le roi de Bulgarie accomplisse la promesse qu'il a faite de se faire chrétien. V. ffincmari AnnaleSf a 864 (Pertz, SS., t. I, p. 465). Photius est plus précis encore. Dans sa fameuse lettre encyclique, il déclare qu'entre le moment où les Bulgares ont commencé à embrasser la foi, grâce à la prédication byzantine, et celui où les Latins sont entrés en Bulgarie pour y supplanter les Grecs, il ne s'est pas tout à fait écoulé deux années (V. Migne, P. G. y t. Cil, p. 724). Or, les missionnaires latins s'étaient mis en route pour la Bulgarie, à la fin de l'année 866 (V. Liber Pontificalis, édit. Duchesne, t. II,. p. 104; JafTé-Ew^ald, Reg.^ p. 360), ce qui reporte nécessairement les débuts de la christianisation bulgare au commencement de l'année 865, ou tout au plus aux derniers mois de l'année 864.

.3. V. Nicétas le Paphlagonien, Vita Ignatii {Mansi, t. XVI, p. 246 A). 4. V. Georges le Moine, Règne de Michel et de Tliéodora, c. xvi (Migne, P. G., t. CÏX, p. 886).

a été principalement mis en train par les Grecs qu'envoyait Photius, et continué par les Romains, par les délégués officiels des papes Nicolas V et Hadrien IL Sans parler des irréguliers de toute provenance que cette campagne religieuse attirait en Bulgarie, et parmi lesquels se distinguaient les Arméniens ^ , qui s'étaient glissés là comme ils se glissaient un peu partout, insinuant aux Bulgares leurs tendances manichéennes et préparant le terrain aux futurs Bogomiles des onzième et douzième siècles 2.

Est-ce à dire que Cyrille et son frère n'aient pas profité de leur passage à travers la Bulgarie pour jeter, eux aussi, des semences de christianisme dans les âmes, dans celle de Boris en particulier? On a la preuve, nous l'avons vu, que, si le roi bulgare ne s'est fait baptiser par les Byzantins que dans le courant de l'année 864, sa résolution d'embrasser le christianisme datait de plus haut. On sait aussi, par la correspondance du pape Nicolas P*", que tous les Bulgares n'avaient pas attendu l'exemple de leur roi pour se déclarer chrétiens ^. Attribuer aux deux frères ces prémices de la christianisation bulgare, ne serait donc pas, à ce qu'il semble, sortir du domaine des conjectures permises. Mais encore n'est-ce qu'une conjecture, qu'on n'a le droit d'accueillir qu'en renfermant dans des limites très étroites cette action supposée de Cyrille et de Méthode. Il est clair en effet que, si cette action avait eu quelque étendue, on en trouverait la mention dans les biographies des deux apôtres, j'entends dans celles que recommandent l'ancienneté de leur rédaction, la sûreté de leur information et l'absence de toute préoccupation d'intérêt national. Or, il n'y a pas un mot de Boris et de la.Bulgarie dans la Vie de Constantin^ dont l'auteur cependant suit son héros pas à pas et enregistre complaisamment et minutieusement tous les succès de ses divers apostolats*. Il n'en est pas

1. V. Responsa Nicolai 1 ad Bulgaros, c. cvi (Migne, P. L., t. CXIX, p. 1015).

2. Aussi, dès le neuvième siècle, Pierre de Sicile dédiait-il à l'archevêque de Bulgarie son ouvrage contre les Manichéens Pauliciens. V. Migne, P. G., t. CIV, p. 1239.

3. V. Lettre de Nicolas I" à Louis le Germanique (Migne, P. L., t. CXIX, p. 875, c. xii).

4. Le rédacteur définitif de cette Vie n'est pas Méthode, puisqu'on le cite

davantage question dans la Vie de Méthode^ celle qu'on a l'habitude d'appeler la Légende pannonienne ^ et qu'en bonne critique on doit considérer comme la meilleure source après la Vie de Constantin^ . Muette également sur ce point la Légende italique^ qui, dans la forme où nous la possédons, est l'œuvre de Léon d'Ostie, mais sous laquelle se reconnaissent des éléments d'une rédaction plus ancienne, pour ne pas dire contemporaine^. Ce n'est que dans des écrits maladroitement compilés à une très grande distance des événements, comme la Légende morave^ ^ ou trop visiblement inspirés par le préjugé patriotique, comme la Vie de Clément^^ que l'on commence à parler de l'action personnelle des deux apôtres sur la première évangélisation des Bulgares.

Enfin, comme pour donner le coup de grâce à une opinion plus séduisante que solide, nous avons le témoignage même d'un ami de Cyrille, d'Anastase le Bibliothécaire. Celui-là certes savait à quoi s'en tenir sur le rôle qu'avaient pu jouer les deux frères en Bulgarie, puisque durant les longs mois de maladie où Cyrille acheva de s'éteindre à Rome, il avait

{ch, X, p. 40). Mais j'incline à croire que la presque totalité de l'ouvrage est empruntée à des Actes de Cyrille, que son frère Méthode avait luimême composés. En tout cas, il y a, au fond de cette Vie, le témoignage d'un homme qui connaissait parfaitement le monde byzantin et même le monde romain de ce temps-là. Si ce n'est pas Méthode, comme je le crois, c'est du moins un des Byzantins qui ont accompagné à Rome les deux apôtres.

1. La confusion qui s'y trouve du pape Hadrien II avec le pape Nicolas !•' prouve que l'on n'a pas affaire à un contemporain ( v. Vie de Méthode, c. vi, ap. Ginzel, p. 25) ; mais les matériaux en sont excellents et empruntés à des témoignages de premier ordre.

2. L'occasion s'offrira plus loin de préciser les divers éléments qui sont entrés dans la composition de cette légende. Il s'est produit à ce sujet des opinions contradictoires qui demandent un examen détaillé.

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