V. Annales de Fulde, a. 870, p
Alors commença pour l'illustre apôtre des Slaves un martyre de trois années, dont les tristes péripéties ne nous sont connues que depuis la découverte, au British Muséum, des premières lettres du pape Jean VIII. Pour dissimuler la persécution sous une apparence de jugement canonique, une sorte de concile fut tenu en présence de Louis le Germanique, sur lé territoire bavarois, tout à la fin de l'année 870*. Là s'étaient donné rendez -vous les évêques les plus hostiles à Méthode, Ahvin de Salzburg, Anno de Freising* et Ermenrich de Passau. C'était, suivant une expression familière aux Slaves^, les corbeaux allemands qui s'abattaient sur le faucon de Moravie. Imperturbable, poursuivant ses. démonstrations avec la dextérité de sa logique byzantine^ Méthode exaspérait ses contradicteurs, qui, moins rompus à ce genre d'escrime, argumentaient à coups de poing et de soufflets ^. Ermenrich de Passau se montrait particulière-
1. On trouvera peut-être étrange que je fixe avec cette précision la date de la capture et du jugement de Méthode. Voici mes raisons. Ecrivant aux environs du 14 mai de l'année 873, le pape Jean VIII dit expressément qu'il y a trois ans que Méthode a été arraché de son siège (V. Instructions au légat Paul d'Ancône, ap. Jaffé-Ewald, Reg., n° 2976), ce qui nous reporte,, pour l'enlèvement de Méthode, aux environs du 14 mai de l'année 870. Or, c'est précisément à cette date que fut pris Rastiz, et la Moravie envahie par Carloman (V. Annales de Fulde, a. 870, p. 382; Bœhmer-Mûhlbacher, Begesta imperii, n° 1436 b.). D'autre part, au témoignage de la Vie de Méthode, celui-ci, après son jugement, est resté en prison deux ans et demi (V. Vie^ de Méthode, c. ix, p. 28). Or, sa sortie de prison ayant eu lieu à la suite des démarches tentées en mai 873 par le pape Jean VIII (V. Vie de Méthode^ ibid,; Jaffé-Ewald, n°^ 2975-2980), il s'ensuit que sa condamnation a dû être prononcée en novembre ou en décembre de l'année 870. Ce qui du reste s'accorde merveilleusement avec les renseignements pris d'ailleurs : avec les lettres de Jean VIII où l'on voit que Méthode a été condamné en plein hiver, et avec les témoignages combinés de la Vie de Méthode et des Annales de Fulde, dont l'un nous apprend que le roi de Germanie, « le roi ennemi des Moraves », était présent au jugement de Méthode (V. Vie de Méthode, c. ix, p. 28), et l'autre qu'en novembre 870 un grand plaid fut effectivement tenu sur le territoire bavarois par Louis le Germanique, et qu'on y régla les affaires moraves (V. Ann. de Fuld., a. 870, p. 383). Il m'est donc impossible de souscrire à l'opinion du P. Rattinger qui place dans l'automne de l'année 871 le concile où fut jugé Méthode (V. Stimmen aus Maria-Laach, t. XXII, p. 400- 419).
2. « Colaphis affligentes. » Instructions du pape Jean VIII à Paul d'Ancône (Jaffé-Ewald, no2976). Cf. Vie de Méthode, c. ix, p. 27-28.
LES MORAVES i\9
ment violent, parce qu'il était plus particulièrement intéressé. Cet hagiographe intermittent était entré dans la salle, en costume de cheval, le fouet à la main. Tout d'un coup on le vit se précipiter vers l'archevêque de Pannonie, cherchant à le cingler au visage. Les assistants n'eurent que le temps d'arrêter cette barbarie^.
On était alors au cœur de l'hiver. Sans pitié pour son âge, — Méthode à cette époque ne devait guère avoir moins de soixante ans, — on l'abandonna dans une prison ouverte à }■ tous les vents-, peut-être à l'étage supérieur de quelque tour mal close, comme plus tard le Tchèque Jean Hus. Il me souvient du moins qu'arrivé au haut de la vieille tour de Gottleben, si farouche encore aujourd'hui dans sa gaine de lierre sombre, lorsque je fus en présence de cette terrible cage en bois où vécut enfermé le trop fameux maître de Prague, ma pensée, tout en faisant la différence des personnes et des causes , se reporta invinciblement vers les temps d'Ermenrich de Passau. Par l'ogive ouverte, mon regard cherchait à deviner, au delà du large Rhin, le coin ignoré de la terre de Souabe, où sous le vent et la neige Méthode expia si cruellement le crime d'avoir tenté d'arracher les Slaves à la domination germanique ^.
On pouvait donc croire que cette fois tout était bien fini. De Rome n'arrivait aucune protestation, parce qu'on ne savait rien. Il semble en effet que le mot d'ordre avait été donné en Allemagne d'empêcher toute nouvelle d'arriver jusqu'au Saint-Siège. Pour y mieux parvenir, il est probable que l'on avait mis la main sur les disciples les plus dévoués de Méthode, spécialement sur les quelques moines grecs qui ne l'avaient pas. quitté depuis Byzance. Dans le fait, il y avait déjà plus de deux ans que Méthode était en prison, et l'on
1. « In episcoporum concilium tractum equino flagello percuteres nisiprohibereris ab aliis. » Lettre de Jean VIIl à Ermenrich de Passau [Neues Archiv, t. V, p. 303).
2. « Carceralibus pénis afficiens et sub divo diutius acerrima hiemîs et nimborum immanitate castigans. » Lettre de Jean VIII à Ermenrich de Passau ,• ihid.
3. Méthode, d'après la Légende pannonienne, aurait été prisonnier n in Suei'os » (Vie de Méthode, p. 28). Mais alors, comme aujourd'hui, les Slaves donnaient le nom de Souabes à tous les peuples de langue germnnique.
n'avait encore dans l'entourage du pape que de vagues rumeurs sur les derniers événements de Moravie. J'en trouve la preuve dans cette circonstance que l'un des acteurs principaux du drame, l'évéque de Freising, étant venu à Rome pour affaires au commencement du pontificat de Jean VIII, put se permettre de répondre effrontément à ceux qui l'interrogeaient au sujet de Méthode, qu'il ne connaissait même pas le personnage en question*.
Intervention de Jean YIII. — Ce ne fut qu'au commencement du mois de mai, cette même année 873, que les choses changèrent subitement de face. L'un des prisonniers, probablement le moine Lazare, réussit à s'évader et à arriver jusqu'au pape^. Jean VIII, qui n'avait encore que cinq mois de pontificat, n'était pas un ami de la liturgie slavonne. A son jugement, il ne convenait de célébrer les divins mystères qu'en latin et en grec^. Peut-être aussi apercevait-il un danger pour la foi dans l'emploi de cette langue inconnue des Romains et se demandait-il si, en diminuant l'influence des Allemands, ce rite étranger ne diminuerait pas en même temps l'action et la surveillance du Saint-Siège sur les églises slaves. Aussi, de ce côté, sa décision fut-elle catégorique. Au légat Paul, évêque d'Ancône, qu'il fit immédiatement partir pour la Bavière, Jean VIII donna l'ordre d'interdire à Méthode l'usage liturgique de la langue slave. Seule, la prédication en cette langue lui restait permise^.
Mais, aux yeux du pontife romain, il y avait autre chose dans cette affaire qu'une question liturgique. Il y avait d'abord une condamnation prononcée contre toutes les règles canoniques, un archevêque, comme l'était Méthode, ne pouvant être jugé que par un patriarche, et dans le cas présent par le Saint-Siège. Or, si Jean VIII n'était pas toujours tendre lui-même lorsqu'il avait la conscience d'être juste, il ne tolérait guère chez les autres le manque d'équité et d'humanité.
1. Lettre de Jean VIII à Anno de Freising [Neues Archiv, t. V, p. 304).