‹ L'Europe pittoresqueChapitre 100 sur 141 · I.a Wartburg. — L'intérieur · texte numérisé non relu

I.a Wartburg. — L'intérieur

« la forêt de piliers souterrains l'emporte sur la forêt d'arbres qui couvre le sol à 1 extérieur». Nous aurions certainement gravi, nous aussi, comme le font chaque été tant d'excursionnistes, cette cime légendaire du Brocken (1141 mètres), où, jadis, dans la nuit du 30 avril au l or mai, veille de la fête de sainte Wul/jurgis, abbesse de Hildesheim, sorcières et fées venaient faire leur sabbat, et du haut de laquelle, assurent les guides, on aperçoit, quand il n'y a pas de nuages — malheu-

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reusement il y en a toujours, — 39 villes et 668 villages. A coup sûr aussi, un peu . plus au sud, sur un des chaînons secondaires qui se projettent en territoire thuringien, nous aurions été voir cette terrasse du Ky finaliser qui porte les ruines du château de Barberousse, et où le vieil empereur, toujours enchanté au fond de sa caverne, sous la surveillance de sa belle princesse et de ses nains, dort, le menton appuyé sur une table de marbre, en attendant l'heure définitive du réveil. Mais nous n'avons pu également, faute de temps, explorer cette curieuse région de la ïhuringe qui, socialement et politiquement, a formé pendant si longtemps un petit monde à part en Allemagne, et qui, aujourd'hui encore, reste morcelée en États minuscules s'enclavant bizarrement les uns dans les autres : un grand-duché, avec deux capitales pour lui seul, Saxe-Weimar-Eisenach ; trois simples duchés, Saxe-Altenbourg, Saxe-Meiningen, Saxe-Cobourg-Gotha; deux principautés, Schwarzbourg-Sondershausen et Schwarzbourg-Rudolstadt, sans parler d'Erfurt qui est prussien. Le Thuringerwald pourtant, avec ses pentes couvertes de forêts, ses flancs troués de grottes bizarres, ses vallons verdoyants et gracieux, eut mérité de nous un long regard. Et Weimar, la « ville des poètes, toute pleine des souvenirs de Gœthe, de Schiller, de Wieland, de Herder, et Eisenach, la cité de Luther, combien d'heures ne nous eussent-elles pas retenus?

C'est Eisenach surtout, à cause de son rocher de la Wartburg, que je regrette d'avoir brûlée au passage. Avant d'avoir été illustré tour à tour par Elisabeth de Hongrie, la reine mystique et ultramontaine, puis par Luther, le héros du protestantisme en Allemagne, ce château épique, dit la tradition, l'a été par les noces d'Attila et de Chrimhilde, cette sœur du roi bourguignon Gundahar dont le poème des Nibchmgen nous raconte les terribles vindictes.

La colline de 200 mètres environ au sommet de laquelle il s'élève est tout à la fois l'Acropole et la Mecque du pays de Thuringe. Je vous aurais prié d'y monter avec moi, à pied ou à âne, selon vos préférences, et nous aurions pénétré ensemble dans le burg du xi" siècle dont notre gravure vous donne une image. Là, dans la cour, à main droite, je vous aurais montré tout d'abord un vieux bâtiment qu'on nomme la « maison des Chevaliers » : c'est celui qui servit de retraite à

Luther.

Né dans le voisinage, à Mœhra, ce dernier avait étudié à Eisenach. Quand vinrent pour lui les temps difficiles, le duc de Saxe, Frédéric le Sage, qui s'était fait le champion du protestantisme contre Charles-Quint, prit Luther sous sa protection, et, pour le sauver du bûcher, il eut recours à un moyen énergique. Un jour — c'était en 1521, — comme Luther se promenait dans une forêt près d'Eisenach, des cavaliers inconnus l'enlevèrent et l' allèrent déposer à la Wartburg. Le réformateur resta dix mois dans ce manoir, qu'il appelait son « Pathmos », occupé à traduire magistralement la Bible, et à batailler entre temps contre le diable, qui, friand de tous les solitaires, s'obstinait à venir l'obséder. Une fois même, on le sait, pour se débarrasser du malin, il lui lança son encrier à la tète. La tache noire, ou renoircie d'une main pieuse, est toujours visible sur le mur de la pièce qui servait de cellule au reclus.

Nuremberg, — Place du marché, Belle Fontaine et église Notre-Dame.

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Ensuite, de l'autre coté de la cour, je vous aurais montré la forteresse proprement dite, dont l'intérieur est richement décoré dans le style byzantin. Bien qu'elle contienne' encore la chapelle où Luther venait officier, cette partie du burg vous aurait rappelé avant tout Sainte-Elisabeth. Des sculptures symboliques et des fresques y représentent l'histoire de la pieuse châtelaine. 'A l'étage supérieur, vous auriez visité la « salle des Chanteurs », où eut lieu, en 1207, le fameux tournoi poétique auquel prirent part les plus illustres Minnesinger de l'époque, assistés de leurs seconds et de juges du camp. Les deux champions principaux étaient, si je ne me trompe, Henri de Ofterdingen et Walther de la Vogelweide. La peine de mort devait être prononcée contre le vaincu; mais, grâce à la belle Sophie, femme du landgrave de Thuringe, la terrible sentence ne fut pas mise à exécution.

Voilà, sans compter bien d'autres choses encore, ce que vous auriez pu voir au passage, si nous avions eu du temps de reste ; mais nous avons dû nous hâter de redescendre au sud vers le Main, et, franchissant près de Bamberg ce cours d'eau, nous avons débouché sur la plaine sablonneuse qu'arrose son petit affluent, la Pegnitz. Là seulement, nous nous sommes arrêtés, devant une grande et vieille cité à la double enceinte de murailles flanquée de soixante-quatorze tours et magnifiquement dominée par un énorme burg impérial : cette cité, c'était Nuremberg.

Nuremberg (Nùrnberg) était jadis le principal marché de l'Occident, le « centre de l'Europe », comme disait d'elle au xv e siècle le fameux mathématicien et astronome Begiomontanus (Jean Millier, de Kœnigsberg), la ville « dont la main s'étendait de terre en terre » — Hand geht durch aile Land. Cette prééminence, qu'elle devait à sa situation au point de croisement des deux routes commerciales allant du Danube au Bhin et de l'Italie aux régions germaniques du Nord, elle l'a conservée pendant plusieurs siècles, et encore aujourd'hui, avec ses 107 000 habitants, elle représente un des gros centres fabricants de l'Allemagne. Son industrie est, il est vrai, d'une nature toute spéciale. Dans cette ville, où furent confectionnées, en l'an 1500, les premières cartes à jouer et aussi les premières montres, appelées d'abord « œufs de Nuremberg », on ne trouve point de ces grandes manufactures dans lesquelles des milliers d'hommes besognent à l'étroit sous le sceptre d'un toutpuissant patron qui est comme le monarque de l'endroit. A Nuremberg, il n'y a que des ateliers libres où des milliers de maîtres, assistés de milliers de compagnons, accomplissent leur labeur quotidien d'artisans, tous concourant pour une part égale à l'œuvre commune. Et les produits qui sortent de ces officines pour se répandre au loin par le monde sont eux-mêmes d'un genre tout particulier : c'est un ensemble de menus objets, de riens, de babioles, qu'on désigne en allemand par le mot Tand : jouets d'enfants, tabletterie, miroirs, épingles, aiguilles, chapelets dits Patemoster, articles d'ivoire, de métal, de passementerie, engins de toilette, instruments de musique, etc. Je ne parle pas de la fabrication des wagons qui se fait aux environs de

la ville.

Au xvi c siècle, nulle cité d'Allemagne, au double point de vue du négoce et de l'art, ne rivalisait avec Nuremberg. Citerai-je ces noms d'illustres notables, les

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Ilolzschuher, les Baumgartner, les Fûrer, et surtout ces Tucher, dont on voit encore l'habitation bâtie de 1535 à 1544, avec sa façade si finement sculptée? Rappellerai-je aussi cette pléiade d'artistes, Albert Dtirer et son maître Wolgemut, Adam Krafft,

Nukemberu. — L'homme au* oies.

Peter Visch, et, dans un autre ordre d'idées, Hans Sachs, le cordonnier-poète? Mieux vaut pénétrer tout de suite dans la ville; à chaque pas nous allons y retrouver un souvenir de cette époque glorieuse.

L'équerre et le cordeau, bien entendu, n'ont rien à voir avec ces rues et ces ruelles vétustés, à l'aire inégale et montueuse, que bordent des constructions de toutes couleurs, rouges, vertes, bleues ou brunes, la plupart en pierre par en bas et

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en bois à la partie supérieure. La promiscuité, ici, est complète : à l'ample demeure du riche marchand s'accote familièrement la maison étroite, aux pignons ébréchés, de l'humble artisan. Souvent, au premier étage, s'avance une sorte de loggia, une échauguette, tantôt simple et sévère d'aspect, tantôt affectant la forme gothique, et coiffée d'un petit toit rond ayant pour support des pilastres. Beaucoup de combles sont couronnés d'une tourelle où grince une antique girouette. Les sculptures des fenêtres et des poutres, les colonnes torses des façades avec leurs figurations variées, les écussons de pierre ou de métal qu'on aperçoit au-dessus des portes, les statues, les images de saints qui nichent entre les croisées ou se détachent en saillie sur des piédestaux, tout retient le regard et le charme. Et ce n'est plus seulement de la fantaisie comme à Hildesheim; c'est de l'art, de l'art véritable. Ces statues et ces bas-reliefs sont souvent l'œuvre des meilleurs maîtres ; tel menu détail d'encoignure, tel enjolivement, tel symbole qui parle au passant, un éléphant, un agneau, un bœuf, ou une lune, tel cintre, tel chapiteau, telle lanterne, sont parfois d'une exécution aussi achevée que délicate.

Nous voici au Grand Marché. Acceptons, comme l'arôme nécessaire de l'endroit, les acres senteurs de poisson qui s'y exhalent des étaux d'alentour, et approchons-nous delà fontaine gothique dont la place est ornée. Cette « Belle Fontaine » — c'est son nom [Der Schœne Brunneri) — est une pyramide de 20 mètres de haut, construite au xiv e siècle par les frères Buprecht et ouvragée par Sebald Schonhover. Elle est donc âgée de plus de cinq cents ans. Des statuettes de héros, de rois, de prophètes en forment l'entourage circulaire. Sur un des côtés de la place s'élève un autre édifice gothique, la Frauenkîrche (église catholique de Notre-Dame), œuvre des mêmes artistes. Conrad Wolgemut a peint le retable qui y décore le tombeau des Tucher; Adam Krafft y a exécuté une quantité de belles sculptures, et c'est à lui que sont dus également les ornements de la jolie chapelle qu'on a bâtie au-dessus du porche. Près de ce temple est une autre fontaine, celle du Gœmemœnnclten, le « petit homme aux oies », qui rappelle, moins la pose effrontée, le Mannekenpiss de Bruxelles. Il est campé sur un piédestal qui émerge d'une lourde vasque enserrée de barreaux de fer et il tient de chaque main un de ses volatiles. A la grille est sculpté le bonnet de soie de Luther.

L'hôtel de ville, achevé au xvn° siècle, est un monument un peu sombre, un peu compassé peut-être, auquel se rattachent d'ailleurs des souvenirs d'un caractère sinistre. Comme le Palais ducal de Venise, il avait ses souterrains légendaires où les criminels, les suspects, tous ceux qui portaient ombrage au patriciat gouvernant, étaient mystérieusement soumis aux plus effroyables tortures. Entre autres instruments de géhenne ou de justice expéditive qu'on y a retrouvés au commencement de notre siècle et qu'on a transportés en partie dans une des tours du Château, figurait la hideuse « vierge de fer ». C'était une statue de 7 pieds de haut qui, mue par un ressort, étreignait dans ses bras le condamné; celui-ci était aussitôt poignardé par les mille pointes aiguës qui hérissaient le sein de l'affreuse madone, et il plongeait, ainsi déchiqueté, dans un abîme invisible où il devenait la proie des poissons. Si la légende n'exagère pas, le fameux tourniquet des Puits de Venise

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était à coup sûr moins barbare que cet engin renouvelé, semble-t-il, du tonneau de Régulus.

Bien des choses du reste dans cet édifice communal, comme en divers points de la cité franconienne, paraissent imitées de la ville des Lagunes. De même que le fameux pont de la Boucherie qui enjambe la Pegnitz au moyen d'une senle arche a la prétention de reproduire le Bialto, de même la fontaine de bronze dont la cour du Rathhaus est ornée aspire à rappeler ces citernes sculptées de la ( 'or le du Palais des Doges où les porteuses d'eau qu'on nomme Bigolante vont emplir quotidiennement leurs seilles. Il n'y a point, il est vrai, ici de Scala cFOro; quelques degrés seuls donnent accès à l'intérieur du monument; mais celte immense pièce où Albert Durer a peint le Char de triomphe allégorique de Maximilien, et Weiher le supplice du fils de Manlius Torquatus, n'est-elle pas en quelque sorte le pendant de la salle du Grand Conseil aux murs et aux plafonds de laquelle Giorgione, Titien, Yéronèse, Tintoret ont figuré avec leur pinceau l'histoire et l'apothéose radieuse de la reine de l'Adriatique?

Sur la place de l'hôtel de ville s'élève Saint-Sebald, dédiée au patron de la cité. C'est un édifice noir, mi-roman, mi-gothique, avec deux tours à clochers terminés vers la fin du xv e siècle, et une belle porte ogivale de la môme époque. Il appartient au culte réformé. Le tombeau de bronze de Saint-Sebald y a été sculpté par Pierre Vischer et ses fils. L'artiste est lui-même inhumé dans le temple. Au sommet de l'église, il y a une niche de guetteur, et vis-à-vis d'elle, une ancienne chapelle, celle de Saint-Maurice, transformée aujourd'hui en un musée, où, entre autres tableaux, je me souviens d'avoir vu une Mater dolorom et un Ecce Homo d'Albert Durer.

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Porche do Saint-Sebald.

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Le plus beau monument religieux de Nuremberg est de l'autre côté de la Pegnitz. C'est la cathédrale protestante de Saint-Laurent. Elle est entièrement ogivale et possède une magnifique rosace. Son chef-d'œuvre, à l'intérieur, est le délicieux tabernacle de Krafft. Figurez-vous un édicule de 20 mètres, de haut, une « maison mystique et sacramentelle, en forme de pyramide, qui s'adosse à un des piliers du chœur. Impossible de rêver une végétation de pierre plus touffue et plus fantaisiste. L'artiste en personne s'y est représenté, sur une galerie à jour de la base, tenant le ciseau et le maillet. On dit qu'il a mis cinq ans à exécuter. ce prodige de ciselure.

Allons maintenant au vieux château, jadis résidence des empereurs d'Allemagne, et où les rois de Bavière viennent encore s'installer de temps à autre. Il est situé sur une éminence dominant toute la ville, et l'on y monte, de la place Albert Durer, en longeant des bouquets d'arbres et de hauts muraillements pittoresques. A chaque pas, la vue devient plus belle et plus étendue sur la vieille cité au front hérissé de flèches et de clochers. Près de l'entrée du burg se présente à nous la tour des Païens (Heidenlhurm), construction du xi e siècle qui doit son nom à quelques images figurées sur sa base. Elle renferme deux chapelles romanes superposées l'une à l'autre; dans l'une d'elles sont conservés les instruments de torture dont je vous ai parlé ci-dessus. La grande curiosité historique de la cour de la forteresse, c'est un vénérable tilleul, planté, dit-on. au xi° siècle par l'impératrice Cunégonde. ('-'était donc déjà un très vieil arbre quand, au temps de la guerre de Trente Ans, Gustave- Adolphe se reposa sous son ombre. Le château lui-môme abrite une école de peinture et une galerie de tableaux.

A un endroit de la muraille; le gardien-cicérone ne manquera pas de vous montrer une empreinte qui ressemble assez à celle d'un fer de cheval, et alors, pour peu que vous vous y prêtiez et que vous entendiez suffisamment le tudesque, il vous racontera la légende que voici.

Le farouche chevalier Eppelin, de Gailingen, était un ennemi juré de la bonne ville de Nuremberg. Il lui voulait malemort, et bien des fois déjà il lui avait causé de terribles dommages. Un jour cependant, dans une de ses expéditions, il tomba au pouvoir des bourgeois de la ville, et le Sénat, ravi de se venger, prononça contre lui la sentence capitale. En attendant le moment de l'exécution, on enferma le captif dans un des cachots souterrains du château. Or c'était la coutume, en ce temps-là, que les condamnés à mort pussent formuler, avant l'heure fatale, un dernier vœu dont l'acceptation allait de droit. Eppelin demanda donc qu'il lui fût permis de monter encore une fois son fidèle coursier et de le faire caracoler dans la cour. L'écuyer qui partageait sa captivité alla incontinent seller l'animal, et le lui amena. Il eût fallu entendre les hennissements de joie que le cheval poussa en revoyant son maître et en se sentant enfourché par lui. D'abord il se borna à faire tranquillement le tour du préau en reniflant et en s'ébrouant ; puis, sous les attouchements insidieux de son cavalier, ses muscles se gonflèrent ; un frémissement agita tout son corps ; ses sabots commencèrent à battre le sol, et son trot s'accéléra de plus en plus. Bientôt il se cabra légèrement; ses pieds de devant se levèrent, prêts à prendre le galop. Tout doucement alors Eppelin lui éperonna les flancs. Et la bête défaire rejaillir

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autour d'elle un tel nuage de poussière et de gravier que les geôliers et leurs aides durent se retirer. La porte, du reste, était bien close; une évasion n'était pas à craindre. Quiconque cependant eût su lire dans les yeux brillants de l'animal y eût découvert quelque chose d'étrange. Son regard semblait dire : « Quoi! mon

Nurembekg. — Entrée du château impérial.

noble seigneur, es-tu donc destiné à périr ici misérablement de la main de ces bourreaux, au milieu de ces vilains? Ne te porterai-je plus au combat? Ne t'entrainerai-je plus d'une course effrénée à travers les forêts et les chemins couverts? Ne recevrai-je plus l'avoine dorée de ta main? Non, je veux te sauver. Fie-t'en à moi, à mes jarrets de fer. L'impossible, je l'accomplirai. »

A ce moment, comme le fier destrier levait de nouveau ses pieds de devant, les deux éperons du chevalier s'imprimèrent profondément dans ses flânes ; le chevalier

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lui-même, retenant son souftle, se psncha sur le cou de la bète, en embrassant sa crinière. Un rapide éclair jaillit du sol, et avant que les gardiens de la prison eussent seulement l'idée de ce qui se passait, l'animal toucha de ses fers le rebord du mur. Ce mouvement n'eut que la durée d'une seconde, juste le temps nécessaire à l'élan le plus formidable qu'ait jamais pris cheval de bataille... Et, d'un bond, le large fossé fut franchi : Eppelin était sauvé. »

Qu'il fait bon, au sortir du sourcilleux burg impérial, de s'en aller de nouveau de rue en rue, en furetant par tous les recoins, en musant au hasard à tous les carrefours, en s'arrètant avec complaisance devant chaque maison historique ou curieuse de la vieille cité! Tenez, nous voici revenus par exemple à la place qui porte le nom d'Albert Durer. Comme vous le pouvez voir par notre gravure, l'aire est aussi chaotique qu'il est permis de le rèyer. A droite, au coin d'un autre Pldtzcken dit de Pilate, vous apercevez, sous son dais, la statue du chevalier Kœtzel. Ce preux original fit, paraît-il, à deux reprises, le voyage de Jérusalem, à seule tin de mesurer exactement l'antique Via dolorosa, c'est-à-dire le chemin que suivit Jésus-Christ, chargé de sa croix, jusqu'au Golgotha; puis, île retour à Nuremberg, il traça entre son logis et le cimetière Saint-Jean une voie de même longueur, dont sept sculptures d'Adam Krafl'f jalonnent les « stations ».

A gauche de la place s'élève la maison d'Albert Durer, construction à quatre étages, au toit proéminent, et percée de nombreuses fenêtres.

Que vous dirai-je, que vous ne sachiez déjà, de ce grand maître du xvi e siècle, la gloire éternelle de l'école allemande? Ainsi que beaucoup d'artistes de son temps, il fut tout à la fois peintre, dessinateur, orfèvre, graveur et, par-dessus le marché, ingénieur, comme l'était également Michel-Ange. Ces! lui qui a achevé ces fortifications de Nuremberg dont vous avez eu de loin l'attirante vision en arrivant en terre franconienne. Son père, qui était orfèvre lui-même, et qui lui donna les premières leçons, était venu s'établira Nuremberg en l'an 1445.

Durer ; a, comme dejiiste, sa statuedans sa ville natale; c'est un simulacre en bronze exécuté d'après le modèle du sculpteur berlinois Rauch, et situé non loin de sa maison. Mélanchton le réformateur a aussi la sienne, près de l'église Saint-Gilles (^Egidienkirche). Enfin, dans ce même quartier qui avoisine la Frauenkirche, vous rencontrerez la maison de Dans Sachs, au rez-de-chaussée de laquelle il y avait, lors de mon voyage, une brasserie. Ce simple Schuhmacher, tils d'un tailleur, est, avec Albert Durer, le plus illustre enfant de Nuremberg.

A l'époque où il naquit | 1494), il y avait déjà près d'un siècle que la poésie était descendue de la classe des princes et des chevaliers dans celle des bourgeois et des artisans. Oui, si étrange que semble le phénomène en un âge tout féodal et chez le plus féodal des peuples d'Europe, la littérature s'était démocratisée. Dans les villes libres, telles que Strasbourg, Mayence, Francfort, Nuremberg, il avait surgi des essaims de poètes-ouvriers, qui, sous le nom de Maîtres-Chanteurs (Meistersinger), constituaient des corporations ayant leurs rites, leur initiation, leurs degrés universitaires, et jusqu'à leurs signes distinctifs, entre autres une chaîne d'argent avec

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un médaillon représentant le roi David Seulement, au lieu d'aller, comme les poètes improvisateurs, réciter, moyennant salaire, leurs vers de château en château et de localité en localité, ils tenaient à honneur de ne point trafiquer de leur muse. Tant qu'ils pouvaient manier le marteau, l'aiguille, le rabot ou la scie, ils restaient fidèles à l'établi ou à l'atelier qui les faisait vivre. Quelques-uns, il est vrai — c'étaient, si vous le voulez, les « bohèmes » de cette nouvelle génération d'inspirés, — versifiaient volontiers au fond des tavernes, en face des pots de bière écumeux. Toujours est-il qu'au xvi' 1 siècle, ces poètes avaient partout remplacé les Minnesinger de la période antérieure.

Hans Sachs, le prince de ces Maîtres-Chanteurs, avait

UT

NUREMBERG, — Maison d'Albert iMlrer.

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vu d'autres horizons que ceux de la Pegnitz et des campagnes franconiennes. Tout jeune, en qualité de « compagnon », il avait fait son tour d'Allemagne, et il s'était pris d'enthousiasme pour Luther, auquel il a dédié des odes, des élégies et son chant allégorique, le Rossignol de Wittenberg. Tout en tirant l'alêne et en découpant les lamelles de cuir, il trouva moyen de composer 1700 conles ou fabliaux, 200 drames, puis des psaumes, des cantiques, des satires de mœurs, des facéties, telles que sa fameuse improvisation : Comment le diable prit femme : en tout plus de 6 000 pièces de vers qui, lorsqu'il s'avisa, à soixante-quatorze ans, de réunir ses œuvres, se trouvèrent former la matière de 44 volumes. Calderon et Lopez de Vega ont eu seuls une fécondité comparable.

La naïveté et le naturel, voilà les qualités et le charme de cet écrivain populaire, grâce auquel le goût du théâtre se répandit si bien en Allemagne que princes et bourgeois se mirent à ériger de toutes parts des scènes splendides où l'on jouait des pièces gigantesques entremêlées de chants, qui étaient comme les drames-vaudevilles de l'époque. Après Hans Sachs, il est vrai, l'étoile des Meistersinger ne tarde pas à pâlir; le seul nom éminent qu'on trouve à citer parmi eux est celui du notaire Jacob Ayrer, encore un Nurembergeois, qui, de 1575 à 1589, composa, lui aussi, de nombreuses œuvres dans le même genre. Aujourd'hui, la société littéraire la plus connue de Nuremberg, c'est celle des « Bergers de la Pegnitz», qui date du commencement de notre siècle ; mais l'humour du vieil âge n'y est plus ; elle ne produit guère, autant que je sache, que des fantaisies ou des pastorales d'un goût assez fade.

De Nuremberg à Batisbonne, il n'y a que 100 kilomètres, soit un trajet de deux heures environ par les trains express de la ligne Cologne-Vienne. Là nous sommes aux bords du Danube, juste à l'endroit où ce fleuve, ainsi que la Loire à Orléans, décrit sa courbe la plus septentrionale. Parallèlement à sa rive gauche courent des reliefs boisés, de 1 000 mètres environ de hauteur, qui sont les croupes sud de ce massif de Bohême dont nous avons déjà vu le côté nord au Biesengebirge. C'est de ces monts qu'arrive le Regen, cet affluent du Danube d'où Batisbonne a pris tour à tour son nom romain de Regina Castra et son nom allemand de Begensburg. Sur la rive droite, au contraire, s'étend jusqu'au confluent de l'Isar une région plate qu'on appelle le « grenier de la Bavière » .

Batisbonne, qui n'est plus aujourd'hui que le chef-lieu du cercle bavarois du Haut-Palatinat (Ober-Pfalz), a été pendant cent cinquante ans, de 1663 à 1806, le siège de la Diète germanique. Dès l'époque des Croisades, son immense trafic lui avait valu des richesses inouïes. Grâce à son beau fleuve, qui porte déjà des navires de près de 300 tonneaux, ses bateliers avaient pour ainsi dire monopolisé le transport des denrées d'Occident en Orient, et ses négociants, tout comme ceux de Gênes et de Venise, possédaient des factoreries jusqu'en Asie Mineure. Cette prospérité s'est évanouie depuis des siècles; mais Batisbonne est toujours une des plus fortes places de l'Allemagne et, ce qui nous intéresse davantage, une cité curieuse par ses monuments autant que par son site.

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