PREFACE VII
vibrer en moi les paroles du texte médite'. Ce texte, une fois en possession de ma pensée, trouvait partout les commentaires les plus variés et les plus inattendus. Il s'illustrait de scènes populaires, de mots tombés de la conversation des passants. Je le voyais briller sur les affiches des murs, jaillir en étincelles sous les pieds des chevaux, sonner soits le marteau du forgeron : les pierres du chemin me le criaient.
Il faut que la vérité soit bien puissante pour avoir de si mystérieuses connivences! Jamais l'Eva^igile n'est plus beau et ne parait plus vrai que lorsque les faits se^ chargent de le prêcher tout seuls. Jamais la douleur n'est plus sainte, l'activité plus touchante, le mal plus hideux, que lorsqu'un rayon de l'Evangile vient à tomber sur eux.
Je me suis sincèrement efforcé de puiser à ces deux sources également intarissables, et je m'estimerais suffisamment heureux, si quelque compagnon de misère et d' espérance pouvait rece-
vni
voir par nies soins, un peu de cette eau vive et pure qui nous fait mieux aimer la vie et moins redouter la mort.
Paris, juillet jSq6.
LECTURE
Mes brebis entendent ma voix, je les connais et elles
me suivent.
Jean X, 27.
Crie à plein gosier, ne te retiens pas; élève ta voix comme une trompette, et annonce à mon peuple ses iniquite's, à la maison de Jacob ses pe'chés!
ÉsAïE LVIII, I.
Une voix dit: Crie! — Et il répond: que crierai-je? — Crie : toute chair est comme l'iierbe et tout son éclat comme la fleur des champs... l'herbe sèche, la fleur tombe, mais la parole de Dieu subsiste éternellement.
Ésaïe XL, 6, 8.
C'est ma consolation dans ma misère, car ta promesse me rend la vie.
Psaume CXIX, 5o.
Comme la pluie et la neige descendent des cieux et n'y retournent pas sans avoir arrosé, fécondé la terre et fait germer les plantes, sans avoir donné de la semence au semeur et du pain à celui qui mange, ainsi en est-il de ma parole, qui sort de ma bouche, elle ne retourne pas à moi sans effet, sans avoir exécuté ma volonté et accompli mes desseins.
EsAïE LV, 10, n.
Je suis une voix qui crie au désert:
Préparez les chemins du Seigneur.
Jean I, 23.
Rien n'est plus rare qu'une personnalité. Tant de causes intérieures et extérieures entravent le développement normal des êtres, tant de puissances hostiles les écrasent, tant d'illusions les égarent, qu'il faut un concours de circonstances extraordinaires pour rendre possible l'existence d'un caractère indépendant. Mais lorsque. Dieu sait au prix de quels efforts et de quelles heureuses rencontres, une personnalité puissante et originale a pu éclore, rien n'est plus rare que de ne pas la voir dégénérer en
personnage. L'histoire nous enseigne, que les Iiommes exceptionnels par l'énergie et la volonté, deviennent presque toujours encombrants et malfaisants. Ils commencent par servir une cause et finissent par s'en emparer, si bien que de serviteurs ils deviennent maîtres. Au lieu d'être les hommes d'une cause, ils font d'une cause celle d'un homme, et abaissent les réalités les plus sacrées au niveau mesquin de leur égoïsme ambitieux.
Aussi, lorsque nous rencontrons des natures fortes, douées du secret d'entraîner et de commander, mais qui savent résister à la tentation subtile où tant d'esprits d'élite ont succombé, il faut nous incliner et saluer en elles une grandeur, devant laquelle s'efface tout ce qu'il est convenu d'appeler de ce nom.
Si jamais âme renferma cette grandeur, ce fut celle de Jean-Baptiste. Jean est peu connu. Il ne
reste de lui que quelques traits de physionomie et quelques débris de discours. Mais ces débris sont caractéristiques, ces traits ont un relief sculptural. Ainsi des tronçons de colonnes, des fragments de pierres, seuls restes de temples qui furent les merveilles de l'art antique, nous font concevoir l'ensemble grandiose auquel ils ont appartenu un jour. Jean fut à la fois puissant et humble, énergique et détaché de luiraême. Jamais individualité mieux trempée ne fat moins personnelle. S'identifiant complètement avec son rôle de précurseur, il a trouvé un pur bonheur à s'effacer dans la gloire du Christ, comme l'aurore disparaît dans les splendeurs du matin.
L'histoire est pleine de précurseurs qui entravent et combattent ce qu'ils avaient d'abord annoncé. Quand l'heure vient de se retirer et de faire place à ce qu^ils ont préparé, ils n'ont pas le courage de se sacrifier. Ils s'éternisent, et deviennent souvent les pires ennemis de la
cause qu'ils ont défendue. Jean n'a pas connu ces faiblesses, qui sont le scandale perpétuel dans le développement du royaume de Dieu. Non seulement il a dit en parlant de Jésus : « Il faut qu'il grandisse et que je diminue » ; mais il a conformé tous ses actes à cette parole.
«Ma joie est parfaite,» disait-il, en songeant aux premiers progrès de l'Evangile, et il exprimait ainsi une douceur de sacrifice à jamais inconnue aux âmes personnelles, restées vulgaires malgré leur génie.
Enfin, Jean s'est assimilé la parole prophétique inimitable, qui en dit long sur l'idée qu'il se faisait de son ministère. Sous l'empire d'une curiosité malsaine, la foule, plus intriguée par l'apparition de l'ouvrier qu'attentive à l'œuvre,, le pressait de questions. Qui donc es-tu, prêcheur mystérieux? Es-tu, échappé de la tombe de pierre, quelqu'un des vieux prophètes d'Israël? Ou serais-tu, peut-être. Celui que nous attendons? — Non, répondit Jean, je ne suis ni l'un
des prophètes, ni le Messie lui-même; je ne suis personne '.je suis une voix!
Je suis une voix! Ce n'est pas là une formule qui résume la vocation des prophètes seulement, ou de tous ceux qui, dans la chaire ou la tribune, par la plume ou le discours public, exercent une influence sur leurs contemporains. Cette parole s'adresse à chacun. Elle définit pour tout homme, Thumble et grand devoir de vérité qu'il est appelé à remplir dans sa sphère et dans la mesure de son pouvoir. A l'époque où nous vivons, une pareille devise est si actuelle, si pressante, si nécessaire à entendre, qu'il convient de la graver bien avant dans les consciences.
Pour devenir une voix, il faut commencer par se taire. Il faut écouter. Le monde entier est une langue dont l'esprit est le sens. Dieu en
burina les majuscules enflammées dans l'immensité des cieux, et en traça le délicat détail sur la fleur, l'herbe, sur l'âme humaine, ce monde intérieur, aussi riche, aussi incommensurable que les abîmes de l'espace. Qui que tu sois, mon frère, avant de te permettre de dire une parole, prête l'oreille à cette voix qui te cherche, j'ajouterais presque, qui t'implore. Écoute! — Écoute la rumeur confuse qui s'élève des profondeurs humaines, renfermant en elle toutes les larmes, toutes les tortures, comme toutes les joies, et devenant le soupir de la créature.
Écoute dans ton cœur le remords, triste et poignant écho que le péché, en traversant la vie, laisse partout sur son passage. Ne ferme ton oreille à aucun son, quelque discret, quelque triste qu'il soit. Il est des voix qui sortent des tombeaux, d'autres qui t'appellent du fond des âges disparus; ne les repousse pas, écoute! Toutes, elles te veulent quelque chose.
Mais ne te contente pas d'écouter l'homme. Perçois la nature, et, dans la création visible comme dans le sanctuaire invisible des âmes, guette, attentif, la révélation de Celui dont toute créature, humble ou sublime, traduit à sa façon la pensée éternelle. Il te parle dans les nuits obscures et dans l'éclat de l'aube, dans le rayonnement infini des mondes que nul ne compte, et dans l'humble tige, qui attend, au fond de la vallée, son rayon de lumière et sa goutte de rosée. Ecoute ! — S'il est des angoisses dans les voix de la pauvre humanité, il est, dans la grande nature, des mots profonds d'apaisement, d'espérance. Regarde la fleur des champs, écoute l'oiseau des cieux! Après l'anxiété des voix troublantes, tu connaîtras la douceur des voix qui relèvent et consolent. 11 t'arrivera ce qui arriva à la religieuse dont les vieilles légendes nous conservent le souvenir. Attentive aux voix de la forêt, elle était allée, les suivant toujours, jusqu'aux épaisses solitudes
OÙ plus rien ne vient troubler l'âme recueillie. Là, dans l'ombrage d'un arbre, où elle s'assit, elle entendit un chant jusqu'alors inconnu à ses oreilles. C'était celui de l'oiseau mystique. Ce chant disait, en modulations merveilleuses, tout ce que sent et pense l'homme, tout ce qu'il souffre, tout ce qu'il cherche, tout ce qui lui manque. Il résumait en harmonies les destinées des créatures et l'immense pitié qui est au fond des choses. Doucement, sur des ailes légères et puissantes, il élevait l'âme jusqu'aux sommets où elle contemple la réalité. Et la religieuse, les mains jointes, écoutait, écoutait sans fin, oubliant la terre, le ciel, le temps, s'oubliant elle-même. Elle écouta pendant des siècles sans jamais se lasser, trouvant au chant qui la charmait une douceur toujours nouvelle. Chère et véridique image de ce que ressent l'âme lorsque, muette, respectueuse comme l'enfant, et croyante comme lui, elle écoute dans l'universel silence les voix qui lui traduisent les choses éternelles!
JE SUIS UNE VOIX ir
Tous ceux qui sont devenus des voix ont passé par là. A Patmos ou dans le désert, sur l'Horeb ou le Sinaï, ils ont tremblé d'effroi ou tressailli de bonheur. Mais tout a son temps. Il vient un jour où toutes les voix, douces ou terribles, que l'homme a entendues, s'apaisent pour n'en plus laisser subsister qu'une seule qui lui crie: Va! va maintenant et sois témoin de ce que tu as entendu! Va! je t'envoie comme une brebis parmi les loups ! Va! je t^envoie vers les hommes au front dur, au cœur méchant; mais ne crains rien, j'endurcirai ta face, je te donnerai un cœur d'airain et un front de diamant.
Lorsque ce moment est arrivé, il faut, pour rester fidèle à sa mission, se rappeler qu'après tout on n'est qu'une voix. La vérité ne nous appartient pas, c'est nous qui devons appartenir à la^vérité! Malheur à celui qui la possède et la
traite comme sa chose. Heureux celui qui en est possédé! Nulle préférence, nulle parenté, nulle sympathie ne compte ici. Hélas ! ce n'est pas ainsi que les hommes l'entendent. C'est pour cela qu'ils dégradent la vérité et qu'elle devient impuissante entre leurs mains. Au lieu de s'élever vers le ciel d'un élan vigoureux, elle se traîne à terre, pareille à l'aigle dont on aurait brisé les ailes. Rien n'est plus triste que de voir comment ceux qui doivent prêter leur voix à la vérité en usent avec elle et se jouent d'elle. La voix, la parole humaine, cet organe sacré dont la sincérité fait tout le prix, a été de tous temps victime d'odieuses profanations. Mais en ce temps, elle est plus que jamais atteinte. Le mal dont elle souffre est l'avilissement.
A certaines époques, une parole valait un homme. Elle était l'acte total, suprême, garanti par toute la vie. Point n'était besoin de signer,
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timbrer, légaliser. La parole comptait entre amis et ennemis, plus sacrée qu'aucun sanctuaire; et l'homme la maintenait, avec le sentiment obscur et juste qu'elle est à la base des sociétés, et que, si la parole perd son prix, il n'y a plus de société possible. Plus tard, la parole écrite fut considérée comme sacrée. Et plus près de nous vous avez pu voir, toujours guidées par ce sentiment très légitime de la sainteté de la parole, les foules regarder toute chose imprimée comme une parole d'évangile. Ces temps ne sont plus. Nous avons trop menti, par la parole vivante, la plume et la presse. Nous avons dit et imprimé trop de choses légères, fausses, sciemment défigurées! Armés d'un outillage qui multiplie la pensée et la répand aux quatre coins du monde avec une rapidité inconnue de nos pères, nous nous en sommes servis, surtout, pour calomnier plus largement et faire pulluler sur la terre plus de renseignements douteux. Nous avons si bien traîné la parole dans toutes nos
boues, nous l'avons si bien dénaturée et sophistiquée qu'elle ne vaut plus rien. La confiance des foules dans la parole autorisée et sûre, qui est une des plus lentes et des plus difficiles conquêtes de l'humanité, nous l'avons perdue comme une chose sans prix. A quiconque maintenant élève la voix, on ne demande plus: Qui es-tu? Mais: A quoi veux-tu en venir? Quel parti sers-tu? Quel intérêt te guide? Par qui es-tu acheté? Qu'il y ait une vérité sainte, aimée, respectée, adorée; une vérité qui vaut plus que la vie, à laquelle on se donne tout entier et avec bonheur, cela égaie les cyniques et fait secouer la tête à ceux que de cruelles expériences ont rendus méfiants. Si jamais époque a eu besoin de réhabiliter la parole humaine, c'est la nôtre. Que valons-nous, si elle ne vaut plus rien, puisqu'elle est à la base de toutes nos institutions?
Qui lui rendra sa puissance? — Ceux qui sauront se résigner à n'être qu'une voix!
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Permettez-moi de vous faire sentir, par un très modeste exemple, ce que l'homme peut gagner de force à n'être qu'une voix. Regardez cette horloge. Lorsque l'heure est venue, elle la marque. Que ce soit l'heure de naître, ou celle de mourir, l'heure de joie, ou l'heure de douleur, l'heure des revoirs désirés, ou des déchira its c.dieux, l'horloge some cette heure. Ce n'est qu'un mécanisme, mais il est scrupuleux, il mesure ce temps qui nous descend goutte à goutte du sein de l'éternité, et quand le marteau tombe sur la cloche d'airain, l'univers entier confirme ce qu'il annonce. Les soleils et les mondes marquent, à cette même minute, dans l'immortelle lumière, le même point du temps que signale là-bas sur la terre, par quelque nuit sans étoiles, le plus humble clocher de village. — Il faut imiter l'horloge. En pleine conscience, par une absolue soumission, l'homme
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doit se faire l'humble instrument de la vérité, et aller par la suprême servitude à la puissance suprême. Lorsqu'il ne fait pas cela, il n'est qu'une horloge qui radote. Mais lorsque, lié par sa parole, enchaîné à la vérité qu'il sert, il en est devenu l'esclave, et que, sans haine, sans préférence, sans crainte humaine, sans désir que celui d'être fidèle, il proclame ce qui est juste, vrai, droit, bon, les rochers sont moins fermes sur leur base que cet homme-là : car il est une voix!
Une voix c'est, si vous voulez, bien peu de chose. Éteinte aussitôt qu'éveillée, elle n'est entendue que par quelques-uns, et pour une courte durée. On dit que les chanteurs sont bien à plaindre, puisque la postérité ne peut les entendre. Rien d'eux ne subsiste. Et pourtant que de merveilleux ressorts sous cette apparente fragilité! Le tonnerre a l'éclat, la brise a la ten-
dresse, mais leur pouvoir est éphémère; ce sont des sons et non des voix. Une voix c'est un son vivant, c'est l'écho vibrant d'une âme. C'est, sans doute, ce qu'il y a de plus fragile, un souffle^ mais uni à ce qu'il y a de plus durable, l'esprit. Et c'est pour cela que si l'instant où elle naît la voit mourir, les siècles des siècles n'en peuvent détruire l'effet. La vérité qui est en elle lui confère l'immortalité, et lorsque cette voix s'échappe d'une poitrine humaine, et lui q .i parle, chante ou pleure, sent bien que l'éternité a conclu alliance avec lui. Sentant son fragile témoignage confirmé partout ce qui demeure et ne saurait mourir, il dit avec le Christ: « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas!;j
On ne comptera jamais les saints labeurs confiés à la voix. Par cela même qu'elle contient une âme et qu'elle vit, elle est la grande éveilleusp, l'incomparable évocatrice. Lorsque, obs-
i8 l'évangile et la vie
cure encore et ignorée, une pensée nous travaille, et sommeille au fond de notre être, il sufft d'une voix pour la faire surgir au jour. Avec une tendresse maternelle, la voix emprunte toutes les énergies d'incubation, pour réchauffer, fortifier les germes naissants de la vie spirituelle. En elle vit et éclate ce qui, dans l'âme en évolution, tend faiblement et sourdement vers l'éclosion. C'est que la voix, la parole, la langue, condense en un seul foyer des quantités incalculables de rayons.
Qu'on songe aux efforts que la pensée humaine a dû faire, pour arriver à cette clarté qui fait qu'elle devient une parole. Tel mot que vous prononcez sans y faire attention est un monument auquel des siècles et des multitudes d'esprits ont travaillé. Un monde y est contenu. Pauvres mots! l'un s'en orne et l'autre s'en affuble, mais combien peu connaissent la chaleur de vie et d'amour qui les a mis au monde pour qu'ils soient à jamais les témoins du passé
auprès de la postérité! N'importe, quand on les a fait sonner assez souvent comme la cymbale inanimée, il vient une heure où ils ressuscitent sous le souffle d'un être vrai et vivant, et ils partent pour répandre la vie. Ils remplissent alors leur rôle d'éducateurs. Faire une éducation c'est expliquer un être à lui-même. Et c'est là le service de bonté qu'effectue la voix. Elle nous dit ce que nous pensons, mieux que nous ne pouvons le dire nous-mêmss. Elle délie les chaînes de l'âme captive, et lui permet de prendre son vol. Heureux l'enfant, heureux le jeune homme qui rencontre une voix pour le déchiffrer à lui-même! Ainsi faisait le Christ, aux heures bénies où il réunissait les enfants de son peuple, comme l'oiseau réunit sa couvée sous ses ailes!
Ce que la voix fait en détail, elle l'effectue encore en grand. A certains moments les sociétés semblent en proie à une sorte de chaos.
20 l'Évangile et la vif.
Une quantité de forces contraires s'y heurtent et les troublent, comme elles troublent et déchirent les âmes individuelles. On cherche, en tâtonnant, un chemin qui semble se dérober. Une foule d'esprits, par cela même qu'ils sont contemporains, se sentent travaillés et agités de la même façon. Confusément, ils élaborent le même idéal et formulent les mêmes désirs, provoqués par les mêmes souffrances. Mais tous errent à travers des sentiers crépusculaires, du côté de la nuit qui semble transparent, sans pourtant réussir à percer l'obscurité. Ce sont les angoisses préliminaires des grandes époques historiques. Qu'alors un être plus puissant, plus vivant, une âme d'élite qui a passé par là et vaincu ces ténèbres, s'incarne dans une voixt Cela suffit. Le verbe personnel qui exprime l'âme de cette époque et répond à ses besoins est trouvé. Il sonne dans le monde comme un nouveauyîfl//wA:.^ Partout, dans ceux quil'écoutentet se sentent avec lui de secrètes affinités, il se fait
une magnifique révélation de lumière et de vie. Tous ces cœurs vibrent à l'unisson d'un seul, et, ramassant toutes ces notes éparses en une harmonie unique, celui qui exprime les sentiments de tous se rend compte de l'admirable puissance dont il est l'instrument. Non, ce n'est plus un homme qui parle : ce qui sonne sur ses lèvres, c'est toute une âme de peuple, c'est toute une époque, c'est un monde nouveau!
Une voix, c'est aussi ce soupir que rien ne saurait imiter, ce pur sanglot qui dit la douleur parce qu'il sort d'un cœur souffrant. C'est la pitié et la compassion, c'est, sur le souffle caressant, l'ange de Dieu arrivant jusqu'à nous, messager de miséricorde, et versant au fond altéré de notre pauvre cœur la rosée bienfaisante. C'est Jésus qui dit à Marie, et en elle à tous ceux qu'afflige le deuil : «Pourquoi pleures-tu?» C'est David qui chante : « Mon âme, pourquoi
t'abats-tu?» C'est Esaïe qui s'écrie : «Consolez, consolez mon peuple; dites à Jérusalem des choses qui raniment la joie! »
Une voix, c'est encore, sur le sentier solitaire où s'égare notre volonté, le berger fidèle appelant ses brebis; c'est tout signe, fût-il fait par une main d'enfant, qui, dans les jours d'oubli et de laisser-aller, nous éveille soudain et nous avertit que nos pas côtoient les abîmes.
Puis, après l'œuvre d'éducation, de création, de pitié, vient l'œuvre de sévérité, de châtiment, de destruction. On a comparé la voix à un glaive. Comme lui, elle flamboie et châtie. Une voix, c'est Nathan surgissant devant le roi criminel et faisant descendre sur sa tête l'éclair vengeur de cette parole : « L'homme de mort c'est toi ! » Le glaive attaque, détruit, mais il défend aussi, et c'est là sa plus belle œuvre.
Jamais la voix n'est plus touchante que lorsqu'elle s'élève en faveur des faibles, et que, tout à coup; au milieu des iniquités de la force brutale qu'elle dénonce et stigmatise, elle fait briller la justice et sentir, au saint frisson qui court à travers les âmes, que Dieu lui-même est là et que son heure a sonné!
Une voix a de l'écho. Quand cet écho est sympathique, il a la plus douce récompense et fait oublier bien des douleurs. Mais cet écho souvent est hostile. Il s'élève des colères et s'amasse des haines. Alors c'est la résistance, l'émeute qui gronde. Ce sont les passions et les vices flagellés qui se tordent et rugissent comme les fauves sous le fouet du belluaire. Que de fois, voix fidèles, âmes de paix et de vérité, l'esprit qui vous anime vous a-t-il poussées à ces rencontres effrayantes ! Vous qui avez entendu dans le silence du cœur les saintes
vérités et qui en connaissez le prix, vous êtes obligés d'aller les porter au-devant des menaces, des moqueries, des rages frémissantes où elles nous apparaissent comme Daniel dans la fosse aux lions. Épreuve terrible, mais devant laquelle les voix du témoignage n'ont jamais reculé. Luther, qui connaissait les émotions des grandes batailles de Tesprit où un homme est seul en face de mille, où sous les clameurs grandissantes et les cris de mort . . . une voix lutte comme une torche dans la tempête, a donné aux serviteurs de la vérité un conseil qui est l'alpha et l'oméga de leur austère mission. Quand ils ont tout dit, tout fait, tout tenté, mis tout leur être et tout leur amour dans la proclamation de ce qu'ils ont à annoncer, alors, dit-il, «qu'ils soient prêts à être hués et conspués » ! Et non seulement il faut qu'ils soient prêts, mais qu'ils acceptent ce sort avec bonheur. Le Christ leur dit: « Heureux ceux qui sont outragés et persécutés pour la justice ! »
HélaS; la plus rude épreuve pour celui qui dit la vérité n'est pas de soulever l'indignation. Cela du moins est un résultat, et quelque triste qu'il soit, il rend témoignage à celui qui a parlé. Certaines protestations, malgré leur fureur, sont un hommage involontaire. L'épreuve suprême pour une voix c'est l'indifférence. Lorsque Jean s'appelait une voix dans le désert, il faisait allusion à la solitude extérieure où s'élevait sa parole. Mais cette solitude, à certains jours, était pleine d'animation, et l'Évangile nous cite des faits qui prouvent que les paroles dont elle résonnait ne se perdaient pas dans le vide. Elles émouvaient et frappaient depuis les régions les plus modestes de la société jusqu'aux sphères élevées, jusqu'au trône royal. Jean a recueilli l'amour et la haine, la bénédiction et la malédiction, fruits souhaités de toute action énergique. Depuis lors et avant, plus d'une voix a pu, en
se les appliquant, donner à ces mots prophétiques « voix dans le désert» une autre significacation, bien mélancolique, celle-là. L'image suprême du désespoir, c'est une voix qui se perd dans le silence, comme se perd, au sein des solitudes mortes, l'appel que nul n'entend, vers un secours qui n'arrivera jamais.
Après avoir parlé des voix diverses, de leur puissance, de leurs effets, donnons un souvenir ému aux voix perdues, à celles qui furent ou sont encore, dans le sens le plus lamentable de ce mot, des voix dans le désert. — Être un homme, une âme, avoir senti s'allumer en soi une sainte flamme; aimer la vérité et la justice; éprouver douloureusement le contact d'une vie où régnent le mensonge et la violence; au sein de ce contraste poignant d'un idéal divin et d'une réalité navrante, recevoir de sa conscience, de Dieu lui-même, l'ordre de parler; mettre sa vie dans
cette œuvre, renoncer à tout pour n'être qu'une voix... et après tout cela se voir délaissé, négligé, méprisé! S'user lentement dans une lutte obscure et sans issue; périr sans avoir éveillé ni sympathie ni opposition, disparaître dans l'oubli avant de disparaître dans la tombe... ah! toutes les fureurs, toutes les représailles sanglantes, les cachots, les gibets, les bûchers, tous les martyres où la méchanceté humaine s'efforça d'étouffer la voix des justes, sont moins horribles que cette extermination par l'apathie.
Et pourtant, en ne poussant pas les choses à cette cruelle extrémité, mais en nous souvenant de la parabole du semeur, où tant de graines sont perdues, pour quelques-unes qui germent et prospèrcn:, ne devons-nous pas accepter d'être le plus souvent des voix dans le désert, trop heureux si les labeurs ingrats sont compensés ailleurs par un écho encourageant?
N'est-ce pas là, au contraire, l'image de la vie humaine? Toujours nous aspirons vers un idéal plus élevé que celui que nous réalisons. Toujours nous sommes précurseurs, et il convient d'accepter humblement ce que cette destinée a <le douloureux et de beau.
D'ailleurs, savez-vous si les voix perdues, €n apparence, le sont réellement? Les pierres ■cachées dans les fondements d'un bel édifice, -et grâce auxquelles tout l'ensemble se soutient, sont-elles perdues parce que nul ne les voit? Il faut de même que bien des voix soient oubliées, en apparence, jusqu'à ce qu'à force de s'ajouter les unes aux autres, et de se soutenir, elles finissent par émerger en pleine lumière.
Attendre et travailler; faire son devoir, et laisser le reste à Dieu; traverser la vie en recueillant la vérité dans son âme, et puis dans la famille, l'Eglise, la cité, en être la voix fidèle, c'est le meilleur usage qu'un homme
puisse faire de ses jours mortels. Et dussiezvous être des voix dans le désert, près de vos enfants, sourds à vos cris, auprès de vos compatriotes, insensibles à vos avertissements, consolez-vous. De plus grands que vous ont subi le même sort. Unissez-vous en esprit à leur cortège et soyez heureux de souffrir avec eux. Du moins, en comprenant de jour en jour davantage que la vérité ne saurait périr, et qu'elle est puissante même sur des lèvres infirmes, vous fonderez en vous la foi au monde qui demeure, et vous serez moins étonnés et moins déconcertés en voyant passer la figure de celui-ci. Vous vivrez par le feu sacré entretenu dans vos âmes. Que votre sillon se ferme, votre espérance ne périra pas! Comme Moïse sur le Nebo, vous entrerez dans le silence, ayant rempli vos regards mourants du spectacle de la terre promise!
LECTURE
Le diable l'ayant emmené sur une haute montagne, lut fit voir en un instant tous les royaumes de la terre, et lui dit: «Je te donnerai toute cette puissance tt la gloire de ces royaumes, car elles m'ont été données, et je les donne à qui je veux. Si donc tu te prosternes devant moi, elles t'appartiendront tout entières. » Jésus lui répondit : << Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras, lui seul. »■
Luc IV, 5-8.
« Raffermissez les mains qui sont défaillantes et les genoux qui sont chancelants, faites suivre à vos pieds le chemin droit. »
Hébreux XII, 12.
Est-ce que la source jette par la même ouverture le doux et l'amer .-' est-ce qu'un figuier peut donner des olives, ou une vigne des figues .'
Jacques III, 12.
Je connais tes oeuvres: tu n'es ni froid ni bouillant. Plût à Dieu que tu fusses froid ou bouillant ! Mais parce que tu es tiède et que tu n'es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche.
Apocalypse III, i6.
Qu'il se détourne de l'iniquité, quiconque invoque le
nom de Christ.
2 TiM. II, 19.
Nul ne peut servir deux maîtres; car, ou il haïra l'un, et aimera l'autre; ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon.
Matth. VI, 24.
Il y a des sujets sympathiques, des sujets qu'on aime à entendre développer: la grâce et la bonté de Dieu, la paix de l'âme, les consolations éternelles, tout le côté tendre et lumineux de l'Evangile. Et il y a des sujets antipathiques, à propos desquels on dirait volontiers à l'orateur : nous préférons t'entendre là-dessus un autre jour. Celui que j'ai choisi est de cette dernière catégorie. Mais il n'est pas rare que les
choses que nous aimons le moins nous fassent le plus de bien. Veuille Dieu nous toucher par cette parole sévère et nette, secouer nos mollesses et nous décourager de vivre dans les contradictions et les compromis.
Nul ne peut servir deux maîtres. On ne saurait trouver une parole plus claire. La déclaration est catégorique. Si elle nous gênait moins, nous n'y trouverions rien à redire. Mais comme la pensée nous prend corps à corps et nous serre de près, nous cherchons à trouver l'image en défaut.
«Nul ne peut servir deux maîtres. î — Et pourquoi pas? Le tout est de savoir s'y prendre. Ne suffit-il pas pour cela d'avoir de suffisantes ressources dans l'esprit, et une souplesse en harmonie avec les exigences de la situation? La
comparaison peut être vraie pour des gens bornés, sans horizon, pour ceux qui essayent de couvrir leur manque d'habileté par le vieux proverbe : « On ne peut être à la fois au four et au moulin. » Nous convenons qu'il est difficile de servir deux maîtres; mais ce n'est pas impossible. Il est difficile aussi de faire deux ouvrages à la fois, et l'on va répétant qu'on ne peut bien faire qu'un seul travail dans le même temps. Mais chacun s it que de grands esprits ont accompli ce dont les petits sont incapables. César dictait plusieurs lettres à la fois sur plusieurs sujets, et sa vaste pensée donnait ainsi de l'occupation à plusieurs secrétaires et préparait de la besogne à une multitude de correspondants, généraux, hommes politiques, amis ou ennemis. Nous avons vu, de nos jours même, des travailleurs doués d'une force et d'une pénétration prodigieuses, se charger de tout le poids d'un ■gouvernement et condenser en une seule activité les fonctions de plusieurs ministres.
— Tout cela est vrai; mais nous ferons remarquer que dans les cas cités, il s'agit plutôt de la quantité des efforts accomplis que du but même de ces efforts. Assumer une portion de labeur double ou triple ne dépend que de nos forces ; mais se proposer un but double, triple, cela dépasse toutes les forces. Je suppose que la pénurie d'hommes d'Etat qui se produit à notre époque, donne à deux pays rivaux l'idée de confier leurs affaires au même diplomate. Quelque profond que soit ce diplomate, il ne viendra pas à bout d'un pareil problème. Chacun sent qu'il est insoluble. Il serait tout aussi facile à un capitaine de commander en même temps deux armées opposées sans trahir ni l'une ni l'autre.
C'est dans ce sens que le Christ a dit : « Nul ne peut servir deux maîtres. » Dans le grand combat entre le bien et le mal, qui remplit le monde et la vie des hommes, on ne peut pas être
à la fois pour le bien et pour le mal, pour Dieu et contre Dieu. Ne semble-t-il pas que, disant cela, Jésus affirmait la plus banale des vérités?
Quelle raison pouvait-il donc avoir pour énoncer des axiomes d'une si enfantine simplicité, d'une évidence si terre à terre?
La raison, la voici : Pour l'immense majorité des hommes, la vie se passe à jouer au fin diplomate qui tient entre ses mains les fils de la pouUque de deux États ennemis et qui essaie de les servir tous deux. Et comme ceux qui cherchent la quadrature du cercle ou le mouvement perpétuel, ils perdent leur vie à ce jeu. Mon premier soin sera d'en montrer la vanité. J'admets, d'ailleurs, que beaucoup de ceux qui en jouent ne s'en sont jamais aperçu, et la parole de Jésus s'adresse plutôt à ces cœurs indécis, quoique sincères, qu'à des hypocrites vieillis au sein de la duplicité.
Quelques exemples très ordinaires, pris au hasard de la vie humaine, nous feront toucher du doigt la contradiction de nos actes, et l'incompatibilité des entreprises que nous prétendons mener de front. — Parlons d'abord de Dieu et de Mammon, puisque, aussi bien, notre texte nous y invite.
«Vous ne sauriez servir Dieu et Mammon. » Ailleurs il est dit : « Gardez- vous de l'avarice ». Quoique le conflit entre le service du Dieu juste et bon et les intérêts matériels éclate à propos de mille questions, grandes et petites, il se montre, cependant, avec toute son acuité dans l'avarice.
L'avarice, c'est l'amour de l'argent ou de la propriété tranformé en culte. L'avare ne possède plus avec cette liberté et cette indépendance qu'un homme doit toujours garder en face de ce qui lui sert d'instrument : il est possédé. Son bien n'est pas son outil, mais son maître et son Dieu. Rien n'est plus étrange qu'un avare,
qui est en même temps dévot, et qui essaye de mener de front le culte de l'argent et le service de Dieu. La volonté de Dieu est que nous aimions nos frères, et que nous prouvions cet amour par les moyens qui sont en notre pouvoir. Aimer Dieu et se donner, ou donner volontiers de son bien, cela est tout un. Mais le dieu de l'avare ne l'entend pas ainsi. La volonté de ce dieu-là est que l'argent soit conservé. Quiconque s'approche de nous pour nous persuader d'en sacrifier la moindre parcelle est un tentateur. La pauvreté, la misère, l'intérêt public, tout ce qui fait qu'un homme se décide à donner, sont autant d'impostures.
Voilà donc deux maîtres qu'on ne sert pas ensemble. L'avare se tire d'affaire en offrant au Dieu vivant des démonstrations platoniques, et à l'autre un service réel et fructueux. Mais il finit par mêler tout cela, et après s'être créé une religion d'avare, avec un dieu avare et un culte digne de lui, il en tire une morale d'avare. Pour
lui, l'arche sainte où reposent les dix commandements, c'est le coffre-fort. Tout ce qui contribue à le remplir est bon, tout ce qui pousse à le dégarnir est mauvais. C'est pour cela que l'avare en arrive, en s'imaginant toujours qu'il sert Dieu, à remplir avec un pieux scrupule et une entière dévotion les actes les plus hideux. Il fait son devoir en se gardant le cœur insensible; il sert Dieu et amène les autres à le servir en extorquant d'une main impitoyable, et en refermant ensuite cette main sur sa proie, comme le tombeau se ferme sur le cadavre. Le comble de l'égarement est atteint lorsque l'avare est gardien d'un trésor d'église, et qu'il accomplit toutes ces horreurs pour conserver et augmenter l'argent du bon Dieu.
Tel quel, le conflit est flagrant et le contraste crève les yeux. Une telle vie nous remplit d'indignation. Vous m'accuserez donc d'exagération, si je dis que cet avare est notre modèle à tous. Mais nous nous contentons de le copier
en partie. Nous avons à produire des actes de générosité, soit. Nous ne sommes ni de fait ni d'intention serviteurs de Mammon, comme cet avare que nous réprouvons avec une bonne foi entière. N'y a-t-il pas, cependant, d'autres actes dans notre vie ? Toi qui ouvres aujourd'hui ta main pour donner, n'as-tu pas, en certaines occasions, affirmé jusqu'à la dureté ton droit de posséder, fait taire ton cœur et renié le devoir pour sauvegarder l'intérêt? Tu es bon et secourable dans certaines limites que ton égoïsme comporte, et qui ne l'entament pas. En vérité, ta bonté n'est qu'un pauvre petit oiseau aux ailes rognées et enfermé dans une cage de fer. Quand tu regardes de près ta vie, tu as fait taire la voix de la tendresse, la voix de l'amour, la voix même du sang devant les exigences de l'intérêt. Pour garder et augmenter ton bien, tu as fréquenté de mauvaises sociétés, fermé les yeux sur des procédés louches. Dans les occasions décisives, tu as toujours capitulé. Il se peut donc
que tu ne serves qu'un maître, et même la chose est certaine; mais ce maître n'est pas celui que tu crois, que tes prières supposent, auquel en appellent tes démonstrations, dans l'église duquel tu exerces, peut-être, des fonctions et même un contrôle sévère sur les croj^ances des autres: Ton vrai Dieu, c'est Mammon; la cote, voilà ta loi, et la rente, voilà tes prophètes !
Quelqu'un me dit: je suis pauvre, et croit se justifier. — Prends garde, mon frère, on sert Mammon, et l'on trahit la bonté et la pitié pour quelques pièces de monnaie et quelques morceaux de pain, aussi bien que pour des titres.
Je vous fais cet honneur de penser que vous aimez la justice, et que vous l'aimez pour ellemême, et non pour les droits qu'elle vous confère et l'appui qu'elle vous donne. Vous voulez
donc la servir, et servir la justice est une des formes du service de Dieu. Quoique Dieu soit esprit, toutes les manières de le servir aboutissent à des résolutions pratiques ; il n'y a pas de façon platonique de servir Dieu, et qui ne laisse aucune trace dans la vie. Et, en effet, j'aperçois dans la vôtre des intentions, des déterminations et même des sacrifices pour la Justice. Vous voulez que la personne du faible soit sacrée, sa cause défendue; le pouvoir que s'arrogent les puissants de la terre, limité et tempéré par la loi équitable. On vous a même vu payer de votre personne, vous exposer aux attaques ou à la haine pour empêcher une injustice et réparer des torts. En cela votre conscience doit vous approuver, et nous sommes d'accord avec elle. Permettez-moi, cependant, de vous dire que ce labeur utile et ces intentions droites sont contrebalancés par des mouvements d'une nature nettement contraire, et auxquels vous n'avez peut-être pas prêté une suffisante attention.
Vous reveniez l'autre jour d'une réunion où vous aviez entendu parler des misères du peuple et de certains procédés, à l'égard des humbles, qui vous avaient révolté. En rentrant, vous avez trouvé votre domestique en retard pour vous servir; le facteur avait commis une erreur grave dans votre correspondance; une personne que vous aviez obligée avait passé près de vous sans vous saluer, et vous receviez un peu plus tard la nouvelle qu'une partie de votre bien était fort compromise dans une entreprise industrielle à laquelle vous l'aviez confiée.
Vous avez vertement apostrophé votre domestique; adressé une plainte à l'administration des postes; jugé en vous-même que celui qui ne vous avait pas salué n'était qu'un ingrat, et composé ensuite une lettre de récrimination et de véhéments reproches à l'adresse des amis auxquels vous aviez confié vos fonds, tout cela avec le sentiment d'user de votre droit.
Or^ voici ce que vous ignoriez : ce jour-là,
votre domestique avait été profondément troublé par une mauvaise nouvelle de la maison paternelle; votre facteur avait vu son fils revenir des colonies, et des émotions, bien naturelles à comprendre, le dominaient; celui qui ne vous avait pas salué dans la rue se trouvait affligé de myopie, et l'affaire industrielle dont vous pensiez tant de mal, avait subi le contre-coup d'événements lointains qui échappent aux prévisions et à la responsabilité des hommes. Vous avez donc été injuste au suprême degré, et fait souffrir des êtres auxquels vous pouviez faire du bien. Mais l'ignorance, peut-être, vous excusait. Soit...; toutefois il est des ignorances qui n'ont pas d'excuse. Pourquoi ignorez-vous, par exemple, que les beaux revenus que vous tirez d'un certain placement, sont le résultat d'un commerce qui abrutit et démoralise la foule? Pourquoi ignorez-vous les souffrances morales ou matérielles des êtres qui vous procurent le pain? On n'a pas le droit d'ignorer
certaines choses. L'ignorance coupable nous fait tomber journellement dans les plus graves injustices.
Elle nous met aussi en insurrection contre la vérité qui est soeur de la justice. Nous aimons tous la vérité, mes frères, c'est entendu. Par la parole, par la plume, par tous les moyens nous désirons la servir. Or, il y a dans le monde une foule de gens qui se croient sincèrement attachés à la vérité, et qui lui font subir tous les jours les plus rudes atteintes.
Toi, journaliste, toi, homme d'Église, loyalement attachés tous deux à vos convictions nullement animés de l'esprit de calomnie qui infeste la politique et les sacristies, vous commettez tous les jours des péchés contre la vérité. Pourquoi? Parce que vous ignorez complètement l'état d'esprit, les intentions, le vrai but de vos adversaires. Vous cherchez
le salut du pays ou de l'Eglise dans l'extirpation de certaines tendances que vous qualifiez d'erreurs, d'impostures. Vous accusez vos adversaires de manquer de patriotisme, ou vous les accusez d'incrédulité. Or, ils sont aussi nécessaires que vous à la patrie, aussi indispensables que vous à la religion. Vous troublez leur paix, vous froissez leur conscience, vous les repoussez au nom de la vérité. Vous vous apparaissez à vous-même comme un défenseur des saines doctrines, alors qu'en somme vous n'avez fait qu'organiser la moins intelligente et la plus stérile des luttes, celle de la main droite contre la main gauche. Soldat de la vérité, vous tirez sur vos alliés^ et vous ne le savez pas. On peut bien vous appliquer la prière que disait sur ses adversaires aveugles le Christ persécuté et meurtri: Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font! Il n'en demeure pas moins triste de servir le mensonge en cro3'ant se consacrer à la vérité, l'injustice
en s'imaginant lutter pour la justice, et je le répète, il n'en demeure pas moins odieux de continuer à faire le mal sous l'empire d'une ignorance qui n'a rien de fatal, et qui, au contraire, est le plus souvent voulue, préméditée, soigneusement entretenue.
On ne peut servir deux maîtres! Une des catégories d'hommes qui aurait le plus besoin d'être entamée par cette parole, ce sont les champions intransigeants des partis politiques et religieux, précisément parce qu'ils sont, à tort, persuadés qu'ils ne servent qu'un maître, qu'ils le servent avec décision, sans compromis et sans égard pour personne.
En apparence, ces ferrailleurs de la politique ou de la religion sont gens d'un seul mot d'ordre, d'une seule direction, fermes et francs, droits, incorruptibles, et ils accusent volontiers les hommes pacifiques et modérés de porter de l'eau
sur les deux épaules, de servir Dieu et Mammon. Ils s'emparent du dilemme de Jésus: Ou bien ou bien; pour ou contre; oui ou non. Tu seras pour le libre-échange ou la protection, pour l'ancien régime ou la révolution, pour la libre-pensée ou pour la foi aveugle, pour une dogmatique fixée dans une confession de foi, ou pour l'anarchie spirituelle. Tu croiras en Christ-Dieu et à tous les miracles, ou tu ne seras qu'un incrédule et un païen. Tu croiras et tu cesseras de raisonner, ou tu raisonneras et tu cesseras de croire. Eh bien, laissez-moi vous dire, cela s'appelle se payer de mots, se leurrer, faire courir les risques les plus lamentables à la cause qu'on veut servir. Non, il ne suffit pas de n'avoir qu'une idée pour ne servir qu'un maître; de pencher exclusivement d'un côté pour être assuré de ne pas perdre l'équilibre. Rien n'est moins sûr, moins conforme à la fidélité, au respect pour les hommes et à l'obéissance qu'on doit à Dieu, que l'application, à travers tous les cas et toutes les situa-
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lions, d'un seul mot d'ordre, d'une seule formule. Les raisonnements par dilemme, la politique basée sur les dilemmes, les tendances religieuses qui procèdent par dilemme sont pleins d'écueils, de dangers et d'illusions.
Ils nous dispensent d'examiner chaque cas en lui-même et résolvent les questions d'avance. A aucun prix une conscience ne doit consentir à se lier ainsi au préalable ; l'inconvénient est trop terrible, et les faits le prouvent. Tous les jours, des hommes de cœur, de bonne foi, de volonté bonne sont conduits à faire violence à ce qu'ils ont de plus humain et de plus éclairé, pour accomplir je ne sais quel devoir de fidélité. Ils se consolent avec le vieil adage : dura lex, sed lex. Et les condamnations, les excommunications auxquelles on est ainsi amené de proche en proche, tout en le regrettant et le déplorant, seraient des témoignages donnés à la patrie, à Dieu, au bien public, à la charité? Quelle aberration! Sous ai cun prétexte l'iniquité ne peut devenir une
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loi. En aucun cas un homme ne peut être amené par conscience à accomplir des actes qui, au fond, le blessent et le froissent dans ce qu'il a de meilleur. Sa douleur même devrait lui crier: Prends garde, voici l'ennemi! Mais si le procédé commode des dilemmes, des tendances tranchées, des jugements préalables fait commettre aux individus de véritables iniquités, à quoi ne conduit-il pas les collectivités, les partis politiques et religieux dans leur ensemble? Voici des institutions, des milieux qui se proclament les gardiens et les remparts de la vérité Formulez une objection, hasardez une critique au nom même de cette vérité. . . Vous verrez comme ils vous recevront. Incapables d'accepter une instruction ou un avertissement, de regarder la vérité en face par conséquent, ces mêmes milieux deviennent incapables de discerner le mal, déjuger une faute. Lorsqu'il s'en commet une, leur première question est celle-ci : Qui a fait cela? — Si c'est un ami, on dit : Vite des couver-
tures, des rideaux, silence et discrétion ! Si c'est un adversaire, on crie : des trompettes, des fanfares, que toute la terre en retentisse!... Deux poids, deux mesures, c'est l'inévitable abîme où courent les individus et les collectivités voués à l'intransigeance sous prétexte de décision : «C'est à leurs fruits que vous les jugerez»! c'est le cas de le rappeler. Il faut que les passions politiques et religieuses soient bien malsaines pour que le Christ ait pu lancer contre elles cette sentence d'une si choquante sévérité : Les publicains et les femmes de mauvaise vie entreront avant vous au royaume des cieux!
Nul ne peut servir deux maîtres. Passons à d'autres cas :
Aimez-vous vos enfants? A moins d'avoir
affaire à des êtres dénaturés, on est toujours sûr d'obtenir à cette question une réponse affirmative. Aimer ses enfants est une autre forme du service de Dieu, car chacun de nos enfants est une de ses espérances. Pour prouver à nos enfants que nous les aimons, nous cherchons à leur épargner les peines, à écarter les obstacles de leur chemin, afin qu'ils soient un jour plus heureux que nous. Nous ménageons aussi leurs désirs et leurs caprices. Pour augmenter leur bien-être nous sommes tous les jours sur la brèche, acharnés au combat, marchant sans hésiter sur le corps des concurrents. Quand il s'agit de nos enfants, tout moyen d'acquérir du bien nous paraît sanctifié. N'est-ce pas pour ces chers petits? Avec de semblables pratiques on produit des natures amollies, égoïstes, incapables d'eflfort et de sacrifice, des natures désarmées en face des duretés de la vie, que le premier vent d'adversité viendra froisser et abattre. Mais lâches et vulnérables en ce qui concerne leurs personnes et
leurs aises, ces mêmes natures seront inflexibles et insensibles à l'égard du prochain, aussi dures à la pitié qu'accessibles à la souffrance. Voilà donc des enfants élevés pour leur malheur et celui des autres : je me demande ce que Dieu y gagnera? Evidemment, en croyant servir nos enfants, nous devenons quelquefois leurs pires ennemis.
C'est ici le moment de dire, que non seulement il ne faut jamais se laisser aller à accomplir une injustice pour ceux que l'on aime, mais que tout ce que nous faisons de mal nous le faisons contre ceux que nous aimons.
Vous êtes bon père, enfant respectueux, citoyen dévoué, croyant pieux. Dites-vous bien qu'alors il faut haïr le mal, le mensonge, le fanatisme, l'oppression, l'avarice, l'impureté et la raillerie, et qu'il n'y a pas un seul écart de conduite qui ne retombe sur ce que vous aimez le mieux. Quiconque se laisse aller à ses penchants inférieurs, quiconque équitable, bon, intègre.
pur, tempérant, pour l'ordinaire, constitue dans sa vie des exceptions, des extras, accorde une place, une satisfaction aux désirs charnels, au plaisir de dire du mal d'autrui, aux passions sectaires, au gain malhonnête, à tout ce qui n'est pas droit, dût-il même s'en cacher soigneusement, quiconque fait cela touche à l'abri qui nous défend, ébranle les colonnes de l'édifice! Veux-tu que la tête fragile de tes enfants dorme en paix sur l'oreiller, que la tête blanche de ton père repose en paix au tombeau; veux-tu que tes fils soient vaillants, tes filles pleines de grâce, que les larmes des malheureux soient séchées, que tombent les chaînes des prisonniers; que l'innocence éclate à tous les yeux, que l'imposture soit confondue, que vienne le clément royaume du Père. Alors, quel que soit le lieu, l'heure où le tentateur s'approche de toi, séduisant, engageant, ou menaçant et redoutable : souviens-toi de tout ce que tu aimes! Que ce souvenir te garde, t'excite au combat, te donne
un œil vigilant et rende ton bras invincible ! — Si tu capitules, songe à tout ce que tu trahis! Voilà ce que, presque tous, nous ne sentons pas assez. La profonde cohésion de nos actes n'est pas assez présente à notre mémoire. Nous pensons pouvoir réserver une place à des manquements, à des péchés trop chers pour être quittés.
Duplicité, déchirement, partage de la volonté et du cœur, lamentable division, voilà notre vie! Ce n'est pas une chaîne continue, ce sont des anneaux rompus et dispersés. Nous sommes pacifiques, justes, véridiques, sobres, chastes, désintéressés; mais nous sommes aussi rancuniers, injustes, retors, intempérants, impurs. Nous ressemblons à ces vaisseaux qui emportent vers les colonies, avec des Bibles et des traités religieux, des canons, de l'alcool et de l'opium; ou à ces poètes pleins de talents contraires, qui
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jouent tour à tour de la harpe sainte et des buccins des sabbats. Peut-être, aussi, pensonsnous faire contrepoids à des égarements graves par des vertus exceptionnelles. Enfin nous cherchons des moyens-termes, des combinaison?, pour ne pas nous donner sans réserve à Dieu. Après avoir pratiqué ce genre de vie pendant de longues années, nous dressons notre bilan et nous sommes étonnés du peu de résultats. Nous avons beaucoup travaillé, beaucoup marché, et nous n'en sommes pas plus avancés pour cela. Le mécontentement ou le découragement nous gagne. Le soir de la vie s'assombrit, le mot : «vanité des vanités», monte aux lèvres! Nous avons tort de nous plaindre, car les résultats obtenus sont à la hauteur des moyens employés. Quand on marche à la manière de certaines processions, qui reculent d'un pas chaque fois qu'elles en ont fait deux, quoi d'étonnant si l'on ne parcourt pas un chemin appréciable. Mais l'homme a la naïveté puérile
de croire que ce qu'il fait à certaines heures et en dehors de sa vie connue, ne compte pas. Il se flatte que l'actif seul figurera au compte final; que ce qu'il dépose ouvertement dans la balance y pèsera, mais que ce qu'il en retire en secret ne sera point déduit. Comme ce marchand à la fois pieux et retors qui, le dimanche, fermait son magasin, mais recevait les clients par une porte dérobée, il honore Dieu publiquement, et, en secret, le trahit. Oh, les ruses inutiles pour tromper Dieu, endormir sa conscience, éviter l'effet quand on a semé la cause! Et, en somme, la triste entreprise, la misérable existence, le honteux, l'intolérable esclavage!
Cet homme qui donne de bons préceptes et même de bons exemples à ses enfants, c'est toi; et cet homme qui, par faiblesse coupable, commet des actes profanateurs dans le sanctuaire domestique, c'est toi.
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Ce chrétien qui adore le Dieu de bonté, qui connaît la seule grandeur et la seule valeur définitive, le trésor de l'âme, c'est toi; et cet homme qui court après l'argent, les distinctions, c'est toi.
Ce serviteur zélé de tout bien, c^est toi; ce jaloux, cet envieux, c'est toi.
Tu le sais, tu le sens; le fardeau de ce souvenir et de ces comparaisons te hante et te poursuit... et tu peux vivre ainsi? Mais ce n'est pas une vie, c'est pire que la mort, c'est le sort de ceux qu'on a enterrés vivants.
Laisse-toi ressusciter! laisse-toi saisir par la main sévère et clémente qui nous arrache aux contradictions de conduite, aux tortures des cœurs partagés. Que cette parole te réveille, t'arrête, te frappe et te guérisse : Nul ne peut servir deux maîtres!
Donne la main à Dieu, et laisse-lui prendre ta volonté entière. Ne te plains pas de ta faiblesse.
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de la route difficile, des obstacles, des chutes probables... pourvu que ton cœur ne soit point partagé ! S'il t'arrive de t'écarter de la ligne droite, reviens-y; si tu tombes, ramasse-toi! Si tu ne peux faire deux pas, fais-en un seul, et si tu ne peux marcher, traîne-toi à genoux!
Quand les Juifs, exilés de la terre sainte, mouraient au loin parmi les païens et les persécuteurs, ils se faisaient coucher dans la tombe, le visage tourné vers Jérusalem! Si tes forces te trahissent, si tu ne dois pas, ta vie durant, entrer dans la paix entière, être délivré de certains ennemis de l'âme, de certaines misères humiliantes qui défient ta meilleure volonté; si tu dois tomber dans la mêlée, tombe, du moins, le regard tourné vers Jérusalem.
Voilà la vie, la vraie, la seule : servir un maître, n'avoir qu'un amour, un but, y revenir
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toujours. Servir jusque sous les cheveux blancs! Puisqu'il faut que toujours l'homme serve, et que, malgré lui, il marche sous un drapeau et lutte pour une cause, servons Celui qui guide les étoiles, par qui sourit la fleur, en qui le pauvre espère, en qui s'endorment les mourants; servons Celui qui compte les larmes des affligés, écoute la prière des humbles, pardonne leurs péchés à ceux qui les regrettent, et ne rejette personne, mais cherche à sauver ce qui est perdu.
Être à Lui, que le jour se lève ou qu'il décline, que l'homme flatte ou menace, que la raison voie clair ou hésite; à Lui à travers toutes choses, voilà la vie féconde et sans regrets.
La vérité mes frères est l'amie de l'homme : elle n'est, peut-être, jamais plus salutaire que lorsqu'elle a un visage très sérieux. Sous ce front sévère, vit une pensée d'amour. Nul ne
peut servir deux maîtres! Parole de négation, parole de prohibition, croyez-vous? Ce n'est là que l'apparence. Au fond il n'y a que de la douceur dans cette sévérité et des promesses sous ces défenses. En termes positifs, cela veut dire :
Toi qui erres, toi qui vacilles, toi qui promènes par la terre le fardeau d'un cœur indécis, et le douloureux problème des accords impossibles, viens! Viens! Je connais des cimes éternelles, des étoiles dont le paisible éclat rayonne sur toutes les mutations de ces atmosphères terrestres. Viens, je te conduirai vers la ville haute et sûre, vers le chef magnanime des saints combats, vers Celui dont le service procure, non le plaisir d'une heure, ou la paix d'un jour, mais une joie éternelle, une force qui ne s'éteint jamais!
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LECTURE
Celui qui cache ses transgressions ne prospère point; mais celui qui les avoue et les délaisse obtient mise'ricorde.
Prov. XXVIII, i3.
Heureux celui à qui la transgression est remise, à qui ie péché est pardonné!
Tant que je me suis tj, mes os se consumaient, je gémissais toute la journée; car nuit et jour ta main s'appesantissait sur moi
Je t'ai fait connaître mon péché, je n'ai pas caché mon iniquité; j'ai dit: j'avouerai mes transgressions à l'Éternel! Et tu as effacé la peine de mon péché.
Ps. XXXII, 1-5.
Confessez-vous réciproquement vos fautes.
Épitre de Jacques V, i6.
Pour remettre en circulation de vieux remèdes démodés, ou tombés en discrédit, des industriels avisés leur donnent un autre nom et une enveloppe neuve. Les clients qui jugent par l'étiquette, et ils sont la majorité, se croient alors en face d'une trouvaille, et s'emparent du produit avec curiosité.
On serait tenté, parfois, d'avoir recours à une semblable supercherie, dans l'intérêt de certaines
vieilles pratiques, excellentes en elles-mêmes, mais disqualifiées par l'abus. Qui de nous pourrait^ par exemple, recommander le jeûne, en le nommant par son nom? Le recommander, non pas au nom de l'hygiène, mais dans un intérêt moral, religieux, social, sans se couvrir de ridicule ou se faire soupçonner d'imposture ? Et pourtant, que de bonnes raisons n'y aurait-il pas pour courir tous ces risques à la fois, en essayant de rendre hommage à la vérité, et service aux hommes? Les raisons frappent l'esprit des gens clairvoyants, mais le risque les effraie. Ils se taisent, ou bien ils imitent les industriels susnommés : ils démarquent le produit suspect, et essaient de le lancer sous une autre étiquette. C'est, selon nous, céder à une tentation d'ordre inférieur. Quand on a reconnu un devoir, il faut avoir tous les courages dans son accomplissement, ou bien ne pas s'en mêler. Les grandes causes n'aiment pas les défenseurs honteux.
C'est en m'inspirant de ce principe que je vais parler de la confession. Je la désigne, je la nomme, et si je pensais qu'il fût utile d'élever la voix, j'en crierais volontiers le nom au lieu de me contenter de le prononcer.
La confession a une histoire. Je ne la raconterai pas; ce serait du travail inutile. La confession a été jugée, condamnée, rejetée par l'Église protestante. Quelques essais de restauration officielle n'ont donné lieu qu'à des pratiques malsaines, bientôt confondues, avec la vieille confession mécanique^ dans la plus juste des réprobations. Tout cela est vrai; mais ce qui est plus vrai encore, c'est le besoin qu'a l'homme de se révéler. Ce que nous appelons vulgairement confession, ne s'applique en somme qu'aux végétations parasitaires qui se sont développées sur ce besoin. N'en sommes-nous pas au même point pour toutes les tendances fonda-
mentales de notre nature? N'ont-elles pas toutes été avilies, défigurées, exploitées? Le crime à jamais inexpiable qui est au fond de tout abus, c'est de déconsidérer, et parfois de détruire, l'usage légitime. L'abus est le grand ennemi de la vie et de Dieu. C'est le voleur et l'usurpateur, c'est le vendeur installé au temple, c'est toute la horde profane souillant ce qui est saint, et transformant en caverne infâme l'asile de prières. Mais il ne faut jamais capituler devant l'abus, ni se lasser de retrouver la figure de l'humanité sous toutes les grimaces et toutes les caricatures. Éloignons les impuretés, effaçons la trace des outrages, et recherchons le fond : or, au fond du cœur humain, il y a le besoin de se révéler.
L'âme est un monde plein de profondeurs et de richesses invisibles, qui tendent sans cesse à prendre une forme et à émerger au dehors.
Pour l'accomplissement de ce labeur, nous possédons, dans l'ensemble des formes de notre vie matérielle, un outillage prodigieux. De même que la création est la révélation de Dieu, son aveu, comme a dit le poète, de même la vie extérieure de l'homme, quand elle suit son développement normal, est la traduction, en signes et en symboles, de ce qu'il porte au fond de son être. On empêchera plutôt la sève de monter, les fleurs d'éclore, les feuilles de déchirer leurs bourgeons, que la nature humaine de se manifester. C'est ce besoin qui donne à l'homme son cachet d'être sociable et communicatif.
Le bonheur supérieur consiste dans la manifestation et l'échange des impressions, des sentiments, des vérités découvertes, et dans leur vigoureuse affirmation en actes. Aussitôt que le besoin de se révéler est contrarié sous une de ses formes essentielles, un état maladif se déclare. Il se crée dans la vie intérieure des centres ^morbides, des régions douloureuses. Pour peu
que le mal augmente, nous souffrons et nous végétons. C'est là le malheur de toutes les confiscations de la liberté. Les chaînes corporelles et les servitudes spirituelles, tous les procédés qui violentent la nature et en faussent les allures, ont pour résultat inévitable de détruire la vie saine, et de la remplacer par des monstruosités. Aussi, avec quelle énergie, avec quelle obstination invincible la nature ne revient-elle pas à la charge pour faire valoir ses droits? Retranchez un homme du monde, condamnez-le à la solitude : il fera des efforts désespérés pour remédier à l'absence d'êtres semblables à lui, il révélera son cœur aux étoiles, aux vagues, il soufflera, comme dit Schiller, une âme aux rochers. Fermez-lui encore cette issue. Après l'avoir séparé des hommes, séparez-le de la nature, et mettez-le en cellule: il parlera aux murs de sa prison, à la mouche qui vole, à l'araignée qui tisse sa toile, au brin d'herbe étiolé qui abrite, entre deux moellons, une existence ana-
logue à la sienne, et il se formera comme un lien de sympathie entre lui et ces et es obscurs.
Il n'est pas possible qu'une tendance humaine aussi fortement accentuée ne se répercute pas dans tous les domaines de la vie. Appliqué à notre être moral, ce besoin de nous révéler est le besoin de confession proprement dit. Ne me dites pas que la tendance fondamentale c'est de cacher le mal que nous avons fait. Je vous renverrais aux documents, qui, en cette matière, se nomment les petits enfants. En eux, le dehors est la traduction fidèle du dedans. Ils disent tout. Les châtiments, les éclats de rire stupides des grands, les refoulent peu à peu en eux-mêmes, et les obligent à dissimuler. Mais cette dissimulation est un produit factice. Elle est comme la digue destinée à contenir le flot. Celui-ci a pour loi de couler, et souvent il rompt ses digues. L'enfant est si malheureux à certains moments,
si torturé par son secret, que rame se fait jour en un torrent de larmes. On assiste à ces explosions de douleur comme aux manifestations irrésistibles des fore es naturelles, et celui-là est bien aveugle qui ne comprend pas une leçon de choses aussi évidente. Nous avons beau avancer dans la vie, elle ne peut détruire l'enfant en nous. C'est à travers lui, en somme, que nous nous rattachons à la grande vie humaine. L'enfant en nous peut sommeiller sans doute, mais il ne saurait mourir, et I es heures arrivent où, sous les cheveux blancs, on se surprend à pleurer comme un enfant. Malgré toutes les dissimulations ultérieures survit le besoin de pouvoir tout dire, comme lorsqu'on était petit, et d'être compris comme alors. Se confier, se donner tel qu'on est à quelqu'un qui saurait vous déchiffrer et vous expliquer, au besoin, à vous-même — bienfait immense qu'on a éprouvé sur les genoux de sa mère dans le beau passé qui apparaît au souvenir comme un coin du
paradis perdu — le plus taciturne a des moments où il aspire à goûter ce bonheur !
Les criminels mêmes, Igs êtres endurcis qui, pour l'ordinaire, se rient de tout, et ne montrent que peu de trace de ce que nous appelons conscience, gardent rarement leur secret. 11 semble qu'il les brûle. Ils le charbonnent sur les murs, et le livrent dans leurs rêves. Leur sécurité dépend du silence, et ce silence, ils ne peuvent le garder. A chaque instant leur parole côtoie le mystère terrible, et prend des sonorités qui rappellent celles des pas sur les terrains minés. On devine le gouffre lors même qu'on ne le voit pas. Se révéler est plus qu'un besoin, c'est une nécessité. Elle s'accomplit quelquefois malgré nous et contre nous.
Hélas! ce n'est pas la soif qui nous manque, mais bien plutôt la source où nous pourrions aller boire. Le plus sincère même, celui qui ne connaît ni l'hypocrisie ni les fausses pudeurs, n'est-il pas contraint de se renfermer en lui-
même ? A qui se confier ? Ne vaut-il pas mieux tout souffrir; emporter, s'il le faut, son secret dans la mort que de se découvrir à un spectateur indigne? Et qui donc est digne de pénétrer dans ce sanctuaire de douleur qu'on appelle une âme froissée?
Je construis dans mon esprit les traits du confesseur idéal. Il a beaucoup vécu et beaucoup souffert. Les hauteurs et les profondeurs, la victoire et la défaite, le sourire et les pleurs, il a tout traversé. Rien ne l'étonné, et rien ne le laisse indifférent, parce que rien d'humain ne lui est étranger. Il est très juste et très sévère ; mais il a, pour toucher aux blessures du cœur, une main presque maternelle. Ce n'est pas tel ou tel homme qui a ses intérêts particuliers, ses arrière-pensées individuelles : non, il n'est personne et ne connaît personne. Il a fait abnégation de tout, même du souvenir. Il comprend,
mais il ne retient pas. On peut lui dire: Écoute, comme si tu étais Dieu, et tais-toi, comme si tu étais la tombe!
Pour être cet homme, nul titre, nulle robe, nulle situation officielle, nul lien, même du sang, ne suffit. Il faut ce baptême de feu que confère la douleur, il faut cette grâce particulière qui rend le cœur clément et fort, sans rancune, sans crainte et sans complaisance; il faut ce quelque chose de divin et d'humain tout ensemble qui fait qu'on est un refuge et que tout en vous invite le malheureux à vous conter sa peine, le pécheur à vous avouer sa faute. Figure idéale et amie, dont l'apparition nous hante aux heures troublées, existes-tu sur la terre? Ou n'es-tu, comme tant d'autres belles créations du cœur, qu'un rêve saint que dément la réalité ?
Nous touchons ici à un point très grave, d'autant plus grave que la tendance générale de
l'époque est à la méfiance plutôt qu'à la confiance, et pour cause ! Le caractère des objections qu'on peut nous présenter est très sérieux. Les faits navrants, les indiscrétions criminelles, les abus sont innombrables. Nous l'accordons. Allons même au-devant des contradicteurs. Admettons que le confesseur comme il le faudrait n'existe pas, n'ait jamais existé. Car enfin, s'il devait se trouver, de loin en loin, une personnalité conforme à cet idéal, elle ne disposerait pas de facultés surhumaines, et ne pourrait répondre qu'aux besoins d'une infime minorité d'hommes. Il ne serait possible de baser aucune conclusion générale sur le fait isolé d'existences exceptionnelles. Mais cela ne prouve rien contre le besoin de confession qui est en nous. C'est ce besoin qui a fait naître toutes les tentatives heureuses ou malheureuses, toutes les institutions bienfaisantes ou néfastes, destinées à lui donner satisfaction. Il demeurera tant' que demeurera la nature humaine, survi-
vant à toutes les désillusions, immortel^ comme l'amour toujours trompé, souillé, meurtri et qui ne cesse de renaître de ses cendres.
Quelqu'un dira peut-être : Le confident des âmes, ce quelqu'un de bon et de puissant, de sévère et d'indulgent que nous réclamons, existe, et il existe pour tous ; mais ce n'est pas un homme, c'est Dieu. Je lui répondrai très simplement, et malgré toutes les contradictions que cette réponse peut soulever dans des esprits formés aux habitudes protestantes, que cela ne suffit pas. Sans doute, se confesser à Dieu, dans toute l'étendue et la force de ces termes, avec toutes les conséquences qu'un tel acte comporte, suffit. Et encore, une de ces conséquences n'est-elle pas de nous confesser à l'homme, quand c'est l'homme que nous avons trompé ? La confession peut- elle avoir une valeur quand la faute continue? Sincère avec Dieu,
hypocrite avec les hommes, est-ce possible? Non, c'est un leurre et une illusion. — Mais la confession à Dieu seul est une illusion, surtout lorsque la prière se meurt, et que la foi vivante diminue, comme c'est incontestablement le cas pour une multitude de nos contemporains. Le Dieu auquel vous vous confessez n'est pas, le plus souvent, le Dieu vivant. C'est une pâle ombre, flottant comme un souvenir presque éteint dans ce qu'il vous reste de sentiments religieux. Cette ombre a des yeux mais ne voit pas, des oreilles mais n'entend pas. Vous n'hésitez pas à commettre vos péchés en sa présence, alors que la présence d'un homme vous retiendrait. Votre Dieu est moins qu'un homme : il ne suffit pas de se confesser à ce Dieu-là.
Avant de revoir encore le Dieu vivant, il vous faut purifier votre coeur et votre conscience et marcher sur les chemins très humbles. C'est de béquilles que vous avez besoin, et vous parlez de déployer des ailes d'aigle. Confesser
nos fautes à nos semblables est le meilleur moyen de nous préparer à les confesser en vérité à Dieu lui-même.
Cherchons donc les moyens de pratiquer ce qui vous apparaît comme une inéluctable nécessité morale. Si nous n'atteignons pas à la perfection, nous ferons comme nous pourrons. Inspirons-nous de l'histoire de l'aveugle et du paralytique. Elle n'est pas dans la Bible, mais l'idée en est si bien répandue à travers tout l'Evangile qu'on peut s'en servir presque comme d'une parabole de Jésus. Rendons-nous réciproquement, et malgré nos imperfections, l'office de miséricorde qui consiste à se charger des péchés des autres, à toucher et bander les plaies de leur âme.
Je vais m'expliquer plus au long sur les raisons particulières qui m'inspirent et qui sont devenues une sorte d'obsession dans mon esprit.
8o l'évangile et la vie
Mon intime persuasion est, en effet, que la confession mutuelle, qui est un besoin toujours, l'est plus que jamais en ce temps, et voici pourquoi : Nous périssons de mensonge, d'hypocrisie, de malentendus, de sous-entendus, d'habiletés de tout genre. La duplicité nous ronge comme un cancer. Nous serions capables de répondre au Christ qui dit : « On ne peut servir deux maîtres ! » — pourquoi pas? puisque nous en servons trois ou quatre à la fois, avec une aisance entière. Ce n'est pas des athées, des impies, de toute la tourbe que le pharisien fait passer dans sa prière satisfaite, que j'entends parler en disant cela, mais de presque la totalité de nos contemporains, et, hélas! aussi de l'immense majorité des chrétiens. Si le lecteur de ces lignes veut traiter en frère celui qui les écrit, je lui confesserai en outre que je parle de moi... de lui, peut-être. Que sa conscience le fixe sur ce dernier point.
On se servait jadis des termes de judaïque ou de jésuitique (selon la couleur de ceux qui parlaient) pour stigmatiser l'esprit de sophisme et de double entente qui permet de tout dire sans rien dire, de tout faire sans qu'il y ait rien de fait, et de se livrer, dans le monde moral, aux tours de force les plus excentriques. Aujourd'hui, il serait plus injuste que jamais de faire de cet esprit l'apanage d'une race ou d'une société particulière. Ses leçons ont été si écoutées, ses pratiques si admirablement étudiées, qu'il règne un peu partout. Rencontrer des hommes à deux, trois et quatre fonds est chose commune. Ceux qui n'en ont qu'un, comme on n'a qu'une âme et une parole, sont vieux jeu, et risquent d'être méprisés. La morale n'est plus, la plupart du temps, que de la casuistique. De cette casuistique, le principe est simple mais admirable : « Quand je faij ces choses, moi ou les miens, elles sont bonnes; quand tu les fa's, toi ou les tiens,
qui êtes mes adversaires, elles sont mauvaises. » Notre temps sera une mine d'or pour les moralistes futurs. On dira de nous : C'étaient de fécondes natures, pleines de contrastes et d'imprévu; ils avaient tour à tour, même simultanément, les convictions et les opinions les plus variées; mais ils n'aboutissaient à rien, parce que leurs paroles et leurs actes se détruisaient sans cesse les uns les autres, et leur vie n'a été que mirage et stérilité. Cet esprit de mensonge et de néant gagne tous les domaines de la vie. Paraître, c'est le grand but. Le phénomène prime la réalité.
Or, la base de la vie et de la société est la vérité. La vérité est au monde humain ce que la fidélité aux lois éternelles est au monde sidéral. Troublez ces lois, il n'y a plus que chocs, désordres, ruines.
C'est ce qui arrive dans la société humaine, lorsque nous nous appliquons à nous tromper les uns les autres. Supposez une association
industrielle où les collaborateurs manquent réciproquement de sincérité, où depuis les achats de la m tière première, à travers la fabrication et la vente, tous les détails des opérations soient entachés d'inexactitude. Combien de temps cela durera-t-il? Les chiffres sont faux, que vaudront les calculs? Plus rien ne tient, plus rien ne répond à l'attente. Il ne faut qu'une occasion pour que toutes ces tromperies éclatent au grand jour et que l'œuvre commune croule sur ces associés désunis. Voilà où nous en sommes. La vérité seule et l'entière droiture pourraient nous sauver.
Loin de nous la puérile espérance de voir le grand nombre quitter les chemins tortueux, du jour au lendemain, pour retourner aux pratiques viriles de la sincérité. Loin de nous aussi le pessimisme qui consiste à désespérer de son temps. Notre époque, en somme, n'est pas plus mauvaise qu'une autre. Elle court seulement, sous certains rapports, des périls particuliers.
84 l'évaxgile et la vie
Ce sont ces périls qu'il s'agit de reconnaître pour essayer d'y échapper.
Tout le bien a toujours germé dans le cœur de quelques-uns, qui, après avoir reconnu une vérité, s'en sont constitués les témoins et les champions, et lui ont assuré l'avenir au prix de beaucoup de sacrifices. Il n'en sera pas autrement de la cause qui nous préoccupe. Qu'il se constitue une élite pour remettre en honneur, dans tous les domaines de la vie humaine, cette petite parole qui n'a l'air de rien et qui recèle un monde: oui c'est oui; non c'est non; une élite qui, frappée du gouffre de mensonge où nous descendons, n'ait plus, le jour et la nuit, d'autre but que la vérité, afin de lui rendre hommage, sans crainte humaine, en tout lieu, envers et contre tous. C'est une mission et un apostolat. La vérité est si puissante que ses défenseurs n'ont pas besoin de qualités extraordinaires.
Être fidèles c'est tout leur secret. Un enfant avec ce secret est plus fort qu'un homme, même que beaucoup d'hommes qui ne le connaissent pas. Mais dans l'œuvre de vérité, il faut commencer par soi-même. A bas l'hypocrisie et la double vie!
Le premier sacrifice à offrir sur l'autel de la vérité est ce sacrifice personnel qui consiste à avouer ses fautes et à se montrer tel qu'on est. A qui nous confesserons-nous? A ceux que nous aimons. S'il y a un service d'affection à se rendre, c'est celui-là. Pourquoi laisser subsister, entre ceux qui s'estiment et s'affectionnent, des dessous qui sont la négation de l'estime et de l'affection? Ces secrets, véritables interdits, pèsent comme une malédiction sur les unions que nous contractons, et, parfois, les plus fortes mêmes en sont désagrégées. Il n'y a qu'un pacte durable, c'est celui que cimente la vérité. Quand
on a communié ensemble dans les profondeurs de la sincérité absolue, les cœurs se sont rencontrés et liés pour la vie et la mort.
Chacun de nous porte dans son cœur un monde intime de faiblesses et de manquements qu'il cache avec soin. C'est à peine s'il se les avoue à lui-même. De ce repli obscur montent, comme d'une source néfaste, des puissances d'inertie, de découragement, de doute. Armés et vaillants en apparence, nous portons, sous ces dehors que voit le monde, une blessure par où s'échappe notre vigueur. Malheureux que nous sommes! Nous nous taisons, alors qu'il conviendrait de crier: A moi! à moi! Pourquoi, après tout, aurait-on des amis, si l'on ne pouvait, leur dire: Je souffre, je me meurs, reste là et viens à mon secours.
Mais nous craignons de perdre nos amis en nous montrant tels que nous sommes. Cette
crain e est un des châtiments de notre hypocrisie. Craindre de perdre une affection qui ne s'adresse pas à nous, mais au personnage que nous jouons, et dans cette crainte laisser mourir le cœur vivant, afin de sauver le masque mort, quelle peine plus cruelle pourrait-on rêver? Non, la vérité ne tue pas l'amitié, elle la fait vivre au contraire. Il existe une amitié forte, durable, consolante, plus douce que tous les sentiments, de quelque nom qu'on les nomme, et qui est l'enfant de l'intimité absolue, de cette fraternité profonde qui fait qu'on partage ensemble ses secrets, comme l'on rompt son pain. Cette amitié est peu connue et peu pratiquée. Elle fleurit à des hauteurs de vie spirituelle auxquelles n^atteignent pas les âmes légères et molles. Mais partout où elle existe elle devient un foyer de bénédiction. C'est comme un centre de lumière et de chaleur dans les ténèbres glacées. Je songe aux liens d'un genre unique qui liaient Jésus à ses disciples, et qui ont partout lié les
hommes à leurs pères spirituels, quand cette paternité s'inspirait avant tout d'une grande pitié pour le pauvre pécheur qui est en chacun de nous. La créature souffrante se ranime sous un regard qui la scrute avec sympathie, elle répond : Tu me sondes, tu me connais et tu m'aimes : je te donne ma vie, puisque tu l'as sauvée.
Il est évident que le Christ, en s'approchant des hommes, éclairait leur vie intérieure à leurs propres yeux. En même temps qu'il leur faisait sentir leur misère mieux qu'ils ne l'avaient jamais sentie, il leurdonnait une telle impression de vie, de tendresse, de beauté divine, que tout ce qu'ils avaient connu jusqu'alors, reculait dans l'ombre, et qu'ils n'avaient plus de sens que pour ce qu'il leur avait donné. Il leur était descendu si loin au fond de l'être, que le monde et les hommes leur paraissaient étrangers avec leurs apparences vaines, et que la seule vie, désormais, était pour eux la vie de la vérité.
Je mentionne encore, pour bieh insister sur la nature du pacte de sincérité dont je parle, l'heureuse influence des amitiés de jeunesse, quand elles sont basées sur la confiance et l'intimité. On ne retrouve plus rien de semblable dans les années ultérieures de la vie, quand le diplomate est venu remplacer en nous le jeune être droit et loyal, qui parle comme il pense, et n'y va pas par deux chemins; aussi, les amitiés les plus fortes, sources d'énergie et de consolations infinies, sont celles où, malgré les changements de l'existence, il subsiste entre deux hommes une confraternité d'âme qui remonte à l'adolescence.
Toutefois, je considérerais comme insuffisante une confession réduite à nos seules misères morales. L'homme, malheureusement, ne cherche pas seulement à cacher le mal, il cache le bien quelquefois avec plus de soin encore, et c'est là un des grands obstacles à l'avancement du règne
de Dieu. Chacun de nous a une mission particulière. A chacun il est donné de recueillir dans sa vie une révélation individuelle. Nous avons besoin de la confesser, de dire aux autres le verbe secret déchiffré à notre conscience, et que la crainte humaine condamne souvent à mourir avec nous, quoique, à vrai dire, nous n'ayons reçu la vie que pour le proclamer. Le monde est dur et inclément à la vérité. Aussi se réduitil souvent à ne pas la connaître. Vtilgus vitlt decipi, ergo decipiatur ! Cet adage est la conclusion que les gens avisés tirent des obstacles que rencontre la vérité et de l'ingratitude dont elle est le plus souvent la victime. Et c'est ainsi que la nuit du mensonge et de l'erreur va s'épaississant.
Il est indispensable de créer des abris où la vérité puisse éclore en paix et se dire à l'oreille avant de se prêcher sur les toits. Ce besoin, sans doute, est de tous les temps, mais il est plus sen-
DU BESOIN DE CONFESSION Çl
sible en des temps tourmentés et critiques où les intelligences et les consciences sont en travail. Le danger est très grand, alors, d'avoir deux pensées : l'une intime, l'autre pour le public. Ce système, en se généralisant, mène droit à la banqueroute spirituelle. Je crains qu'il ne soit trop pratiqué parmi nous. Ayons le courage d'y renoncer. Il faut se voir, s'entendre, se communiquer, fraterniser. Dans tous les domaines du travail et de la pensée humaine, c'est en ce moment le besoin capital. Plus que toute autre chose, ce qu'il faut maintenant aux penseurs et aux hommes d'action qui cherchent les chemins de demain, ce sont de bonnes et longues causeries sous le manteau de la cheminée, un échange d'idées absolument sincère. Une belle récompense attend ceux qui s'arment de courage pour dire ce qu'ils pensent et ce qu'ils sentent. Ils découvrent des amis et des frères, là où ils redoutaient des adversaires. Quand les vérités sont dans l'air et sur les lèvres des hommes, il suffit
d'un cœur généreux qui se donne à elles: aussitôt elles se rassemblent de partout; elles n'attendaient que cette voix pour surgir à la lumière.
Je pense que ces quelques réflexions rencontreront des hommes pour les peser et les comprendre. Il est une divine étrangère qui passe parmi les demeures, frappant aux portes, toujours repoussée, revenant toujours. Quand elle frappera chez toi, frère lecteur, ouvre-lui. Elle n'est redoutable que pour ceux qui l'ignorent et la persécutent. Pour ceux qui la recueillent, elle est la messagère de Dieu, la grande libératrice; elle se nomme : Vérité.
LECTURE
Partage ton pain avec celui qui a faim, et fais entrer dans ta maison le malheureux sans asile; si tu vois un homme nu, couvre-le, et ne te détourne pas de ton semblable. Alors ta lumière poindra comme l'aurore, et ta guérison germera promptement; ta justice marchera devant toi, et la gloire de l'Éternel t'accompagnera. Alors tu appelleras, et l'Éternel re'pondra; tu crieras, et il dira: me voici! Si tu éloignes du milieu de toi le joug, les gestes menaçants et les discours injurieux, si tu donnes ta propre subsistance à celui qui a faim; si tu rassasies l'âme indigente, ta lumière se lèvera sur l'obscurité, et tes ténèbres seront comme le midi. L'Éternel sera toujours ton guide, il rassasiera ton âme dans les lieux arides, et il redonnera de la vigueur à tes membres; tu seras comme un jardin arrosé, comme une source dont les eaux ne tarissent pas. Les tiens rebâtiront sur d'anciennes ruines, tu relèveras des fondements antiques; on t'appellera réparateur des brèches, celui qui restaure les chemins, qui rend le pays habitable,
ÉsaIe LVIII, t-i3.
Il disait aussi à celui qui l'avait invité: «Quand tu donnes à dîner ou à souper, n'invite ni tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni tes voisins riches, de peur qu'ils ne t'invitent aussi à leur tour et ne te rendent la pareille. Mais quand tu donnes un repas, invite les pauvres, les estropie's, les boiteux, les aveugles, et tu seras heureux de ce qu'ils ne pourront te le rendre; cela te sera rendu à la résurrection des justes.»
Luc XIV, 12, i3, 14.
D'ordinaire, nous nous représentons le Christ sur la croix, sur la montagne où il proclame la charte du Royaume de Dieu, ou dans le cercle de ses disciples. Plus rarement, notre
gô l'évangile et la vie
imagination nous le montre mêlé aux menus événements de la vie quotidienne, en prenant sa part,y apportant son esprit. C'est pourtant là qu'il a fait entendre plusieurs de ses plus mémorables paroles, 11 y a, en effet, dans l'Evangile quelques scènes et quelques propos de table dont on ne se souviendra jamais assez. C'est à table que le Christ a reçu les hommages d'une femme tombée, et donné aux pharisiens de tous les temps cette leçon de pitié qui les scandalise encore. C'est à table, assis coude à coude avec des convives dont on lui reprochaitla choquante médiocrité, qu'il a déclaré que le médecin était venu pour les malades et non pour ceux qui se portent bi n.
Il semble que dans ces propos familiers, si nombreux, si divers par leur contenu, le Christ se soit montré plus qu'à l'ordinaire incisif, paradoxal, surprenant. Peut-être est-ce pour cette raison que plusieurs des passages qui les relatent ne sont pas faciles à expliquer en public, et ne
figurent que par exception dans le répertoire courant des prédications.
Celui que nous avons sous les yeux est, entre autres, fort gênant. La lecture en effraie les oreilles délicates II se présente à nous avec des airs subversifs qui lui ont valu généralement les honneurs du silence. C'est très regrettable. Sans doute, cette parole est mordante et fait souffrir, comme du sel tombant sur une blessure, mais elle a aussi une vertu curative. Au fond, c'est une parole d'amour, une des plus chaleureuses et des plus pressantes qui aient passé sur des lèvres humaines. Essayons d'approcher par le cœur des profondeurs sacrées d'où elle est montée.
Prenons d'abord la partie négative du pro- DOS : N'invite ni tes amis, ni tes frères, ni tes
93 l'évangile et la vif.
parents, ni tes voisins riches. Serait-ce une attaque contre la sociabilité familiale? Nos réunions de famille y seraient-elles condamnées? Y aurait-il du mal à inviter son père, son f.-ère ou ses enfants, à offrir un repas à ses voisins, à se mettre en frais pour réjouir ses amis? Le sens littéral du texte permettrait cette interprétation exclusive et sommaire. Mais qui ne voit qu'il nous mettrait en même temps en contradiction avec les enseignements et la conduite ordinaire de Jésus? Ne s'est-il pas assis à table aux noces de Cana, qui n'étaient pa?, certes, une réunion d'indigents et d'infirmes, mais une belle et jo3'euse fête de famille? Le Christ n'a jamais interdit à personne de se réjouir, ni essayé de toucher aux liens du sang ou de l'affection. Il ne pouvait pas entrer dans son esprit de le faire. Tel était son respect pour la famille, qu'il en a fait l'image même du Royaume de Dieu. Nous sommes donc ici en présence d'une forme particulière de langage,
qu'il faut essayer de pénétrer, au lieu de se laisser arrêter dès l'abord. Il y aurait de la mauvaise foi à rejeter en bloc un passage parce qu'il commence par une déclaration d'apparence étrange. C'est pourtant là une des raisons qui ont rendu notre passage impopulaire. Une foule de chrétiens, en lisant cette première ligne, secouent la tête, et passent. Ne serait-ce pas pour se dispenser de lire les lignes suivantes?
Non, il ne faut point passer outre. Supposer que le Christ ait dit une parole inhumaine, c'est se tromper sur toutes ses intentions. Il ne veut pas détruire nos agapes de famille; mais il veut nous en rappeler le véritable esprit. Son but est déjà marqué dans la remarque : De peur qu'ils ne t'invitent aussi à leur tour.
La vérité est que l'agape de famille, comme toutes les belles choses, peut dégénérer. Le repas auquel le Christ prenait part en était une preuve. A la base même de cette réunion, il y avait une hypocrisie. On avait invité le Christ
lOO I. EVANGILE ET LA VIE
pour l'observer; c'est ce qui est dit en toutes lettres au début du chapitre.
Près de cet hôte qui a transformé en piège ce qui doit être un bienfait, le Fils de l'homme saisit l'occasion pour parler de l'hospitalité vraie, et en dégager le sens.
Inviter, exercer l'hospitalité, qu'est-ce?
C'est donner aux autres un témoignage de fraternité, leur ouvrir sa maison, et se mettre à leur disposition avec un désintéressement absolu.
Il ne faut donc pas qu'il y ait de l'égoïsme et du calcul autour de nos tables de famille. Celui qui invite pour être invité, celui qui invite pour observer, celui qui invite pour exploiter l'influence d'un convive puissant ou la complaisance d'un hôte modeste, fait dévier l'hospitalité de son but. L'hospitalité, l'Orient ancien l'avait bien compris, c'est l'image de l'humanité supé- ^ieure^ Elle efface les distances, oublie les haines mêmes, et ne se souvient que d'une chose: C'est
LE CHRIST A TABLE lOI
que l'hôte qui entre dans notre maison est un homme, et un homme que Dieu nous envoie.
Le Christ ne condamne pas les fêtes de famille, mais l'égoïsme familial et le trafic avec l'hospitalité.
Or, dès que le véritable esprit règne dans une réunion de famille, il se mêle à la joie de tous une douleur secrète. Malheur à celui qui se réjouit, et qui oublie le déshérité, le solitaire, le paria sans feu ni lieu. Il est impossible qu'un chrétien ait chaud, sans songer à ceux qui souffrent du froid, ni qu'il se réjouisse en famille sans penser à ses frères affligés. Ceux qui fui raient cette douleur comme un trouble-fête n'au raient jamais rien compris à l'Evangile. Au fond le chrétien est un crucifié, mais sa douleur comme celle de son maître, est libératrice; elle donne des leçons de pitié, d'humanité et pousse à l'action.
Elle le pousse donc, au moment même où il reçoit son père, son frère et ses amis, à songer qu'il manque du monde autour de sa table et dans sa maison, du monde qui, peut-être, aurait plus besoin d'être invité que ceux qu'il voit en face de lui. En vérité, à côté de chaque chrétien qui se met à table pour recevoir ses amis et ses proches, quelqu'un d'invis ble s'assied pour lui dire à l'oreille, avec un accent qu'il ne peut plus oublier : Invite les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles...
Oh! je sais ce qu'on essaie de répondre à cette voix. On lui répond : Tu n'y penses pas; inviter tous ceux-là, mais c'est impossible, « ils sont trop». Et puis, ils seraient mal à l'aise ici. Le luxe de cette demeure les gênerait, et gâterat leur plaisir. Ce n'est pas ici un cadre pour recevoir une cour des miracles.
Mais l'hôte invisible continue, et, à moins que vous ne soyez chrétien que de nom, il ne cesse de répéter à toute occasion: Invite-les, invite-les!
LE CHRIST A TABLE Io3
Permettez-moi de vous dire ce qu'il entend par là.
Inviter, c'est traiter quelqu'un d'égal à égal, de frère à frère. C'est peut-être moins, mais c'est aussi infiniment plus qu'on ne s'imagine d'ordinaire. La plupart des lecteurs de notre texte pensent à un repas où l'on nourrit des indigents. Cela est fort recommandable, mais cela n'équivaut pas encore à une invitation. Une invitation est avant tout une marque de courtoisie, un signe d'estime. Vous me demanderez : Que peuvent faire ces marques à un être qui meurt de faim? Je vous répondrai que cet être est un homme, et que tout ce qui lui rappelle qu'il est un homme est aussi nécessaire à sa vie que le pain qu'il man^e.
La pauvreté est un malheur, mais le malheur des malheurs est que cet accident, qui s'appelle
la pauvreté, devienne, pour ainsi dire, votre substance, et que l'on en arrive à oublier que vous êtes un homme, pour ne plus se souvenir que d'une chose, c'est que vous êtes un pauvre.
La cécité est un malheur, mais combien est-il moins dur d'être aveugle, que de se sentir désigné par son infirmité même à n'être plus à la fin que l'aveugle, ce quelqu'un dont on ne se doute même plus qu'il est un homme.
Notre façon de faire du bien aux pauvres et aux infirmes, leur rappelle leur pauvreté et leur infirmité : nos bienfaits leur causent des souffrances, si tant est qu'ils n'ont pas, depuis longtemps, oublié eux-mêmes qu'ils sont autre chose que des pauvres et des infirmes.
Invite-les, dit le Christ, et jamais parole plus humaine n'a été prononcée.
Aie pour le pauvre et l'infirme une politesse, une attention, trouve dans ton cœur et dans ton amour un signe qui lui rappelle qu'il est un homme. Sa misère est comme un tombeau où sa
LE CHRIST A TABLE lOD
dignité sommeille, ensevelie. C'est quelque chose de respecter ce tombeau, de s'en approcher avec piété, de le soigner et d'y entretenir une fleur; mais chacun de ces soins s'adresse à un mort, il montre que vous acceptez sa mort, et que vous la confirmez. Faites donc plus et faites mieux. Souvenez-vous que c'est un vivant qui est couché là, sous la poussière lentement amassée des jours de souffrance. Soufflez sur cette poussière^ dégagez la figure humaine; parlez à Lazare, et faites-le surgir des linceuls qui l'enveloppent, de la nuit qui le recouvre!
En suivant la parole du Christ dans sa haute spiritualité, nous arrivons à une autre conséquence, fort inattendue.
Ce pauvre, cet estropié, cet aveugle qu'il faut inviter, peut bien être quelquefois un riche. — Car il arrive au riche ce qu'il arrive au pauvre: on oublie qu'il est un homme. Quand ce riche
io6 l'évangile et la vie
est mauvais, dur de cœur, orgueilleux de son or, il paraît naturel qu'il soit châtié par où il pèche. Mais quand c'est un homme de cœur, compatissant, doux aux humbles, cela est tout différent. Or, il arrive communément qu'à celuilà aussi on dise qu'il est riche, comme s'il n'était que cela. // est riche, cela dit tout. De quoi peutil avoir besoin après cela, et que pourrait-il lui manquer? A quoi bon lui offrir quelque chose? Ne peut-il pas se l'offrir lui-même, et dans des conditions infiniment meilleures? Il est riche, donc on passe outre, et de même qu'on porte une aumône au pauvre ou une couronne au cimetière, de même on donne à ce riche des témoignages non équivoques d'un respect ou d'une gratitude qui ne s'adressent qu'à sa situation. Combien en est-il, de par le monde, de ces riches dont on a oublié depuis longtemps qu'ils sont des hommes, pour ne se souvenir que de leur coffre-fort? Le collecteur connaît leur adresse et leurs titres, les œuvres de charité ont
marqué leur nom d'un signe favorable ; les membres mêmes de leur famille attendent, à jour fixe, leurs présents, comme on attend le lever certain du soleil ; mais personne n'a jamais pensé qu'ils étaient seuls, souffrants, qu'ils avaient un cœur et qu'ils mouraient d'inanition, eux qui pourvoient avec tant de dévouement aux besoins des autres. Jamais une attention fraternelle, jamais une simple et franche parole de tendresse humaine!
Personne n'y pense et ce n'est ni par méchanceté, ni par ingratitude, mais par conviction : ils sont riches/
Eh bien, je vous les signale comme des pauvres et des misérables, et peut-être, si ma parole ne tombe point sur le rocher, quelquesuns d'entre vous se repentiront-ils de leurs omissions, et sauront-ils trouver un moyen de les réparer.
io8 l'évangile et la vie
Invite le pauvre ! Le pauvre, c'est encore celui qui vit sans foyer, sans famille. Vous ne savez pas ce que vous possédez, vous tous qui avez un home aimé, affectueux, quelque modeste qu'il soit d'ailleurs. Et vous ignorez surtout ce qu'on éprouve quand on est seul. Vous ignorez ce que c'est que de sortir sans que personne dise: Adieu, resteras-tu longtemps? ou de rentrer sans que personne vous souhaite la bienvenue et dise: Oh! combien tu as tardé! Le foyer le plus humble est une richesse, et contient une merveilleuse puissance pour réchauffer les cœurs. Pourquoi donc y songeons-nous si peu? Vous dites: Nous n'avons pas les moyens de recevoir. Mais on ne vous demande pas de faire d'autres frais que des frais de bonne volonté et de sociabilité. Invitez le solitaire. Peut-être ce solitaire est-il là tout près de vous, livré à lui-même, aux inspirations de sa tristesse ou de son ennui, alors qu'il suffirait d'un peu d'intérêt amical pour le rendre heureux et
meilleur. II est si douloureux d'être un isolé et un oublié. Pensons à ceux qu'on oublie !
Et vous qui avez les moyens d'inviter vos amis, de vous réjouir avec eux, d'abandonner à certains jours votre maison hospitalière aux ébats de vos enfants et des compagnons de vos fils et de vos filles, vous surtout pensez à ceux qu'on oublie, à la jeunesse solitaire, éloignée du foyer paternel, aux prises avec les difficultés de la vie, exposée aux tentations de la rue. Ceux-là aussi sont pauvres. Il y a des jours et des soirs dont ils ne savent que faire, et ils en font un mauvais emploi, faute de mieux. Peut-être ne vous sont-ils rien^ et ne leur devez-vous rien. Aucune relation mondaine ne les a recommandés à votre attention. Je vous les recommande au nom de Celui qui aime la jeunesse et qui souffre de voir tant de braves cœurs s'égarer dans ce monde obscur.
Invite le pauvre! J'ai vu, un jour, de cette parole, une illustration que je n'oublierai jamais. C'était dans une maison de santé, près du lit d'un des hommes les plus malheureux que j'aie jamais connus. Frappé dans ses affections, car il avait perdu tous les membres de sa famille ; frappé dans son corps, car il se mourait d'un mal affreux qui le clouait au lit depuis des mois; frappé dans ses croyances, car il n'avait plus le bonheur de garder au sein de ses tortures l'espérance d'un monde meilleur, il se trouvait là plus misérable que Job lui-même. Job, en effetj pouvait dire: « Lors même qu'il m'écraserait, je croirais en Lui ! »
Comme je sondais du cœur cette détresse, et que ces ténèbres d'âme m'épouvantaient, je vis entrer une femme, une garde-malade, apportant le repas du soir. Elle fit son service non seulement avec un grand soin, mais avec toutes sortes de paroles aimables, de sourires, de
questions, comme on les poserait à une personne bien portante. En un mot^ elle soignait le malade, mais elle se souvenait de l'homme, et ne le traitait pas comme un être exceptionnel, mis hors du monde par son infortune. Quand elle fut sortie, gracieuse, et saluant comme une visiteuse qui se retire, je vis la figure émaciée du moribond s'éclairer d'un sourire : « Je n'ai jamais été gâté, dit-il ; comme c'est bon, pourtant, d'être un peu gâté ! »
Cette femme venait d'accomplir, sans peutêtre le connaître, le commandement de Jésus: elle avait invité le pauvre. Sourire aux gens heureux, être gracieux pour ceux qui ont la joie, la jeunesse, la santé, cela est bon, cela est un des rayons de lumière que Dieu nous envoie dans ce monde affligé ; mais sourire aux êtres frappés et brisés, à ceux qui n'ont plus d'espérance, se faire, pour s'approcher d'eux, aussi gracieux, aussi empressé que possible, apporter une caresse à celui que le malheur a
tordu, que la mort semble déjà avoir marqué de son sceau, combien cela est-il plus beau et meilleur ! Et qui sait si la miséricorde éternelle, qui s'incline sur nos détresses et sur nos ignorances, n'avait pas choisi cette femme pour porter un message à l'un des plus meurtris d'entre ses enfants ?
Invite les pauvres. Ce conseil a une application pour ceux qui possèdent la science ou en général la culture de Tesprit. Qu'ils en fassent part avec libéralité aux petits, aux ignorants. Qu'ils se fassent enfants et familiers avec les enfants. Jamais la science n'est plus touchante, ni l'art plus rayonnant, que lorsqu'ils éclairent les fronts obscurs. Je sais bien qu'il y a certains privilégiés de la terre qui trouvent que ce genre de biens leur est réservé, que ce sont là mets trop délicats pour être servis aux gens grossiers. Scandalisé de voir le peuple circuler
LE CHRIST A TABLE Il3
au Louvre ou dans les salons de l'Hôtel de Ville, quelqu'un me disait un jour: «Pensez-vous que ce soit pour ces gens-là que Puvis de Chavannes a peint ses plafonds ? — Je ne sais, en vérité, répondis-je, si c'est pour eux qu'il les a peints. Mais je connais un autre plafond plus beau que tous ceux de la terre : celui que constellent, le soir, des myriades d'étoiles, celui sur lequel, selon la magnifique image du poète:
Dieu peignit l'aube, en fresque, au mur noir de la nuit! La plus infime prunelle a le droit de s'élever vers cette merveille des merveilles. J'en conclus que les belles choses sont faites pour être regardées par tous ceux qui peuvent les voir. Je pense même qu'on ne pourra jamais rien faire d'assez noble ni d'assez grand pour inspirer, élever,, consoler la foule, et que celui-là mérite le mieux de l'humanité qui, ayant reçu de Dieu de grandes richesses de la pensée, les transforme en pain pour nourrir les âmes qui ont faim.
Et cette remarque me ramène à Jésus. Il n'y a pas, de sa parole, de plus éloquent commentaire que sa vie. C'est pour les petits et les oubliés qu'il a combiné son enseignement. Il a traduit le Verbe éternel en paroles de simplicité, et pour mieux éclairer et réchauffer les cœurs, il a penché son front jusqu'au niveau des têtes d'enfants.
Puis, pour compléter son oeuvre et l'étendre aussi loin que s'étendait son amour, il a dressé sur la terre cette table de Dieu qui est l'image même du royaume des cieux. Ouvrant les bras tout grands, il y a convié les cœurs froissés, les pauvres pécheurs, les vaincus de la vie. Vers quel festin vit-on jamais se porter plus d'indigents, se traîner plus de boiteux et de paralytiques, tâtonner dans l'ombre plus d'aveugles? Comme ils se sont levés de leur poussière, les affamés de tous les âges, pour aller manger ensemble le pain de vie et boire à la grande
coupe d'amour, profonde comme l'immensité ! Nul n'est exclu que celui qui s'exclut lui-même Et les premières places sont pour les derniers les désespérés^ les écrasés, ceux que l'impi toyable mécanique du monde a égalés à la boue et jetés au rebut. Il semble qu'en les dédomma géant avec usure, la Bonté immortelle ait voulu se mettre au large elle-même. Elle leur dit: Venez à moi; plus vous avez souffert, mieux je veux vous traiter. Pour vous, j'illuminerai la maison paternelle, pour vous, je tuerai le veau gras ; les plus purs de mes serviteurs, pareils aux anges de pitié, mettront leurs mains sous vos pieds déchirés, et pour mieux bercer votre souffrance, ils lui chanteront un cantique du ciel!
Invite le pauvre ! Plus je la regarde, cette simple parole tombée de la table où s'assied le Christ, plus elle s'éclaire à mes yeux. Ce n'est,
it6 l'évangile et la vie
il est vrai, qu'une miette oubliée ; mais ramassons-la pieusement, et bientôt, à force de la respecter, nous reconnaîtrons qu'elle est de celles qui ont la mystérieuse vertu de nourrir les multitudes !
LECTURE
Ne méprise rien, que ce soit grand ou que ce soit petit.
Sir. V, i8.
Celui qui est fidèle en peu, l'est aussi en beaucoup.
Luc XVI, 10.
Celui qui n'estime pas les choses de valeur modeste, diminue de jour en jour.
Sir. XIX, I.
Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.
Luc XIX, 10.
Ramassez les miettes pour que rien ne se perde.
Jean VI, i3.
Dans le cadre où nous la rencontrons, cette recommandation étonne quelque peu. Se soucier des restes d'un repas miraculeux paraît exagéré. Un tel repas n^a donné de peine à personne ; pourquoi soigneusement recueillir ce qu'à la première occasion il serait si facile de produire encore, en masse et tout frais? Mais évidemment il n'est pas bon que quelque chose se perde, ni qu'une fois rassasiée, la foule marche avec mépris sur le pain qui l'a nourrie. S'il n'est
pas juste, s'il est contraire à l'ordre, à la reconnaissance, de laisser traîner et périr les miettes d'un festin miraculeux, à combien plus forte raison ne faut-il pas gaspiller celles qui sont le résultat de longues peines. Voilà de quoi je désire vous entretenir en me laissant conduire, par une parole de Jésus, à travers le domaine matériel et le domaine spirituel.
L'économie est une vertu. C'est trop peu dire; l'économie suppose tout un bouquet de vertus réunies. Je me hâte d'ajouter qu'elle est fort délaissée. La soif de jouissances immédiates nous fait adhérer à d'autres méthodes, et la majorité de nos contemporains préfèrent manger leur blé en herbe que de se baisser pour ramasser les miettes. — Dans le peuple surtout l'économie
est décriée. Des maîtres, pour le moment très écoutés, lui font la pire des réputations. Elle serait un signe de bêtise et d'égoïsme, et ce sont là les stigmates auxquels on reconnaît l'infâme bourgeois. L'ouvrier économe, c'est de la graine de patron, c'est un capitaliste en herbe, livré aux calculs mesquins. Le compagnon insouciant, qui boit le samedi sa paye de la semaine, est bien plus sage que lui et plus généreux.
Et ainsi, de jour en jour, la masse s'en va, quittant de solides pratiques, descendues au rang de vieilleries, pour adhérer à des utopies creuses qui n'ont même pas l'avantage d'être nouvelles.
Je n'en admire que plus ceux qui ont gardé l'usage du bas de laine, et. Dieu merci, il en reste.
Quand on vit dans la richesse, l'aisance ou seulement dans un bon ordinaire, il est presque
impossible de s'imaginer ce qu'il faut d'énergie pour économiser dans la gêne. Prévoir l'avenir est plus facile quand le présent ne vous accable pas. Mais lorsque le souci du pain, la pauvreté, la faim vous tiennent, les besoins pressants et impérieux font taire les voix du lendemain. Économiser sur le nécessaire, se priver aujourd'hui pour l'être un peu moins plus tard, c'est très dur. Et surtout cela suppose une vigilance et une patience de tous les instants. Persévérance, esprit de renoncement, tempérance, fermeté en face des tentations et des entraînements, tout cela est indispensable aux pauvres gens économes, et par -dessus tout, il leur faut un grand amour pour leur famille. — C'est là le ressort intime qui leur permet de soutenir une tâche si malaisée.
Avez-vous Jamais, en des heures de maladie ou de grande préoccupation, accompli quelque
travail, entrepris, par exemple, quelque ouvrage de tapisserie de longue haleine et tissé vos pensées dans les feuilles et les fleurs? A force de s'associer, votre histoire intérieure et votre travail ne faisaient plus qu'une seule chose, et après des années encore vous pouviez vous dire : cette fleur me rappelle le jour où j'attendais des nouvelles de mon fils absent et malade. Je flottais entre la crainte et l'espérance et ma main tremblait. Quelque chose de sa fièvre est demeuré dans cette tige frêle... Voici une hirondelle que j'ai brodée, après avoir reçu un heureux message qui me rassurait et m'annonçait le retour prochain. Jamais je ne pourrai la regarder sans songer à toute la joie dont un coeur de mère est capable!...
Le labeur d'économie ressemble à ces ouvrages de patience. Les petits sous aussi ont leur histoire. Cette histoire est faite de veilles, de soucis, de tendresse, de sacrifices sublimes. Jamais les grosses sommes d'argent anonyme n'attein-
dront à la puissance de signification de ces petits sous amassés un à un, mis soigneusement à part, et auxquels on a dit : Petit sou, je te garde aujourd'hui afin que tu me gardes demain ; je te confie un poste d'honneur: le jour où la misère s'approchera de mon seuil et fera mine de le franchir, tu lui crieras : on ne passe pas !
L'économie n'est pas, cependant, l'apanage du pauvre seulement, et comme une sorte de nécessité dont quelques-uns parviennent à faire une vertu. L'économie est une loi de la vie. Quelque riche et inépuisable qu'elle paraisse, la nature n'est pas prodigue. Si vous la voyez au printemps prodigue de fleurs, si, dans certains êtres, elle multiplie les germes à profusion, c'est qu'elle prévoit les légions d'ennemis, les my-
riades d'agents destructeurs qu'il faut submerger sous les flots de la vie. Mais la nature ne fait rien de trop et ne laisse rien perdre. Si quelque chose pouvait se perdre, s'anéantir sans trace et sans effet, ce serait la plus formidable infraction aux lois de l'être. Il nous apparaît donc que, dans cette création immense, la valeur des plus petites choses soit établie avec autant de force que celle des plus grandes.
L'homme ne viole pas impunément des règles si fermes. Quelle que soit sa situation de fortune, il leur est soumis, et leur infraction retombe en châtiments sur lui ou sur les siens. Il n'est pas permis de mépriser les miettes parce qu'on dispose d'amples provisions. Tant d'autres seraient contents d'avoir ce que vous perdez! C'est une raison déjà d'y prendre garde. Mais il y en a une autre, et elle est du ressort de vos intérêts immédiats: L'homme qui laisse du bien se perdre, se perd. — Celui qui ne connaît pas la valeur des choses, ignore la peine qu'elles ont
coûtée; celui qui ne sait pas le prix de l'effort et de la peine, ignore le fond même de la vie, et perd la vie. Quand tu sauves ce qui est exposé à périr, tu sauves en même temps une partie de toi-même.
Au point de vue de l'éducation, aucune vérité n'est plus importante que celle-là. Il est impossible d'élever des enfants dans un milieu où l'on ne respecte pas le travail et l'argent, et où, par conséquent, on dépense sans compter, gâte sans nécessité, dissipe et foule aux pieds les miettes avec une insouciance stupide. Fussiez-vous des Crésus, ne souffrez jamais que vos enfants jettent un morceau de pain. Et si la légèreté de leur âge les exposait à cet acte, dont les conséquences leur échappent, dites-leur ce qu'ils viennent de faire sans le savoir. Vous leur racontez bien des contes de fée, et j'aurais garde de vous critiquer. L'âme enfantine a besoin d'être nourrie de mer-
veilleux. Mais elle a besoin aussi de se tremper dans les réalités; et certaines humbles réalités sont elles-mêmes les plus grandes merveilles. Parmi nos écrivains populaires qui ont exercé la plus heureuse influence morale, n'en est-il pas un qui s'est illustré pour avoir écrit l'histoire d'une bouchée de pain? Répétez, pour vos enfants, le bienfait qu'en écrivant son livre, Jean Macé a fait aux enfants de France.
Quand votre enfant jette un morceau de pain, faites-le-lui ramasser et contez-lui l'histoire de ce morceau de pain. Dites-lui ce qu'il a fallu pour que ce pain existe. Dites les peines du laboureur et du semeur, sous le ciel d'automne, inclément et changeant; l'obscure germination dans la terre, les longs sommeils sous la neige, le réveil au printemps, quand tout ce qui verdit sur les sillons envoie son salut au soleil, source de vie. Décrivez l'espérance du laboureur quand le blé monte en épis, et son angoisse quand l'orage monte à l'horizon. N'oubliez pas le moissonneur
qui fauche sous les ardeurs caniculaires, et ce pauvre forçat des villes, voué au travail nocturne dans des caves surchauffées, et qu'en nomme l'ouvrier boulanger.
Si votre enfant vous écoute, il ne jettera plus de pain, et vous aurez fait mieux que de sauver un débris de nourriture : vous aurez sauvé une âme d'homme. Il ne faudrait jamais se mettre à table sans prier ainsi: « Béni sois-tu, ô Père, pour le pain ! Il a mûri sous ton soleil et sous la peine de l'homme. Donne-nous de ne l'oublier jamais, afin qu'il nourrisse en nous des coeurs reconnaissants et fraternels. »
11 n'y a pas seulement du profit à ramasser les miettes et à les respecter, il y a du bonheur aussi. Les petites acquisitions sont celles qui nous font le plus de plaisir. Un lopin acheté rend plus heureux qu'une terre seigneuriale. Que ne pourrait-on pas dire sur ce chapitre
aux jeunes gens qui entrent en ménage, et à ceux qui n'y entrent pas? Vous dites: je n'ai pas de quoi me marier. Vous préférez être au large tout seul, qu'à l'étroit avec une femme et des enfants. Quelle erreur. Ce qui vous manque ce n'est pas l'argent, c'est le secret de l'économie et celui du bonheur. Vous dépenseriez moins et vous dépenseriez mieux à deux que seul. Mais fussiez-vous dans une situation brillante, je vous dirais : Prenez garde, commencez simplement. Et ce que je redoute pour vous, ce n'est pas autant la dépense inconsidérée que la perte de ce qui vaut mieux qu'un bien extérieur. De trop brillants débuts nuisent au bonheur. Commencez humblement, et augmentez-vous peu à peu. Vous vous aimerez mieux; l'air de la maison ne sera pas chargé des miasmes délétères qu'exhalent le luxe et la vie facile, et ceux que Dieu vous accordera trouveront, autour de leur berceau, une atmosphère plus saine et plus virile.
l3o l'évangile et la vie
Il m'est très difficile de trouver de la poésie à •ce qu'il est convenu d'appeler la vie du grand monde. Lorsqu'il s'y rencontre de la grâce, de la santé, c'est toujours sous la forme la plus simple et la plus humaine, celle qui se rapproche ■de l'existence normale de tout le monde. Je plaindrai toujours les personnes que leur richesse empêche de jouir des petits bonheurs de la vie, qui consistent si souvent à tirer quelque chose de rien, à transformer en objets utiles ce qui semblait du déchet, à faire, dans son intérieur, de petites répétitions domestiques de la multiplication des pains, et à faire crier au miracle ceux qui ne sont pas dans le secret. Que de mères de famille ont laissé dans le cœur de leurs enfants des souvenirs ineffaçables pour toute l'existence, parce qu'elles avaient su faire de leurs dix doigts, pour la table, l'habillement, l'habitation, des choses qui tenaient de l'incroyable.
RAMASSEZ LES MIETTES l3l
Ramassez les miettes! Suivons cette parole dans le domaine spirituel. Je suis d'abord très frappé de la signification qu'elle a pour l'histoire de l'humanité. De cette histoire, que nous restet-il souvent? Quelques miettes. Avec des débris découverts dans les tombeaux, des vestiges d'inscriptions, des manuscrits rongés, un certain nombre de colonnes brisées, de statues mutilées, de tessons d'antique vaisselle, on est parvenu à ressusciter des âges disparus. De combien de menues trouvailles, que le passant vulgaire foulerait aux pieds, n'a pas été construit le pont qui relie le présent au plus lointain passé, et sur lequel nous pouvons aller au pays du souvenir, entendre ses voix et recueillir ses leçons?
i32 l'évangile et la vie
N'est-ce pas en collectionnant les miettes, que les sciences naturelles ont pu nous mettre au courant de faits sur lesquels les couches profondes des siècles semblaient avoir déposé un voile impénétrable? Un savant trouve un os, un débris d'os, miette tombée du festin de quelque ancêtre troglodyte ou de quelque carnassier préhistorique. Il rapproche cet os d'une dent, d'une empreinte conservée dans la pierre, et des créations, depuis longtemps retournées à la poudre, reprennent vie devant son esprit.
Un autre savant rencontre un fait, le plus commun, le plus trivial. Mais il l'observe; il en part pour en saisir un autre, et, de proche en proche, il est mis sur la voie d'une de ces découvertes, qui font tomber aux mains fragiles de l'homme le gouvernement des forces les plus colossales. Souvenez-vous du couvercle de mar-
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mite qu'observa Papin et dont est sortie toute la mécanique moderne; de Franklin inventant le paratonnerre en jouant au cerf- volant; de Newton à qui une pomme tombée fut messagère de la grande loi de gravitation universelle. Rappelezvous ce qu'il a fallu de minutie, pour arriver à surprendre dans sa retraite le secret de la vie des infiniment petits, agents de fermentation, de contagion, de décomposition? Ce n'est plus de miettes dont il s'agissait là, mais de choses en comparaison desquelles une miette est un vaste continent aussi inexploré, aussi ténébreux que l'Afrique centrale. Le nom du ramasseur de miettes, Pasteur, vivra aussi longtemps que le nom de celui qui a découvert le nouveau monde.
J'en arrive à quelques interprétations morales et religieuses de notre parole. Elle a d'ailleurs
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des applications sans nombre. Et voici d'abord une première signification, plutôt mélancolique. Je pense aux miettes et aux débris de la vie, à ce qui nous reste à un certain âge, quand les années ont passé sur nous en nous dépouillant. Je pense à ceux que des événements malheureux, la ruine, la maladie ou le deuil ont réduits à vivre de peu de chose.
Un homme en pleine santé est comme un convive en pleine table. Ses provisions le rassurent. Il consomme et dépense sans compter. Parfois, il dépense en prodigue, et n'apprécie pas son bien. Mais le temps vient où, de cette belle chaleur du sang, de cet entrain, de ce feu des regards, de cette abondance de vitalité, il ne nous reste qu'une ombre. C'est l'âge, ce sont les accidents. Toujours est-il que nous sommes amenés à faire de pénibles comparaisons entre jadis et aujourd'hui. Il ne faut pas que ces comparaisons deviennent notre seule occupation. Ramassons les miettes! Employons avec soin
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ces vestiges d'une force autrefois si exubérante et souvent si peu consciente de son prix et de son devoir. Et peut-être les miettes deviendront-elles plus utiles que le festin. — Faisons de même, si nous avons perdu notre fortune. Il faut plusieurs fois recommencer sa vie, et toujours avec d'autres éléments. Si les flots ont détruit brillant vaisseau qui portait votre étoile, jetez vous dans une barque; si la barque se brise aux écueils, montez sur une planche.
Mais peut-être êtes-vous frappés au cœur. Vous avez aimé. Votre vie lentement s'est confondue avec d'autres vies, selon la loi douce et puissante que Dieu lui-même a donnée. Et la mort est venue, enlevant ceux que vous aimiez, déchirant les liens, arrachant votre vie avec celle de vos enfants, de vos parents, de votre femme ou de votre mari. Et vous voici sur des ruines. Est-ce bien vous qui êtes là
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ou un autre ? Il y a des heures où vous ne le savez pas. Ce n'est plus vous, car le meilleur de vous dort dans la tombe : on meurt toujours avec ceux qu'on aime. Et cependant c'est vous, puisque vous souffrez et pleurez, et que cette douleur même vous rappelle que vous existez toujours. Ramassez les miettes, pauvre sœur, pauvre frère! Ramassez-les pieusement, ces chères miettes du souvenir. Disputez à la destruction ce qui reste de ceux que vous avez aimés. Aimez-les dans les vestiges de leur vie, dans les œuvres inachevées qu'ils vous ont léguées, dans ce qu'ils avaient de plus pur, dans ce qu'ils avaient d'immortel, et vous commencerez à comprendre, par des signes que Dieu proportionne à notre faiblesse, que la mort n'a pas la Toute-Puissance, et que ce n'est pas à elle qu'appartient le Règne. Lentement tissé par la piété de votre cœur, un fîl, ténu d'abord et toujours plus résistant, reliera votre âme au monde invisible. Vous sentirez que, s'il y a de la mort dans
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nos vies, si bien des choses qu'on touche et saisit ne sont que néant, il y a de la vie dans la mort. Les morts vivent pour ceux qui les aiment. Pour apprendre à les posséder dans la vie incorruptible, et pour croire aux promesses mystérieuses faites à la douleur, il ne faut pas consentir à ce qu'ils meurent en nous-mêmes. Ramassez les miettes!
L'Évangile écrit, qui est sous nos yeux, ce sont des miettes aussi. Les heureux disciples qui entendaient le Christ étaient au festin même. Pour nous, on a ramassé quelques paniers de reliefs avec lesquels tous les efforts des hommes ne sauraient jamais refaire un tout extérieur. Mais ce qui nous sauve, c'est que l'esprit du pain est dans chaque miette. Quiconque mange de ce pain-là (et la taille du morceau ne fait rien à l'affaire), quiconque mange de ce pain-là naît à la vie. Il semble que la puissance de Dieu se plaise
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dans la faiblesse des moyens. L'homme, dans sa sagesse, aspire au festin complet. Quelques-uns d'entre nous réclameraient volontiers, pour le salut, l'absorption intégrale de tout un divin repas, auquel rien ne manque ni comme aliments, ni comme service. Que de fois n'a-t-on pas proclamé que tels et tels aliments spirituels ne sont pas du pain complet. Certes, je ne suis pas de ceux qui s'imaginent que tout est bon, pourvu qu'on le mange de grand appétit. Mais il faut dire ce qui est vrai : la moindre miette de l'Evangile, le moindre petit morceau tombé de la table du Christ, pain ou poisson, suffit pour faire vivre l'âme et la mettre au large. Et ce n'est pas là une exception : c'est la règle, c'est le miracle permanent. J'en prends à témoin tous ceux qui ont été sauvés de cette mort atroce, la mort par la faim de l'âme : n'est-ce pas par une miette, souvent tombée au hasard, qu'ils ont été sauvés, une parole, un signe, un message infirme et tronqué; mais il y avait là-dessous ce je
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ne sais quoi d'éternel qui fait le pouvoir des germes, la virulence des levains, la contagion de l'étincelle. Ceux qui s'appliquent à nourrir les âmes font tous les jours des expériences analogues. Ils préparent de grands festins où éclate l'art du cuisinier, où la viande est abondante, où le vin coule à flots. Ils font de leur mieux, enfin. Et lorsqu'ils font le compte de leurs labeurs, il se trouve, ici et là, quelqu'un qui a retenu et qui a profité. Or, le plus souvent, de quoi a-t-il profité? D'une remarque en apparence insignifiante à laquelle vous n'attachiez aucune importance, alors que vous aviez mis tout votre espoir en certains morceaux de choix qui n'ont rien donné. Pourquoi cela? Un seul pourrait vous le dire : le Dieu des miettes.
Nous ne reverrons plus le Fils de l'homme nourrir les foules avec un peu de pain et quelques poissons. Et pourtant, ce dont il s'agit ici,
c'est moins un fait daté et catalogué que l'histoire même des hommes.
La vie est toujours le même désert, et toujours la même foule y est errante et affamée. Vous dites, en voyant ces multitudes et ces steppes arides : « Où trouver en un désert assez de pain pour nourrir tout le monde?» Et vous oubliez qu'il y a toujours parmi vous Celui qui dit : Combien de pains avez-vous?
Allez à lui avec ce que vous avez. Apportez votre pauvreté. Ces moyens dont la misère vous accable, il les touchera, et vous ne les reconnaîtrez plus. Ce pain, il le rompra; en passant par ses mains, il contractera des vertus ignorées. Tant que vous vous disputerez pour le pain vous le diminuerez, vous le mettrez en mor ceaux, et vous morcellerez avec lui vos cœurs Mais quand vous romprez le pain de fraternité de bonté, d'amour, plus vous partagerez, plus il y en aura. La force de Dieu augmente en celui qui la communique aux autres.
Ne désespérez pas de votre temps, de vos contemporains. Regardez à Jésus. Dans le royaume des cieux, le royaume de clémence, de bonté, de vérité, la pierre que les maçons avaient rejetée est devenue la pierre angulaire. Cela s'est accompli pour Jésus. Cela s'est accompli pour ses disciples. En regardant ses disciples, le Christ aurait pu dire : Que sont-ils pour conquérir la terre ? Il a dit, au contraire, en posant la main sur un pauvre pêcheur du lac de Génézareth : Tu es Pierre, un roc, et sur ce roc je bâtirai mon église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle! Et à tous ensemble il a dit : Ne crains rien, petit troupeau, il a plu au Père de vous donner le Royaume.
Il en sera toujours ainsi. Ne dites pas : les temps sont mauvais, l'esprit ne souffle plus, la foule est dévoyée, le pain manque, et la nuit arrive. Savez-vous si ces rougeurs que vous prenez pour le couchant ne sont pas les feux de
quelqu'aurore inespérée? Mais qu'importe. Au déclin des jours comme à leur lever, quand les siècles et les sociétés finissent, comme lorsqu'ils commencent, la vie est un désert, si l'on n'y met ce que le Christ y apporte.
Qu'il nous enseigne à accommoder les restes, à pieusement recueillir les miettes. Qu'il nous donne un peu d'amour avec notre misère, un peu d'espoir avec notre pauvreté, un peu de confiance avec nos doutes, un peu, enfin, de ce pain de Dieu qui donne la vie au monde, et nous aurons le pouvoir de faire vivre nos frères; et voyant les effets de cette nourriture qui rend fort et fait aimer, nous n'aurons plus qu'une seule prière : Seigneur donne-nous toujours de ce pain-là.