‹ L'évangile expliqué, défendu, médité (volume 2)Chapitre 212 sur 359 · JÉSUS CHEZ ANNE ET CHEZ CAIPHE · texte numérisé non relu

JÉSUS CHEZ ANNE ET CHEZ CAIPHE

(Mt. xxvi, 57-68; M'', xiv. 43-65; Jo. xvm, 42-26).

A. JÉSUS CHEZ ANNE (Jo. XVIII, 42-26).

ce Les soldats, cependant, » sur l'ordre de « leur tribun, et les archers des Juifs, se saisirent de Jésus, et le lièrent, » comme un malfaiteur, « et l'emmenèrent d'abord chez Anne, parce qu'il était le beau-père de Oa'/phe, qui était le Pontife de cette année-là. »

Anne, ou Hanan, (nommé Ananos par l'historien Josèphe), avait été nommé grand-prêtre, Tan 12 de l'ère chrétienne, sous le rèeme d'Auguste, par le gouverneur de Syrie Q. Sulpicius Quirinus ; puis, après avoir rempli cette dignité pendant onze ans, avait été déposé par le procurateur ou intendant Valerius Oratus. Mais, peu de temps après, il sut, par son influence, faire nommer au souverain pontificat son fils Eléazar, puis successivement, sauf quelques interruptions partielles, ses quatre autres fils, et enfin, son gendre Joseph, surnommé Caïphe ou Caïapha (de Keyha, pierre.) Bien qu'il ne fût plus grand-prêtre, il en portait encore le titre honorifique, comme nous voyons maintenant les évêques, après avoir donné leur démission, conserver néanmoins leur titre. On peut même supposer que les Juifs, qui savaient que, d'après la loi, la dignité de grand-prêtre était inamovible, en dépit des changements imposés par l'intrigue et le caprice du gouverneur, le considéraient comme le grand-prêtre légitime. Plusieurs critiques (Hug, Friedlieb), prétendent même que, d'après une convention faite avec le gouverneur, Anne et Caïphe se succédaient alternativement l'un à l'autre, d'année en année, à partir du 15 Nisan, ou de la fête de Pâques. C'est ce qui expliquerait cette locution

Jo. XVIII. 12. Cohors ergo, et tribunus et ministri Judœorum comprehendorunt Jesum, et ligaverunt eum. — 13. Et adduxerunt eum ad Annam primùm : erat enim socer Caïj)hee qui erat pontifex anni illius.

j. xviil 12-26. — § CXVIII. jésus chez anne. 257

étrange de saint Jean : « H était le pontife de Vannée présente, » et pourquoi il est dit (Luc, ni, 2), que saint Jean prêcha « sous le grand-prêtre Anne et Caïphe, » et pourquoi (Act. Ap. iv, 6), Anne est désigné comme le grand-prêtre, et Caïphe ne vient qu'après lui; c'est qu'en effet, Anne devait succéder à Caïphe dans cette fonction, le lendemain même de la mort de Jésus- Christ. Dans l'intérim de sa charge, il remplissait probablement les fonctions de sa g an, ou vicaire du grandprêtre.

Du reste, dit Sepp, ce prince des prêtres, versé depuis longtemps dans les ruses de la politique, avait eu la principale part au coup de main qu'on venait d'exécuter; c'était lui qui menait le collège des prêtres, et qui, sous le nom de Caïphe, dirigeait et conduisait tout.

Caïphe, de son côté, haineux et cruel, avait depuis longtemps résolu la mort de Jésus-Christ, et saint Jean nous apprend que « c'était celui-là même qui avait donné ce conseil aux Juifs, qu'il est expédient qu'un homme meure pour le peuple; » juge bien intègre, que celui qui, d'avance, a voué à la mort celui-là même qu'il va juger.

Le palais d'Anne était probablement le palais assigné aux grands-prêtres, et était habité à la fois, mais dans des aîles différentes, par Anne et par Caïphe : il était situé sur le mont Sion, dans la partie haute de la ville, et pour s'y rendre, Jésus passa par la même porte par laquelle il avait, quelques jours auparavant, fait son entrée triomphale. Quel changement ! Des cris de haine, des imprécations, des traitements barbares, ont succédé aux acclamations de la joie, de l'amour, et de l'enthousiasme. En attendant que le Sanhédrin se rassemblât dans les appartements de Caïphe, Jésus fut conduit devant Anne, et celui-ci crut devoir profiter de cette circonstance pour lui faire subir uue interrogatoire préliminaire, qui pût servir de base aux accusations qu'on voulait lui intenter.

14. Erat autem Caïphas, qui consilium dederat Judaeis : Quia expedit, unum hominem mori pro populo.

« II interrogea » donc « Jésus touchant ses disciples et sa doctrine. » Il espérait, par ses interrogations captieuses, obtenir la preuve qu'il enseignait une doctrine secrète, pernicieuse, puisqu'elle avait pour but de se substituer à la loi mosaïque et de renverser celle-ci et que ses disciples, ses adhérents, formaient, au milieu de la Judée, une faction dangereuse pour le repos public. Jésus, par sa réponse, mit à néant ses vaines espérances. « J'ai parlé publiquement au monde, répondit-il; » je n'ai pas de doctrine secrète ni cachée, mes instructions s'adressaient indistinctement à tous, sans exception; mes disciples, ce sont tous ceux qui m'ont entendu, c'est tout le monde; if ai toujours enseigné dans les synagogues et dans le temple;, où tous les Juifs s'assemblent, et je n'ai rien dit en secret .-pourquoi m'interrogezvous? » Ma doctrine est assez connue; je ne l'ai pas cachée, c'est à vous à montrer en quoi elle est coupable, et si vous voulez la connaître, « interrogez donc ceux qui m'ont entendu; ceux-là savent ce que j'ai dit; » et vous ne devez pas l'ignorer vous-même, vous qui avez toujours eu autour de moi des émissaires chargés d'épier mes actions et mes paroles. Réponse digne, pleine de douceur, et en même temps de fermeté et de noble franchise, et par laquelle Jésus déclinait un interrogatoire auquel il n'était pas tenu de répondre, puisqu'il n'était pas juridique, et qu'il était fait, d'ailleurs, dans un but insidieux et hostile.

« Sur cette réponse, » qu'il ne trouvait pas assez respectueuse pour celui à qui elle s'adressait, « l'un des satellites là présent, » sachant parfaitement que, plus il se montrerait insolent et grossier envers Jésus-Christ, plus il serait agréable à son maître, « donna » brutalement « un soufflet à Jésus, en s' écriant ; Est-ce ainsi que tu réponds au grand-prêtre? » Ignores-tu que celui

19. Pontifex ergo interrogavit Jesum do diseipulis suis, et de doctrine cjus. — 20. Respondit ei Jésus : Ego palàni locutus Sirai mundo; ego semper doeui in synagogà et in templo quo omnes Judaei convonïunt; et in occulto locutus sum nihil. — 21. Quid me interrogas? interroga eos qui audicrunt qiiid locutus sim ipsis : ecce hi sciunt qiue dixerim ego. — 22. Haec autem quum dixisset, unus assistons ministrorum dédit alapam Jesu, dicens : Sic respondes pontiûci?

j. vvm. 12-26. — § CXVIII. jésus chez anne. 259

devant qui tu parles porte le titre de grand-prêtre, aussi bien que Caïphe, et que tu lui dois le respect? A cette brutalité inouïe d'un misérable valet, « Jésus » supporte ce vil outrage sans perdre son calme et sa tranquillité, et se contente de « répondre: Si j'ai mal parlé, prouvezle moi; » montrez en quoi; car des outrages ne sont pas des preuves ; « mais si, » comme c'est la vérité, « j'ai lien parlé, pourquoi me frappez-vous? » — Toutes ces indignes offenses étaient, chez les Juifs, sévèrement défendues et punies par la loi. Celui qui donnait un soufflet {a) payait 200 deniers, et 400, si c'était du revers de la main. Mais, à l'égard de Jésus, tout était permis, il n'y avait plus de loi, et chacun pouvait donner un libre cours à sa méchanceté.

Anne comprit qu'il en avait assez comme cela, qu'un plus long interrogatoire ne servirait à rien et qu'il ne tirerait rien de Jésus; « il l'envoya donc, » toujours garroté (b) au grand-prêtre Caip'he, » pour subir le simulacre de jugement dont on voulait colorer sa mort.

B. jésus devant caïphe. (M*, xxvi, 57-68 ; Mr. xiv, 53-65).

Le jugement que Jésus-Christ allait subir était plutôt une parodie, une profanation des formes légales, qu'un

23. Respondit ei Jésus : Si malè loeutus sum, tostimonium perhibe de malo : si autem benè, quid me caedis? — 24. Et misit eum Armas ligatum ad Caïpham pontificem.

(a) « Si quis pugnum impingat prnximo, ei siclum solvit. Si ei alapam impe— git, ducentas drachmas ipsi pendit ; si id fecerit inversa manu sud, quadringentas. Si ejus aures fulsil, evulsit ejus capillos, exsecrans eum conspuit, pallium ei detraxit, dcnudavit muli'eris caput palài», quadringentas draclimas rependit; omnia pro ipsius dignitate. » Bava Rama c. 8, liai. 6.

{b) Plusieurs interprètes prétendent que le texte grec, ânéotetXev. peut avoir le sens du plus-que-parfait, et se traduire ainsi : Et misera} eum Anna», etc., et veulent que l'interrogatoire rapporté bai' saint Jean ait eu lieu devant. Caïphe. D*âprès eux, saint Jean s'étaht aperçu qu'il avait oublié d'énoncer le transport de Jésus de la maison d'Anne à belle «rie Caïphe. voulut, par cette remarque, mise en parenthèse, réparer cet oubli. Cette interprétation nous paraît bien forcée; nous ne pouvons eroire que saint Jean ait rédigé son Evangile avec cette préc imitation et cette négligence, ni, s'il avait un oubli à réparer, qu'il l'ait fait d'une manière aussi équivoque. Si saint Jean avait voulu rapporter l'interrogatoire qui eut lieu chez C tiphè, pourquoi aurait-il interrompu son récit aussitôt après l'introduction, sans nous donner le résultat de la séance? Pourquoi .urait-il omis le moment si solennel de la profession de J.-C? etc.

jugement véritable. On ne pouvait juger, pendant la nuit, aucun crime capital. Toutes les fois aussi qu'un procès criminel devait se terminer par la condamnation de l'accusé, il ne pouvait être achevé en un jour, bien moins encore la sentence pouvait-elle être prononcée le jour de fête. C'était encore une maxime, chez les Juifs, qu'il fallait viser plutôt à l'absolution de l'accusé qu'à sa condamnation. Aussi, lors même que tous les témoins s'accordaient pour le charger, un avocat devait encore le défendre : chacun pouvait se présenter comme défenseur, non comme accusateur, etc. (a). Mais, dans ce procès, où il s'agissait de juger l'innocence et la sainteté même, toutes les règles de la justice et de la légalité devaient être foulées aux pieds. Il n'y avait aucun avocat chargé de défendre l'accusé ; il n'y avait que des accusateurs passionnés, des faux témoins payés; aucun témoin à décharge ne pouvait s'y présenter, car (Jo. ix, 22), le Sanhédrin avait menacé de la peine de l'excommunication quiconque reconnaîtrait Jésus pour le Messie, et c'était justement la matière du procès. Mais, il s'agissait bien d'examiner la vérité; tous ces prétendus juges n'avaient qu'un seul but, c'était de trouver un prétexte pour colorer devant le peuple un assassinat juridique résolu d'avance.

Lorsque Jésus fut introduit dans la salle du tribunal, « les prêtres, les docteurs de la loi, et les anciens, » qui composaient le Sanhédrin, « étaient réunis, » et déjà assis sur teurs sièges, placés sur une estrapade en fer à cheval élevée de plusieurs marches. Au milieu d'eux

M>\ XIV. 53. Et convenerunt omnes sacerdotes, et Scribae, et seniores.

(a) Babyl. Sanhéd., C. IV, fol. 1. «De rébus pecuniariis judicant interdià et delcrminare possunt nocte : judicia capitalia transigunt interdià et finiunt inlerdiù. Judicia de pecuniariis absolvunt eodem die, sivè smt mulctativa, sivè absolutiva ; judicia de capitalibus finiunt eodem die, si sint ad solutionem ; sivero sinl ad damnationem, finiunlur die sequente. Beatus est Judex qui fermentât [moratur, pernoctare facii) judicium suum. » Moed Kalon,f ol. 63, 1. « Ne judicent die festo, nec vesperis sabbati vel diei fesli.» — Sanh. 1. C. « In judiciis de capite incipiatur A transactione circà impunem dimittendum eum, qui judicia sistitur, et non incipiatur ab tts, qui ad condrmnandum eum faciunt. » — C. 4, fol. 32. « Cùm dicit unus discipulorum ; est mihi quo eum defendam ! eutf ad te vocant et coltocant inter sec, ne descendit ille indè per totum diem, etc, »

l*. xxvi. 57-68. — § CX VIII. jésus devant caiphe. 261

siégait, sur un trône, le souverain-pontife Caïphe, ayant à sa droite Anne, son beau-père. Jésus se tenait debout au centre du demi-cercle : des deux côtés, et derrière lui, étaient placés les témoins et les accusateurs.

La procédure commença par l'audition des témoins à charge. Mais, pour trouver contre Jésus quelque matière à accusation, il fallait nécessairement en inventer. Aussi, bien que la loi condamnât les faux témoins, dans une cause capitale, à la mort, à force d'argent, les Pharisiens étaient parvenus cà s'en procurer une multitude. Tous, cependant, n'allaient pas au gré de leurs désirs. « Les princes des prêtres et toute l'assemblée cliercliaient » ardemment « un faux témoignage contre Jésus, pour le faire mourir, mais il n'en trouvaient aucun, quoique plusieurs faux témoins eussent déposé contre lui; car les témoignages ne s'accordaient pas entre eux ;» ils n'avaient pas eu le temps de combiner ensemble leurs rapports mensongers.

Enfin, « deux faux témoins se 'présentèrent. » qui parurent aux sanhédristes offrir une base suffisante d'accusation. « Nous lui avons ouï dire, » atteste le premier : « Je puis détruire le temple de Dieu et le rébâtir après trois jours. » Cet homme « a dit, » atteste le second : « je détruirai ce temple bâti par la main des hommes, et en trois jours j'en rebâtirai un autre qui ne sera pas de la main des hommes. » Mais, ici même, leurs témoignages ne s'accordaient point.

S'il'faut en croire les traditions rabbiniques, ces deux faux témoins se nommaient Ananias et Acharias : ils étaient du nombre des espions que le grand conseil avait chargés d'observer toutes les démarches du Sauveur.

55. Summi vero sacerdotes, et omne concilium quaerobant adversùs resum testimonium, ut eum morti traderent, nec invmiebant. — 56. Multi enim testimonium falsum dicebant adversùs eum ; et convenientia testimonia non erant. — Mt. XXVI. 60. Novissimè autem venerunt duo falsi testes. — Rir. 58. Quoniam nos audivimus eum dicentem : M*. 60. Possum destruere templum Dei, et po-t tri— duum resedificareillud. Mr. Ego dissolvam templum hoc manu factum, etper triduum aliud non manu factum œdificabo. — ri9. Et non erat conveniens testimonium illorum.

Les Pharisiens voyaient,, ou voulaient voir, dans ces paroles, un outrage contre la maison de Dieu et le Dieu qui l'habite, une menace de détruire la religion mosaïque, dont le temple était le symbole, une preuve que Jésus-Christ s'attribuait un pouvoir magique, qui ne pouvait venir de Dieu, qui ne pouvait venir que de l'enfer, puisqu'il s'attaquait au culte de la divinité. Mais Jésus n'avait pas dit: « Je détruirai ce temple; » il avait dit aux Juifs, en se désignant lui-même par un geste, « détruisez ce temple, et je le rebâtirai en trois jours » (Jo. 2-19). Il y avait là une allusion à sa mort et à sa résurrection, car, observe l'Evangéliste, par ces mots, « ce temple, » il entendait « son corps, » qui était en effet le temple où sa divinité habitait corporellement dans toute sa plénitude. D'ailleurs, en disant qu'il rebâtirait le temple, loin de proférer un blasphème, Jésus s'attribuait un acte de piété. Il paraît, du reste, que ces paroles de Jésus avaient fait une profonde impression sur les Juifs, si fiers de leur temple, et plus attachés à la pompe du culte extérieur, que pénétrés de l'esprit qui devait l'animer ; car nous les voyons répétées avec une moquerie insultante par les bourreaux, après le crucifiement : « Toi qui détruis le temple de Di°u, et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même » (Matth. 27-40), et plus tard, former un' sujet d'accusation contre saint Etienne, premier martyr (Act. Apot., 6-14). « Nous lui avons entendu dire que ce Jés 's de Nazareth détrvira ce lieu, et changera les traditions que Moïse nous a données. »

Jésus écoutait toutes ces accusations calme, silencieux, dédaigneux d'y répondre. Gaïphe, irrité de ce silence, « s° lève, et dit à Jésus : Tu rie réponds rien à ce que ceux-ci témoignent contre toi? » N'as-tu pas entendu de quel horrible blasphème ils t'accusent? « Et Jésus se taisait. » Il ne voulait pas se défendre, parce qu'il voulait mourir, et être conduit à la mort comme un agneau qui se tait devant celui qui le mène à la boucherie. A

M t. 62. Et surgon- princeps sacerdotum ait illi : Nihil respondis ad ea quae isti adversùm te testificantur? — 63. Jésus autemtacebat. Et princeps sacerdotum ait illi :

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quoi bon parler, d'ailleurs, pour des oreilles qui ne veulent pas entendre? Ce n'était pas la vérité que Ton cherchait | c'était un prétexte de condamnation qu'il fallait à tout prix, et la passion en trouve toujours. Ce silence accusateur, plus éloquent que tout ce que Jésus aurait pu dire, inquiétait, troublait, malgré eux, la conscience des juges; Caïphe voulut le rompre à tout prix. Dans ces paroles que les deux derniers témoins avaient mises dans la bouche de Jésus, il crut comprendre que Jésus s'attribuait un pouvoir divin et se donnait pour le Messie; laissant donc tomber tous ces témoignages inutiles, il s'attache à cette pensée, et veut contraindre Jésus à en faire l'aveu, afin d'y trouver un prétexte plausible d'accusation. Il lui dit donc, d'une voix haute et solennelle : « Je t'adjure, par le Dieu vivant de nous dire si tu es le. Christ, » le Messie, « le Fils de Dieu, » C'était là, remarque avec raison un jurisconsulte (h), de la part d'un juge, une grave infraction à cette règle de morale et de jurisprudence qui ne permet pas de placer un accusé entre le danger du parjure et la crainte de se charger lui-même.

« Jésus » savait qu'en répondant à cette question il allait signer son arrêt de mort; mais, sommé juridiquement de dire qui il était, il ne pouvait pas renier la vérité; il répondit donc, d'une voix ferme et assurée : « Tu Vas dit, je le suis. » Oui, je suis ce Messie que vous attendez, que les prophètes vous ont annoncé; je suis le Fils unique de Dieu, et vous, les princes de la Synagogue, au lieu de m'accueillir comme votre Sauveur, vous allez me condamner à la mort comme un vil criminel; mais cette mort même m'introduira dans ma gloire; moi, que vous jugez maintenant, je vous jugerai à mon tour, et « vous verrez un jour le Fils de l'homme, assis à la droite du Dieu tout-puissant, et

Adjuro te por Deum vivum, ut dieas nobis si tu es Christus Filius Dei. — 64. Dixit illi Jésus : Tu dixisti. M1'. Ego sum. M*. Verumianien dico vobis, amodo videbitis Filium hominis sedentem à dextris virtutis Dei,

(6) Dupin : Jésus devant Caïphe et Pilate. Par., 1829. Confie Salvador.

venant sur les nuées du ciel, » pour juger les vivants et les morts.

A ces mots, « le grand- prêtre » fendit avec son couteau et « déchira » avec bruit « son vêtement » (non le vêtement solennel du grand-prêtre qu'il ne pouvait porter que dans le temple, mais celui qu'il portait habituellement dans son palais), « et s'écria : Il a blasphémé, » il s'est attribué faussement la dignité messianique, il se dit le Fils de Dieu, il s'attribue une gloire et une puissance divines; « qu'avez-vous encore besoin de témoins? vous venez d'entendre ce blasphème (c); que vous en semble? » Alors, tous les assistants, se levèrent et « s'écrièrent » d'une voix terrible : « Il est digne de mort. »

Jésus ne s'était pas contenté d'affirmer qu'il était le Messie, il l'avait prouvé par ses œuvres miraculeuses. C'était là ce qu'il fallait discuter, examiner, avant de prononcer la sentence de mort : il n'en fut pas même question ; car ce simulacre de procédure ne devait être qu'un tissu d'iniquités.

C'était une ancienne coutume, chez les Juifs, de déchirer ses vêtements en signe d'une profonde tristesse. Ceux qui entendaient un blasphème, juges ou témoins, étaient obligés de déchirer leurs habits (d), qui ne pou-

et venientem in nubibus cœli. — 65. Tune prineeps sacerdotum peidit vestim^nta sua, dicens : Blasphemavit ; quid adhùc egemus testibus? ecce nunc audistis blasphemiam : quid vobis videtur? At i 1 II respond ntes dixerunt : Reus est mortis.

(e) La plupart des Juifs ne voyaient dans ce nom de Fils de Dieu qu'une désignation de la dignité royale du Messie, sans y attacher, du moins, bien clairement, Fidée d'une participation réelle à la nature divine. Mais certainement, Caïphe oyait dans cette expression quelque chose de différent que dans celle de Messie, et le Sanhédrin y attachait à dessein le sens élevé qui les avait choqués si souvent dans la bouche de Jésus-Christ; et Jésus, qui comprenait parfaitement le sens de leur demande, y répond par l'affirmation la plus absolue ; et c'est sur cette affirmation qu'ils établissent leur accusation de blasphème. Ce n'est pas là une des preuves les moins claires et les moins convaincantes de la divinité de Jésus-Christ.

(</) Hier , Sanh., fol 20, i, 2. — « Judicantes blasphemantem interrogant primum testent, et dicunt ei : Loquere plané, quid audivisti? citmque ille affntur, judiecs pedibus stantes sciundunt vestimenta sua, et non resuunt. » — Maimon, in avoJa sara., c. II. « Qui nomen Dei blasphemare audit, tenetur scindere vestimenta. ht judices, cùm eloquantur testes, qualem blasphemiam audierint, te—

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vaient plus être recousus ensuite, pour indiquer que le péché était contre le Saint-Esprit, et ne méritait aucun pardon. Le grand-prêtre déchirait ses vêtements de fcas en ham% tandis que les autres prêtres les déchiraient de haut en bas. Lorsque plus tard le premier martyr, saint Etienne, rempli du Saint-Esprit, annonça qu'il voyait le Christ à la droite de Dieu, tous se mirent à crier en se bouchant les oreilles, pour ne pas entendre ce prétendu blasphème, et ne pas être obligés de déchirer leurs vêtements. Mais cette cérémonie n'était évidemment, de la part de Gaïphe, qu'une pure comédie, qu'un rôle joué, préparé d'avance. La confession de Jésus, loin de lui causer une vive douleur, le remplissait au contraire d'une joie diabolique, car elle lui permettait de satisfaire sa haine.

Lorsque les satellites chargés de la garde de Jésus le virent condamné comme un blasphémateur, il n'eurent plus aucune mesure, et se livrèrent contre lui, avec un redoublement de cruauté et de fureur, aux outrages les plus indignes, « Alors, ils lui crachèrent au visage, et ceux qui tenaient Jésus te frappaient en le raillant; ils lui voilèrent la face, le souf flattant et le meurtrissant avec le poing, et disant : Christ, prophétise-nous qui fa frappé; et ils proféraient contre lui beaucoup d'autres blasphèmes. » — Tout cela était l'accomplissement de ce qui avait été prédit par le prophète Isaïe : « Je tendis mon clos à ceux qui me battaient, et mes joues à ceux qui m'arrachaient la barbe; je n'ai point détourne mon visage des outrages et des crachats de l'ignominie; je suis resté en leur présence immobile comme le rocher le plus dur; je sais que je ne périrai point » (Isa., l, 6, 7).

Mt. 67. Tune expuorunt in facicm ejus : L. XXII. 63. Et viri qui tenebant illum, illudebant ei, cœdentes; 64. et velaverunt eum, M', et colaphis eum ceciderunt ; alii autem palmas in faciem ejus dederunt, dïcentes : Prophetiza nobis, Christe, miis est qui te percussit?

— L. 65. Et alia multa blasphémantes dicebant in eum.

nentur surgere, et untuquisque veslimenta scindere, neque ea resarcirc Ucet. »

— Mischna. Masseeh., horaj., c. m. « Pontifex metximus dilacerat à pinte imâ, sacerdos gregarius â summâ, etc. »

Dkhaut. L'Evang.— T. IV. 23

polémique rationaliste.

1) « Saint Jean conduit d'abord Jésus chez Anne, et lui fait subir, par ce dernier, un interrogatoire qui n'a aucune ressemblance avec celui dont parlent les Synoptiques. Ceux-ci, au contraire, conduisent Jésus immédiatement chez Gaïphe, et c'est devant lui qu'eut lieu toute la procédure. N'est-ce pas une contradiction manifeste ?» — Tas le moins du monde. Seulement, saint Jean complète les précédents Evangélistes et nous apprend que Jésus fut conduit d'abord devant Anne., qui crut devoir l'interroger po.ir préparer l'accusation, et qu'il fut ensuite conduit devant Gaïphe, qui, à la tête du Sanhédrin, présida à l'interrogatoire juridique. — « Mais pourquoi les Evangélistes ne parlent-ils pas de cette station de Jésus chez Anne, et de l'interrogatoire qui y eut lieu? » — Parce que cette station et cet interrogatoire préliminaire n'avaient pas à leurs yeux une grande importance. — « Pourquoi saint Jean, à son tour, ne parle-t-il pas de l'interrogatoire bien autrement décisif qui eut lieu chez Gaïphe? » — Parce qu'il était alors suffisamment connu par le récit des Synoptiques. — « Mais, d'après saint Jean lui-même, l'interrogatoire qu'il rapporte, dut avoir lieu en présence de Gaïphe, puisqu'il place les interrogations dans la bouche du grand-prêtre : « Pontifex ergo interrogaint Je- Sîim, » et qu'il venait justement de déclarer que Gaïphe était grand-prêtre cette année-là? » — Nous avons montré dans notre explication, que le titre de grand-prêtre était commun à Anne et à Gaïphe. — 2) « Le récit de saint Luc, touchant l'interrogatoire qui eut lieu devant Gaïphe, diffère notablement, pour le temps où il est placé, comme pour le fond, du récit de saint Matthieu et de saint Marc. » — Aussi, admettons-nous que ce ne fut pas le même, et que l'interrogatoire rapporté par saint Luc est le même dont parle saint Matthieu (xxvn, 1), et qui rut lieu le ma tin.

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A. Jésus chez Anne.

v. 19-20. « Le Pontife interrogea Jésus sur ses disciples et sa doctrine Jésus lui répondit : J'ai parlé publiquement au monde, et je n'ai rien dit en secret. » — La publicité est le caractère de la doctrine de Jésus et le caractère du christianisme. La vérité qu'il annonce est le bien commun de toutes les intelligences. Il n'y a que le mal qui cherche les ténèbres. — Ce ne sont pas les lumières qui manquent à l'incrédule ; c'est l'amour sincère de la vérité. Même lorsque la vérité lui crève les yeux, le monde ne veut pas la voir.

« Pourquoi m'interrogez-vous? Interrogez ceux qui m'ont entendu : ceux-là savent ce que f ai dit. » — Réponse noble et digne; calme, sans être injurieuse. Il peut sans crainte en appeler au témoignage de la publicité, au témoignage même U8 ses ennemi-, de ses accusateurs. — Beau modèle pour nous, lorsque nous sommes atteints par des accusations injustes et calomnieuses.

« Sur cette réponse, l'un des satellites là présent donna un soufflet à Jésus, en s écriant : Est-ce ainsi que tu réponds au grand-prêtre?» — Quel outrage! quelle ignominie pour le Sauveur, d'être ainsi frappé brutalement par un misérable valet, au milieu des railleries et des moqueries de toute l'assemblée ! Peut-on imaginer un outrage plus sanglant, une insulte plus atroce?... Le Roi de gloire est maltraité par le plus vil des esclave ! Le Fils unique de Dieu est vilipendé par le rebut des hommes!... N'ai-je pas été moi-même plus insolent envers Jésus-Christ que ce grossier valet, lorsque j'ai offensé mon Dieu de propos délibéré? Mes insultes lui ont été plus sensibles, plus insupportables que ce soufflet; je connaissais, du moins, celui que j'outrageais.

« Jésus lui répondit : Si j'ai mal parlé, prouvez-le moi; mais, si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous? » — Admirons la douceur évangélique, la patience inaltérable de Jésus. Outragé par un soufflet, la plus grande de toutes les injures, il reste parfaitement calme et maître de lui-même, il répond avec la plus admirable modération et la prudence la plus parlai ie, sa; s donner le moindre signe d'indignation ni de colère, la paix dans le cœur et la vérité sur les lèvres. — Saint Christophe, martyr, ayant reçu sur la place publique un soufflet de la part d'un misérable, mit aussitôt l'épée à la main et ^e précipite sur lui. Déjà, il allait lui percer le corps, lorsque le soufflet que Jésus avait reçu avec tant de patience se présente à sou t>oa-

venir. Aussitôt, il se calme, pardonne à son agresseur, et lui laisse la vie. En vain, le peuple indigné fait-il entendre ce cri unanime : Tuez-le, tuez-le, mort à l'insolent, à l'infâme agresseur ! Christophe répond : Je le ferais, si je n'étais chrétien.

B. Jésus devant Caïphe.

J. 24. «Il l'envoya donc garotté au grand-prêtre Caïphe. »

— Jésus est conduit devant Caïphe ; le véritable grand-prêtre devant celui qui n'en était que l'ombre, que la simonie et l'intrigue avaient conduit au souverain pontificat, et qui ne se servait de sa dignité que pour satisfaire ses passions injustes; l'innocent et le juste devant le juge unique, qui, d'avance, avait décidé sa mort ! Quelle humiliation pour le Fils de Dieu !...

Mc 55. « Les princes des prêtres et toute V assemblée cherchaient un faux témoignage contre Jésus, pour le faire mourir ; mais ils n'en trouvaient aucun, quoique plusieurs témoins eussent déposé contre lui, car les témoignages ne s'accordaient pas entre eux. » — Tous les moyens sont bons, pour la passion et la haine.

— Il n'y a rien que l'on ne fasse faire aux hommes pour de l'argent. — Il n'y a rien de plus vil, de plus méprisable qu'un faux témoin , qu'un homme qui vend sa conscience à prix d'argent ; mais ceux qui l'achètent valent-ils mieux? — Le mensonge est le compagnon inséparable de l'injustice et de l'iniquité.

v. 62. « Le prince des prêtres se lève et dit à Jésus : Tu ne réponds rien à ce que ceux-ci témoignent contre toi? Et Jésus se taisait. » — Ne pas répondre est parfois la meilleure des réponses. — Il convenait à la dignité de Jésus-Christ de ne pas s'abaisser à des paroles inutiles, de rester maître de lui-même, en dédaignant des calomnies qui ne pouvaient pas l'atteindre, et qui se détruisaient elles-mêmes. C'était dire à ces juges iniques : je ne m'abaisserai pas à repousser des calomnies auxquelles vous ne croyez pas vous-mêmes, et que vous avez achetées à prix d'argent; c'était se montrer le juge de ceux-là même qui prétendaient le juger. — Silence expiatoire, pour tant de paroles injurieuses, et inspirées par la colère. — Souvent aussi le chrétien doit se taire dans la conscience de son innocence, supporter avec patience les calomnies injustes, les mépris insultants des hommes du monde, et remettre sa réputation entre les mains de Dieu.

v. 63, 64. « Le prince des prêtres dit : Je f adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ , le Fils de Dieu; Jésus répondit : Tu l'as dit : je le suis. » — Jésus prévoyait que l'aveu qu'il allait faire serait pour lui un arrêt de mort ; malgré cela, il ne balance pas un seul instant à le faire. — Nous devons, à l'exemple de Jésus-Christ, être déterminés à confesser la vérité,

m1, xxvi. 57-68. — § CXVIII. jésus devant caiphe.

même au péril de notre vie, lorsque ceux qui sont constitués en dignité nous interrogent. Les esprits élevés aiment la vérité plus que la vie, et le vrai chrétien, comme l'ont fait tant de martyrs, doit être prêt à verser tout son sang, s'il le faut, plutôt que de renier sa foi. C'est dans l'exemple de Jésus-Chrisi, que les martyrs ont trouvé le courage de mourir pour la vérité.

v. 64. « Toutefois, je vous le dis, vous verrez un jour le Fils de l'homme assis à la droite du Dieu tout-puissant, et venant sur les nuées du ciel. » — Jésus se montre et se déclare le juge de ceux mêmes qui veulent le juger. Comme ces misérables, malgré leur endurcissement, durent trembler au fond de leur cœur, à l'ouie de ces terribles paroles I — Jésus est véritablement le Roi de l'univers, le souverain juge des vivants et des morts, la consolation de ceux qui espèrent en lui et qui l'aiment ; mais la terreur des méchants, des pécheurs invétérés, et des incrédules. Il y a au fond de leur cœur une terreur secrète, qu'ils ne peuvent parvenir à étouffer.

v. 65. « Et il s'écria : Il a blasphémé; qn'avez-vous besoin de témoins? » — La vérité suprême est traitée de blasphème. On ne songe pas à examiner si les miracles de Jésus-Christ ne prouvent pas la vérité de ses paroles et la dignité messianique qu'il s'attribue. — C'est sous le masque du zèle pour la gloire de £)ieu qu'ils cachent leurs passions haineuses. Il est peu de méchants qui ne soient hypocrites, qui ne recouvrent leurs misères secrètes de dehors spécieux : même lorsqu'ils se vantent de leurs vices, qu'ils affichent avec impudence leurs excès, ils ne disent pas tout.

« Et ils s'écrièrent : Il est digne de mort. » — Ce n'est pas vous, Seigneur, c'est nous qui sommes dignes de mort, et de la mort éternelle, et c'est pour nous que vous voulez mourir ! — Et je ne puis, sans me piaindre et sans murmurer, souffrir la peine la plus légère I

PROJETS HOMILÉTIQUES.

A. JÉSUS DEVANT ANNE (Jo. XVIII. 43-24).

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