LE VRAI DISCIPLE
bonne fin, de peur que, quand il aura posé les fondations et n'aura pu l'achever, tous ceux qui s'en aperçoivent ne commencent à se moquer de lui en disant : En voilà un qui s'est mis à bâtir et qui n'a pu terminer? Ou encore, quel est le roi qui, avant d'aller engager laN guerre contre un autre roi, ne s'assied d'abord pour se demander s'il pourra, avec dix mille hommes, faire face à celui qui vient à lui à la tête de vingt mille ? S'il ne le peut, pendant que l'autre opère encore au loin, il lui envoie une ambassade pour demander à faire la paix. De môme, celui d'entre vous qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne peut être mon disciple. Le sel est bon, mais si le sel s'affadit, avec quoi l'amendera-t-on? Il ne vaut plus rien ni pour la terre, ni pour le fumier, mais on lé jettera dehors. Entende qui a des oreilles pour entendre. »
s. luc, 14, 25-35.
Celui qui ne porte pas sa croix ne peut pas être mon disciple. Le Sauveur répète ici des avis déjà donnés aux apôtres (67), mais convenant à tout le monde. Haïr ses parents ne veut pas dire les détester, ce qui serait contraire à la loi divine. Dans le langage hébraïque, « haïr » signifie souvent « aimer moins ». Il faut que l'amour qu'on a pour le divin Maître dépasse de beaucoup celui qu'on a pour les parents les plus chers.
Celui d'entre vous qui ne renonce pas à tout ce qu il possède ne peut être mon disciple. Avant toute entreprise sérieuse, il faut prendre ses mesures pour la mener à bonne fin. Qui veut bâtir une tour calcule ce qu'elle lui coûtera et ne l'entreprend que s'il a
de quoi l'achever ; autrement on se moquera de lui.
Le roi qui veut partir en guerre examine d'abord s'il peut lutter avec avantage contre son adversaire. S'il se reconnaît inférieur en forces, il fait la paix avec lui.
11 en est de même pour le disciple. S'il ne se sent pas capable de remplir les conditions voulues, c'està-dire d'aimer Jésus par dessus-tout et de porter sa croix, il n'est pas fait pour être un vrai disciple.
Les disciples du Sauveur doivent être le sel de la terre, dont ils empêcheront la corruption. S'ils ne sont pas de vrais disciples, ils ressembleront à du sel qui aurait perdu ses qualités et qui dès lors ne serait plus bon à rien. Devenu impropre à assaisonner, il ne pourrait même pas servir à amender le sol ni à engraisser le fumier ; il ne resterait plus qu'à le fouler aux pieds.
Des publicains et des pécheurs s'approchaient de lui pour l'entendre ; les pharisiens et les scribes murmuraient en disant : « Il accueille les pécheurs et mange avec eux ! » Il leur dit alors cette parabole : (( Quel est celui d'entre vous qui, ayant cent brebis, s'il vient à en perdre une, n'en abandonne pas quatre-vingt-dix-neuf dans le désert, pour aller à celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il la retrouve? Et quand il l'a trouvée, il la met tout joyeux sur ses épaules, et revenu chez lui il appelle ses amis et ses voisins et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car j'ai trouvé ma brebis qui était perdue. Je vous le dis, il y aura dans le ciel, pour un pécheur qui fait pénitence, plus de
joie que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. Ou encore, quelle est la femme qui ,ayant dix drachmes, si elle vient à en perdre une, n'allume sa lampe, ne balaie sa maison, et ne cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle la retrouve? Et quand elle l'a trouvée, elle appelle ses amies et ses .voisines, en disant : Réjouissez-vous avec moi, parce que j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue. C'est ainsi, je vous le dis, qu'il y aura de la joie parmi les anges de Dieu pour un seul pécheur qui fait pénitence. » s. LUC, 15, 1-10.
Il y aura de la, joie parmi les anges de Dieu pour un seul pécheur qui fait pénitence. Les pharisiens et les docteurs voyaient de très mauvais œil Jésus frayer avec les publicains et ceux qu'ils appelaient des pécheurs (38). Pour leur répondre, il leur adressa deux paraboles.
Que quelqu'un, même un pharisien ou un docteur, ait cent brebis ; s'il en perd une, il laisse au bercail les quatre-vingt-dix-neuf autres, court à la recherche de la brebis égarée, la met sur ses épaules afin de pouvoir revenir plus vite sans la fatiguer, et se réjouit avec ses amis du succès de sa recherche. Ainsi, il y a plus de joie au ciel pour le retour d'un pécheur que pour la persévérance de quatre-vingtdix-neuf justes. Le Sauveur parle ici à la manière humaine. On a une joie sensible à recouvrer un bien perdu ; mais cette joie ne porte pas préjudice à la satisfaction tranquille et continue que cause la possession de tous les autres biens qu'on a conservés.
La femme qui a dix drachmes en perd une dans sa maison. La drachme a une valeur de 97 centimes ;
elle représente la journée d'un ouvrier d'alors. La femme se met aussitôt à la recherche de la pièce égarée. La petite maison israélite se compose d'une seule pièce n'ayant d'autre ouverture qu'une porte assez basse. Même en plein midi, la lumière n'en éclaire pas tous les recoins. La femme allume donc sa lampe pour fouiller dans les endroits obscurs, et, comme le sol est la terre elle-même, avec la poussière qu'y développent les allées et venues, elle prend son balai pour explorer ce sol. Quand elle a trouvé sa drachme, elle fait partager sa joie aux voisines qui avaient eu la confidence de l'accident.
Dieu intéresse ses anges au sort des pécheurs, et les esprits célestes se réjouissent quand l'un d'eux se convertit. Le Sauveur fréquente les pécheurs pour ménager de telles conversions. Les docteurs sont donc bien mal avisés de se scandaliser, alors que les anges s'apprêtent à se réjouir.
Ils se scandaliseront plus tard quand ils verront les apôtres se tourner vers les gentils pour travailler à leur salut. Cela n'empêchera pas les pécheurs convertis de peupler le royaume de Dieu, alors que les faux justes resteront en dehors.
116. l'enfant prodigue. — Il dit encore : « Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : Père, donnez-moi la part de biens qui me revient. Alors le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, quand il eut tout rassemblé, le plus jeune fils s'en alla à l'étranger, dans une région lointaine, et là il dissipa tout son bien en vivant dans la débauche. Lorsqu'il eut tout consommé, une violente famine arriva dans ce payslà, et il commença à être dans le besoin. Il alla donc et se mit au service d'un des habitants de
ce pays. Celui-ci l'envoya dans son domaine pour paître les pourceaux. Il en était à désirer de s'emplir l'estomac avec les gousses que mangeaient les pourceaux ; mais personne ne lui en donnait. « Rentré en lui-même il dit : Combien de mercenaires, dans la maison de mon père, ont du pain en abondance, tandis qu'ici je meurs de faim î Je vais me lever, j'irai à mon père et je lui dirai : Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous. Je ne suis plus digne d'être appelé votre fils ; traitezmoi comme l'un de vos mercenaires. Se levant alors, il se rendit vers son père. Quand il était encore loin, son père le vit, et tout ému de pitié, il accourut, tomba au cou de son fils et l'embrassa. Celui-ci lui dit : Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous ; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils. Mais le père dit à ses serviteurs : Apportez vite une robe neuve et revêtez-le ; mettez l'anneau à sa main et les chaussures à ses pieds. Puis, prenez le veau gras, tuez-le, mangeons et faisons fête ; car mon fils que voici était mort et il revit, il était perdu, et il est retrouvé. Et on commença le festin. »
Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous. Ce ne sont pas seulement les anges, c'est Dieu lui-même qui a grande joie à la conversion du pécheur, parce que le pécheur est son enfant. Le Sauveur le montre éloquemment dans la touchante parabole du fils prodigue.
L'enfant dénaturé demande à son père la part de biens qui lui revient. Il n'y avait droit qu'après la mort de son père. Néanmoins celui-ci s'exécute et donne à l'ingrat le tiers de ses biens, parce que la
loi attribuait à l'aîné deux parts dans l'héritage paternel. Le fils rassemble sa fortune et, peu de jours après, il part pour un pays étranger, loin de la maison de son père, avec l'intention d'y vivre dans le plaisir. La mère n'apparaît pas dans la parabole ; elle était morte, sans doute, autrement son jeune fils n'eût pas eu le cœur de l'abandonner.
La fortune fut bientôt dissipée en débauches, et la situation du fils devint d'autant plus pénible qu'une grande famine se fit sentir dans ce pays étranger. Il fallait vivre pourtant. Le malheureux se loua à un propriétaire, qui l'envoya dans son domaine pour garder les pourceaux, dure extrémité pour un Juif aux yeux duquel ces animaux étaient immondes. La pitance était maigre, en ce temps de famine ; le pâtre improvisé ne mangeait pas à sa faim. On donnait aux pourceaux des caroubes, gousses longues de quinze à vingt centimètres qui renferment une pulpe rousse avec un certain nombre de graines et constituent le fruit du caroubier. Cette grossière nourriture faisait envie au pâtre a (famé ; mais il n'en pouvait prendre, car il était surveillé et personne n'eût consenti à lui en accorder.
La faim le fit réfléchir ; il compara son état lamentable 'à celui des serviteurs employés chez son père et résolut de reprendre le chemin de la maison paternelle. Mais il avait conscience de ses torts. Il comprit que, pour s'attirer l'indulgence de son père, il fallait commencer par les avouer, et ensuite se préparer à une vie d'expiation ; il comprit surtout qu'il avait 'offensé quelqu'un de plus grand que son père, le ciel, Dieu lui-même. Ainsi disposé, il partit sans prévenir, car on l'eût retenu, et laissa à d'autres la garde de son immonde troupeau.
Il n'avait pas présumé de l'indulgence de son père, car celui-ci attendait son retour. Mais il n'avait
pas prévu l'accueil affectueux qui lui était réservé. Le père ne lui laisse pas même dire tout ce qu'il a préparé. Il se jette à son cou, l'embrasse et commande à ses serviteurs de préparer de suite un grand festin de joie. Une robe neuve et belle remplace les haillons du malheureux; l'anneau est mis à son doigt pour lui restituer sa qualité d'homme libre et riche ; des chaussures cachent ses pieds endoloris. Cependant le veau gras, tué et cuit à la hâte, est servi, et l'on se met joyeusement à table au son des instruments.
Ce qu'il y a de plus saillant dans tout ce récit, c'est évidemment la grande joie du père. Si le fils est heureux d'un pareil accueil, le père l'est encore bien davantage du retour de l'égaré. « Mon fils était mort et il revit, » se plaît-il à répéter, « il était perdu et il est retrouvé. » Il semble qu'après la séparation cruelle, le fils manquait beaucoup plus au père, que le père au fils.
Il ne faut pas oublier que tous ces traits sont imaginés par le Sauveur lui-même. Personne ne connaît le Père que le Fils, a-t-il dit (98). Il sait donc excellemment quels sont les sentiments du Père pour le pécheur repentant, et il les exprime de manière à convaincre les cœurs les plus rebelles.
« Son fils aîné était dans les champs, et pendant qu'il arrivait et approchait de la maison, il entendit la symphonie et la danse. Il appela un des serviteurs, et lui demanda ce que c'était. Celui-ci lui dit : Votre frère est arrivé et votre père a tué le veau gras, parce qu'il a retrouvé son fils sain et sauf. Le fils aîné s'indigna et ne voulut pas entrer. Son père sortit donc et se mit à le prier. Mais il répondit à son père : Voilà nombre
d'années que je vous sers, sans jamais transgresser vos ordres, et vous ne m'avez jamais donné un chevreau pour faire fête avec mes amis. Mais quand, après avoir dévoré son bien avec des courtisanes, votre fds que voilà est arrivé, vous avez tué pour lui le veau gras ! Mais le père lui dit: Mon fils, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait pourtant faire fête et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort, et il revit ; il était perdu, et il est retrouvé. ))
s. luc, 15, 11-32.
Tout ce qui est à moi est à toi. La parabole a une suite importante. Le père a eu une telle hâte de commencer la fête qu'il n'a même pas attendu le retour du fils aîné. Celui-ci le prit assez mal. Entendant le bruit des instruments et de la danse, et apprenant par un serviteur ce qui se passait, il refusa d'entrer.
Le père, si joyeux d'avoir retrouvé le plus jeune, ne voulait pas avoir la douleur de perdre maintenant l'aîné. Il sortit aussitôt au-devant du mécontent et se fît suppliant pour l'adoucir. L'aîné ne comprenait pas la joie plus grande pour un pécheur qui fait pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui persévèrent. Il se plaignit de n'avoir jamais été traité aussi magnifiquement que son frère coupable.
Le père lui rappela alors que tout était commun entre eux, puisqu'ils vivaient ensemble, mais que pourtant le retour du plus jeune méritait bien d'être fêté.
La parabole s'arrête là à dessein, sans dire le parti que prit le fils aîné. L'attitude des deux frères
figure en effet celle de plusieurs catégories d'hommes.
1° Le fils plus jeune représente ceux qui s'éloignent de Dieu et ensuite se convertissent, et l'aîné, les justes qui demeurent toujours fidèles. Ces derniers n'ont pas le droit de murmurer au sujet de la miséricorde divine, d'autant que le mérite de leur longue fidélité demeure toujours aux yeux du Seigneur.
2° Le fils prodigue, ce sont ces publicains et ces pécheurs, qui ont offensé Dieu, sans doute, mais dont le Sauveur provoque et accueille le retour avec une si miséricordieuse bonté. Le fils aîné, ce sont les pharisiens et les docteurs, qui se croient fidèles serviteurs de Dieu et s'indignent des attentions que le Sauveur témoigne à ceux qu'ils tiennent pour des pécheurs. Ces derniers entrent dans la salle du festin, c'est-à-dire dans le royaume des cieux ; les pharisiens, conviés eux aussi, consentiront-ils à y entrer en pareille compagnie ? La parabole le laisse indécis.
3° Enfin la parabole, dans son sens le plus général, met surtout en regard les gentils et les Juifs. Dieu veut ramener les premiers sans perdre les autres. Les Juifs s'y préteront-ils ? Restés seuls à la maison paternelle, après le départ des autres peuples pour les pays lointains de l'infidélité, consentiront-ils à y demeurer après le retour de leurs frères repentis ? Le Sauveur pose devant eux la question-; à eux d'y répondre.
117. l'intendant infidèle. — Jésus disait encore à ses disciples : « Un homme riche avait un intendant, sur le compte duquel on lui fit ce rapport défavorable qu'il avait dissipé ses biens. Il l'appela donc et lui dit : Que m'apprend-on de
toi? Rends-moi compte de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus être intendant. L'intendant se dit en lui-même : Que faire, puisque mon maître me retire l'intendance? Je suis incapable de travailler la terre et j'ai honte de mendier. Je sais ce que je ferai, afin que, quand j'aurai été éloigné de l'intendance, les gens me reçoivent chez eux. Il fit donc appeler les uns après les autres les débiteurs de son maître, et il dit au premier : Combien dois-tu à mon maître? Celuici dit : Cent barils d'huile. L'intendant lui dit : Reprends ta créance, assieds-toi vite et écris cinquante. Il dit ensuite à un autre : Et toi, coinbien dois-tu? Celui-ci répondit : Cent mesures de froment. L'intendant lui dit : Reprends ton billet et écris quatre vingts. Le maître loua l'intendant malhonnête de la prudence avec laquelle il avait agi. »
Rends-moi compte de ta gestion. La propriété rurale prenait souvent une grande extension aux mains du Juif habile. A la suite d'abondantes récoltes et d'heureuses spéculations, il ajoutait chaque année à ses domaines. Il lui fallait alors des intendants pour régir sa propriété et lui faire rendre le plus possible. L'intendant n'était pas toujours suffisamment honnête pour ne pas succomber à la tentation d'arrondir son salaire et de faire lui aussi sa fortune au dépens du maître. Celui-ci, presque toujours absent, était bien obligé d'avoir confiance en son intendant. L'intendant avait toutes les facilités pour tromper un propriétaire qui n'entendait rien à l'exploitation d'un domaine, et si le bruit de ses malversations arrivait aux oreilles du maître, il
savait, pour se tirer d'embarras, lui présenter des comptes de sa façon.
Notre-Seigneur met en scène un intendant de cette espèce. Cet intendant a commis de tels abus de confiance que le maître se décide à le renvoyer ; mais auparavant, il lui fera rendre compte de sa gestion. Par suite de son renvoi, l'intendant qui a tout gaspillé sans prévoir l'avenir, se voit acculé soit au travail mercenaire, soit à la mendicité, deux choses auxquelles il ne saurait se résoudre.
Il prend alors un parti habile, celui de mettre ses subordonnés dans ses intérêts en leur accordant des réductions frauduleuses sur leurs créances. Il les fait venir et diminue, parfois de moitié, la qualité des denrées qu'ils doivent à leur maître ; pais il leur fait souscrire de nouveaux billets dans ce sens. De la sorte, si le maître persiste dans la décision qu'il a prise, l'intendant renvoyé pourra compter sur l'assistance et l'hospitalité de ses obligés. Ceux-ci en effet lui resteront attachés beaucoup moins par les liens fragiles de la reconnaissance, que par ceux d'une complicité malhonnête qui pourrait les faire chasser eux aussi, si elle venait à être connue du propriétaire.
« Les enfants de ce monde sont en effet plus prudents en ce qui les concerne que les fils de lumière. Et moi je vous dis : Faites-vous des amis avec l'argent d'iniquité, afin que, quand vous ne serez plus, on vous reçoive dans les tabernacles éternels. Celui qui est fidèle dans une petite chose est fidèle dans une plus grande, et celui qui est injuste dans une petite chose est injuste dans une plus grande. Si donc vous n'avez pas été fidèles en ce qui concerne l'argent d'ini-
quité, qui donc vous confiera la richesse véritable ? Et si vous n'avez pas été fidèles au sujet d'un bien étranger, qui donc vous donnera celui qui est à vous ? Nul serviteur ne peut servir deux maîtres, car ou bien il détestera l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent. »
En entendant toutes ces choses, les pharisiens qui étaient des avares, se moquaient de lui. Il leur dit : « Vous autres, vous vous posez comme justes aux yeux des hommes ; mais Dieu connaît vos cœurs ; aussi ce qui est grand pour les hommes est l'abomination même devant Dieu. La loi et les prophètes ont duré jusqu'à Jean ; depuis lors, c'est le royaume de Dieu qui est annoncé, et chacun fait effort pour y entrer. Or il est plus facile au ciel et à la terre de passer, qu'à un seul point de la loi de tomber.
« Quiconque renvoie sa femme et en prend une autre, commet l'adultère, et quiconque prend celle qu'un autre a renvoyée commet aussi l'adultère. »
s. LUC, 16, 1-18.
Faites-vous des amis avec V argent d'iniquité. Le Sauveur fit ressortir l'habileté de cet intendant malhonnête et il loua sa prudence, sans approuver, bien entendu, l'injustice du procédé. Les gens du monde, en effet, sont plus habiles dans leurs affaires temporelles que les serviteurs de Dieu dans leurs affaires spirituelles. A l'exemple de l'intendant, ces derniers doivent employer l'argent, cause en effet de tant d'iniquités, à se faire des amis dans le ciel. De là, le précepte de l'aumône. Le Sauveur ayant
64 L'INTENDANT INDIFÈLE
déclaré que celui qui la fait au pauvre la fait à luimême, il se déclare ainsi l'ami céleste du disciple charitable (47).
Il tire une autre conséquence de la parabole, et ici il condamne la malhonnêteté de l'intendant. Celui qui ne sait pas être fidèle dans le maniement d'une petite chose, comme l'argent, n'est pas capable de posséder cette grande chose, qui est la richesse spirituelle. De plus, celui qui traite injustement son prochain ne sera pas qualifié pour obtenir la justice envers lui-même (48).
Vous ne pouvez servir Dieu et V argent. Ce sont deux maîtres irréductiblement incompatibles ; s'attacher à l'un, c'est nécessairement se détacher de l'autre. L'intendant infidèle a servi l'argent, le disciple doit servir Dieu ; il ne peut que se servir de l'argent, de la manière que le Sauveur prescrit ou conseille, mais en ayant soin de ne servir que Dieu.
Ce qui est grand pour les hommes est l'abomination même devant Dieu. Les pharisiens se moquèrent des idées économiques du Sauveur. Ils aimaient l'argent, comme leurs ennemis, les sadducéens. Ils estimaient avant tout l'homme qui avait su faire sa fortune. Mais ils avaient beau poser comme justes et serviteurs de Dieu aux yeux des hommes ; leur vrai maître était l'argent, et ce qu'ils servaient était abominable aux yeux de Dieu. Ils disaient : Bienheureux les riches et ils tâchaient d'avoir ce bonheur. Le Sauveur disait : Bienheureux les pauvres, et il recommandait à ses disciples d'être de ceux-là, au moins par les dispositions du cœur.
Les pharisiens prétendent pratiquer la loi de Moïse, qui permettait la richesse et promettait la prospérité temporelle à ses observateurs. Mais ce régime a pris fin avec Jean ; maintenant le royaume
de Dieu commence, il regarde la richesse comme un obstacle et une tentation, et il reçoit dans son sein la multitude des petits et des pauvres (52).
D'ailleurs cette loi ancienne a beaucoup d'autres prescriptions qui ne peuvent être abolies et qui s'imposeront à tous les hommes de tous les temps, particulièrement les commandements de Dieu, et ce sont ces prescriptions que transgressent à plaisir les pharisiens. Mais aucun point de la loi ne tombera ; il restera en vigueur dans le royaume de Dieu, soit dans sa teneur littérale, soit dans un sens plus relevé qui substituera le plus parfait au moins parfait.
Un de ces points est celui qui concerne le divorce. Les pharisiens tiennent à la lettre de la loi mosaïque ; le Sauveur ramène cette loi à sa rigueur et à sa perfection primitives (46).
homme riche, qui était vêtu de pourpre et de lin, et qui faisait chaque jour de splendides festins. Il y avait aussi un mendiant nommé Lazare, qui gisait à sa porte, couvert d'ulcères, et désireux de se rassasier avec les miettes qui tombaient de la table du riche ; personne ne lui en donnait, et même les chiens venaient et léchaient ses ulcères. Il arriva que le mendiant mourut, et fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et fut enseveli dans l'enfer. Levant les yeux, pendant qu'il était dans les tourments, il vit au loin Abraham et Lazare dans son sein, et il s'écria : Père Abraham, ayez pitié de moi, et envoyez Lazare tremper l'extrémité de son doigt dans l'eau, pour qu'il rafraîchisse ma
langue, car je suis torturé par cette flamme. Abraham lui dit : Mon fils, souviens-toi que tu as reçu les biens pendant ta vie, de même que Lazare a reçu les maux. A présent, il est consolé, et toi tu es torturé. Mais par-dessus tout, entre nous et vous, un profond abîme a été établi, de sorte que ceux qui veulent passer d'ici jusqu'à vous ne le peuvent pas, non plus que traverser de là jusqu'ici. Le riche dit alors : Je vous prie alors, père, de l'envoyer dans la maison de mon père ; j'y ai cinq frères ; qu'il se présente à eux en témoin, afin qu'ils ne viennent pas eux aussi dans ce lieu de tourments. Mais Abraham lui dit : Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent. Le riche reprit : Non, père Abraham ; mais si quelqu'un d'entre les morts vient à eux, ils feront pénitence. Abraham lui dit alors : S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, quelqu'un d'entre les morts aura beau ressusciter, ils ne croiront pas. »
s. luc, 16, 19-31.
Quelqu'un d'entre les morts aura beau ressusciter, ils ne croiront pas. A l'appui de ce qu'il a dit à propos de l'argent, le Sauveur raconte une saisissante parabole qui montre ce que devient le riche quand il ne vit que pour soi.
Un riche, splendidement vêtu, passe sa vie dans d'opulents festins. Il mène une existence heureuse et partage sa table avec ses amis. Il n'est point dit que sa richesse ait été mal acquise, ni que lui-même ait fait le moindre tort au prochain.
Un pauvre mendiant, Lazare, est à sa porte. Couvert d'ulcères et affamé, il voudrait bien se
rassasier des miettes tombées de la table du riehe ; mais personne, ni maître, ni convives, ni serviteurs, ne fait attention à lui. Il est même réduit à un tel état d'impuissance, qu'il ne peut se défendre contre les chiens, et que ces bêtes, odieuses à l'oriental, osent venir impunément lécher ses ulcères.
La situation se prolonge ainsi un certain temps. Mais tout a un terme. Lazare meurt et il est porté triomphalement par les anges dans le sein d'Abraham, c'est-à-dire dans le séjour du bonheur. Ce n'est pas sa pauvreté qui vaut à Lazare cette récompense, mais c'est la manière humble et résignée dont il l'a supportée. Le riche meurt à son tour et est enseveli dans l'enfer. Ce n'est pas sa richesse qui lui vaut ce malheur, car le riche Abraham est au ciel, c'est la manière orgueilleuse et égoïste dont il a joui de sa richesse.
Du milieu des tourments, le riche peut apercevoir, dans des hauteurs lointaines, Abraham et ce Lazare, qu'il ne savait pas jadis apercevoir à sa porte. Alors il crie au secours. L'allégement qu'il sollicite est bien misérable, une goutte d'eau au bout du doigt de ce Lazare auquel il a dédaigné d'accorder une miette de pain. Mais ses tourments sont tels, au milieu des flammes, que ce secours insignifiant lui paraît appréciable. Il espère peut-être aussi que Lazare, voyant de plus près ses souffrances, sera ému de pitié et s'emploiera à les soulager.
Abraham répond au malheureux. Qu'il se souvienne maintenant de ce qui passait sur la terre : lui, riche et heureux, Lazare, pauvre et souffrant. Il y a désormais compensation et c'est justice. Le riche n'a pas à le trouver mauvais. De plus, sur la terre, il y avait comme un abîme entre le riche joyeux et le pauvre abandonné, et le premier n'a jamais eu la pensée de le franchir. L'abîme subsiste
dans l'autre vie, infranchissable et définitif. Lazare n'a donc pas la possibilité de venir auprès du riche perdu dans l'enfer.
Celui-ci, qui n'a pas eu pitié de Lazare, a pitié de ses frères restés sur la terre. Il voudrait leur épargner de venir partager son effroyable malheur. Que Lazare soit donc envoyé pour les avertir. — Mais les vivants ont pour s'instruire Moïse et les prophètes, dont les écrits sont lus et expliqués dans les synagogues. Par eux, ils sont très suffisamment renseignés sur leurs devoirs et sur les sanctions qui ehâtiront un jour la transgression de ces devoirs. Ils n'ont qu'à les écouter. - — Sans doute, mais le riche estime que l'apparition d'un mort ferait plus d'effet sur ses frères. — Erreur, répond enfin Abraham, ils ne croiront pas plus au mort ressuscité qu'à Moïse et aux prophètes.
De très importantes vérités sont mises -^n relief dans cette parabole.
1° Par le bon usage des biens et des maux de la vie présente, on mérite le bonheur de l'autre vie, et, par leur mauvais usage, on mérite la damnation.
2° La prospérité des méchants et l'adversité des justes sur la terre constituent un problème qui ne trouvera que dans l'autre monde sa solution équitable et assurée.
3° Il y a un enfer dont les peines sont terribles et un paradis où les anges conduisent les justes. Ces derniers ne peuvent rien en faveur "de ceux de leurs semblables qui se sont perdus, et les damnés peuvent encore moins en faveur de ceux qu'ils ont laissés sur la terre.
4° Dieu a établi des moyens ordinaires pour instruire les hommes et les aider à faire leur salut. C'est à ces moyens qu'il faut recourir, sans réclamer
des interventions extraordinaires pour croire et pour accomplir son devoir.
5° Les démonstrations de la vérité par la parole divine et les miracles du Sauveur doivent suffire à tous. Ceux qui réclament des miracles nouveaux et sur commande trouveront toujours des prétextes pour échapper aux conclusions que ces miracles imposeraient. En fait, la plupart des Juifs n'ont rien su conclure ni de la résurrection de Lazare de Bethanie, ni de celle du Sauveur.
6° Pratiquement, les pharisiens et les sadducéens sont figurés par ce mauvais riche ; malheur à eux s'ils continuent à l'imiter ! Lazare, au contraire, c'est ce pauvre peuple auquel les docteurs ne savent même pas accorder les miettes du festin de la science religieuse et de la vie spirituelle, et que le Sauveur veut bien lui-même nourrir et racheter.
119. les scandales. — « Quiconque en mon nom vous aura donné à boire une coupe d'eau, parce que vous appartenez au Christ, je vous le dis en vérité, il ne perdra pas sa récompense. Mais celui qui aura porté au mal un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait qu'on lui attachât au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu'on le précipitât au fond de la mer. Malheur au monde pour ses scandales ! Il est nécessaire, sans doute, qu'il arrive des scandales ; mais malheur à l'homme par qui le scandale arrive !
« Si ta main est pour toi une cause de péché, coupe-là. Mieux vaut pour toi être amputé et entrer dans la vie, qu'avoir deux mains et aller en enfer, dans le feu qui ne s'éteint pas. Si ton