‹ L'EvangileChapitre 81 sur 108 · JÉSUS DEVANT HÉRODE · texte numérisé non relu

JÉSUS DEVANT HÉRODE

de lui voir opérer quelqu'un de ces miracles qu'il multipliait en Galilée.

Le Sauveur n'était pas justiciable d'Hérode sur une question d'ordre religieux ; le sanhédrin seul avait compétence pour l'interroger à ce sujet. En dépit des questions multipliées du prince et des accusations acharnées des membres du sanhédrin, Jésus ne daigna pas adresser une parole au meurtrier de Jean-Baptiste.

Déçu dans son attente, Hérode n'eut que du mépris pour le Sauveur, et toute sa cour partagea servilement son sentiment. Pour se venger de la silencieuse victime, il lui fit mettre une belle robe blanche. C'était insinuer qu'il avait affaire à un homme atteint de la folie des grandeurs, mais qui ne méritait aucun châtiment notable. Les remords que lui avait laissés le meurtre du précurseur ne le disposaient pas à porter une sentence rigoureuse contre celui qu'il était tenté de regarder comme Jean-Baptiste revenu à la vie.

184. jésus et b arabe as. — Pilate fit alors approcher les princes des prêtres, les magistrats et le peuple, et il leur dit : « Vous m'avez présenté cet homme comme un séducteur du peuple, et voici que, l'interrogeant devant vous, je n'ai trouvé dans cet homme aucun des chefs d'accusation que vous apportez contre lui. Hérode non plus. Car je vous ai renvoyés devant lui, et on ne l'a convaincu de rien qui mérite la mort. Je vais donc le faire châtier et le renvoyer. »

Au jour de la fête de la Pâque, la coutume obligeait le procurateur à délivrer au peuple un des prisonniers, celui qu'on voulait. Or il y avait en

ce moment dans les fers un prisonnier fameux, qui s'appelait Barabbas. C'était un voleur, qui, au cours d'une émeute dans la ville, avait commis wn homicide, et avait été pris avec les révoltés. Quand donc la foule fut montée, elle se mit à réclamer ce qu'on avait coutume de lui accorder. Pilate prit la parole et leur dit : « Lequel voulezvous que je vous délivre Barabbas ou Jésus, qui est appelé le Christ ? Voulez-vous que je vous délivre le roi des Juifs ? » Il savait en effet que les princes des prêtres l'avaient livré par jalousie.

Je n ai rien trouvé en lui qui mérite la mort. Au retour de Jésus, Pilate fut obligé de reprendre le procès, puisqu'Hérode n'avait porté aucune sentence. Il fit remarquer que le chef d'accusation mis en avant, la séduction du peuple, ne résultait nullement de l'interrogatoire, et que les autres motifs allégués ne répondaient à aucune réalité. Hérode en avait jugé de même.

Il allait donc châtier Jésus et ensuite le libérer. Le châtiment proposé était la flagellation. Pilate reconnaissait que Jésus n'était nullement coupable, mais qu'il avait le tort de déplaire souverainement au sanhédrin. Il fallait donner à celui-ci quelque satisfaction. Il réclamait la mort ; Jésus était innocent. La flagellation, semblait-il au procurateur, était un moyen terme qui donnerait satisfaction à la fois à la justice et aux accusateurs.

Après avoir fait cette proposition, Pilate se souvint qu'on était à la fête de Pâque, et qu'à cette occasion il avait la coutume d'accorder aux Juifs la délivrance d'un prisonnier, celui qu'ils désignaient eux-mêmes. Plusieurs attendaient la croix dans les prisons de l'Antonia. Il y avait entre autres un révolté, du

nom de Barabbas, qui avait commis un homicide. Pilate crut ingénieux de proposer la délivrance de celui-là, en le mettant en parallèle avec Jésus, bien convaincu que les Juifs n'oseraient pas hésiter entre les deux et réclameraient la délivrance de Jésus. Sa proposition faite, il laissa les Juifs délibérer.

Pendant que Pilate était assis sur son tribunal, sa femme lui envoya dire : « Ne faites rien contre ce juste, car aujourd'hui, dans une vision, j'ai été très tourmentée à son sujet. »

Pendant ce temps, Pilate reçut un message de sa femme. Elle le suppliait de ne rien faire contre ce juste, au sujet duquel un songe l'avait tourmentée pendant la nuit. L'ancienne loi romaine qui défendait aux gouverneurs d'emmener avec eux leur femme dans leur province, était tombée en désuétude depuis Auguste. La femme de Pilate, que d'anciens auteurs appellent Claudia Procula ou Procla, avait entendu parler du Sauveur et de ses miracles ; elle ressentait pour lui de la sympathie et le regardait comme un saint personnage. Elle voulait être pour sa délivrance, auprès de son mari, le contraire de ce qu'avait été Hérodiade auprès d'IIérode pour la perte de Jean-Baptiste. La veille au soir, elle avait entendu parler probablement de l'envoi de la cohorte pour coopérer à l'arrestation de Jésus. Troublée dans son sommeil à la pensée de ce qui pouvait arriver de fâcheux pour Jésus de Nazareth, elle avait eu un de ces songes auxquels les anciens attachaient tant d'importance et elle le transmettait au procurateur comme une indication providentielle. Pilate en fut certainement affermi dans sa conviction

de l'innocence de Jésus et dans sa résolution de ne pas condamner l'innocent.

De leur côté, les princes des prêtres et les anciens agitèrent le peuple, et lui persuadèrent de réclamer Barabbas et de perdre Jésus. Reprenant donc la parole, Pilate leur dit : « Lequel des deux voulez-vous qu'on vous délivre ? » — « Barabbas », s'écrièrent-ils tous ensemble ; « ôtez celui-ci, et délivrez-nous Barabbas. » — « Que voulez-vous donc », leur dit Pilate, » que je fasse de Jésus qui est appelé le Christ? » Tous s'écrièrent : « Crucifiez-le !» — « Mais enfin, » reprit pour la troisième fois Pilate, « quel mal a-t-il fait? Je n'ai rien trouvé en lui qui mérite la mort. Je vais donc le châtier et je le renverrai. » Mais ceux-ci criaient encore plus fort : « Crucifiez-le ! Qu'il soit crucifié ! » Et leurs cris devenaient de plus en plus violents.

s. Matthieu, 27, 15-23 ; s. marc, 15, 6-14 : s. luc, 23, 13-23 ; s. jean, 18, 39-40.

Quand il jugea la délibération suffisante, Pilate proposa le choix à faire entre Jésus et Barabbas. Les membres du sanhédrin s'étaient beaucoup agités au milieu delà foule pour faire réclamer la délivrance de Barabbas. Le nom de l'odieux criminel fut donc acclamé. Pilate, surpris, demanda ce qu'on voulait alors faire de Jésus, appelé le Christ, et non le brigand et l'assassin, comme Barabbas. En rappelant ce nom de Christ, Pilate fait entendre aux accusateurs que, dans le pays, les multitudes ont de Jésus une toute autre idée qu'eux, et qu'il serait bon d'en tenir compte. Mais la foule entassée sur l'étroite

place qui s'étend devant l'Antonia ne représente pas ces masses populaires qui ont vu Jésus à l'œuvre en Galilée et même en Judée, et qui, à son entrée à Jérusalem, lui ont fait un cortège triomphal. Cette foule est en majeure partie à la dévotion des grandsprêtres. Ils l'ont si bien travaillée que, d'une seule voix, elle demande que Jésus soit crucifié. ■

Pour la troisième fois, Pilate déclare qu'il ne trouve rien en lui de condamnable et qu'il va se contenter de le châtier. Mais les cris redoublent de violence pour réclamer que Jésus soit crucifié. Le procurateur, indigné et décidé à ne pas tenir compte de ces cris sauvages, fait prendre Jésus pour qu'il soit flagellé. Le traitement est cruel et injuste ; mais Pilate juge que c'est un moyen d'épargner la vie de la victime et de contenter la fureur de ses ennemis ; quand ceux-ci le verront en sang, ils n'oseront plus réclamer davantage.

Pilate voyant qu'il n'avançait à rien, mais que le tumulte ne faisait que grandir, ckmna ordre de saisir Jésus et le fit flageller. Puis, s'étant fait apporter de l'eau, il se lava les mains devant le peuple en disant : « Je suis innocent du sang de ce juste ; c'est votre affaire. » Et le peuple tout entier répondit : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants. »

Je suis innocent du sang de ce juste. La flagellation était en usage chez les Juifs pour châtier les transgresseurs de la loi ; mais, comme il était défendu de donner plus de quarante coups, on s'arrêtait à trente-neuf, afin de ne pas risquer d'en donner trop. II Cor., 11, 24. Les Romains réservaient la

flagellation, de même que le supplice de la croix, aux esclaves et aux criminels qui n'étaient pas citoyens romains. Le fouet qu'ils employaient était formé de lanières minces et tranchantes, dont chaque coup entamait la chair quand on retirait le fouet brusquement. Le condamné, dépouillé de ses vêtements, était attaché à une colonne. Le nombre des coups qu'il pouvait recevoir était illimité, et parfois le patient mourait au cours du supplice. Les évangélistes ne donnent aucun détail sur la flagellation du Sauveur, et Pilât e l'ordonne sans rien spécifier. C'est donc qu'elle fut administrée dans les conditions ordinaires, assez durement pour que la pitié des Juifs fût excitée, mais cependant de manière que le condamné ne succombât pas sous les coups. Telle n'était pas en effet l'intention du procurateur.

Pendant qu'à distance les Juifs contemplaient leur victime ruisselante de sang sous la morsure du fouet, Pilate, pour manifester sa pensée d'une manière expressive et symbolique, se fit apporter de l'eau et se lava publiquement les mains en disant qu'il était innocent du sang de ce juste. Pour désigner Jésus, il employait le qualificatif dont sa femme venait de se servir, et il rendait ainsi un nouvel hommage à son innocence. Mais cet hommage même le condamnait ; car, si Jésus était un juste, pourquoi avait-il la lâcheté de lui infliger un tel supplice ? En se lavant les mains, il ne lavait pas sa conscience, et cette première capitulation allait en amener une autre encore plus grave.

Quant aux Juifs, ils revendiquent pour eux la responsabilité du sang versé et demandent que ce sang retombe sur eux et sur leurs enfants. Ils ne seront que trop exaucés au moment de la grande guerre de l'an 70.

Alors les soldats du procurateur emmenèrent Jésus dans le prétoire, et réunirent autour de lui la cohorte tout entière. Ils l'enveloppèrent d'un manteau écarlate. Puis, tressant une couronne avec des épines, ils la placèrent sur sa tête et mirent un roseau dans sa main droite ; et fléchissant le genou devant lui, ils lui adressaient cette salutation ironique : « Salut, roi des Juifs ! » Ensuite, crachant sur lui, ils prenaient le roseau, frappaient sur sa tête et lui donnaient des soufflets.

Salut, roi des Juifs. Pila te n'était pas si pressé que les Juifs d'en finir avec Jésus. Il prenait son temps, dans l'espoir de les décourager. Aussi, après la flagellation, laissa-t-il la victime aux mains de ses soldats. Ceux-ci, recrutés parmi les Syriens, ennemis des Juifs, se plurent à tourmenter le roi des Juifs comme l'avaient fait les valets des grandsprêtres pendant la nuit. Un condamné était alors une proie sur laquelle toutes les cruautés individuelles pouvaient s'acharner sans pitié. Les valets s'étaient moqués du Christ, les soldats entreprirent de bafouer le roi.

Dans la cour du prétoire où ils étaient casernes, ils firent asseoir Jésus sur un escabeau et jetèrent sur ses épaules un vieux manteau militaire, de couleur écarlate, en guise de pourpre royale. Ils lui firent une couronne d'épines et lui mirent un roseau à la main, pour figurer le sceptre.

La couronne était formée de branches empruntées au ziziphus ou jujubier de Syrie ; ces branches sont tortueuses et armées d'épines accouplées, dont l'une est droite et l'autre recourbée en crochet ; elles font de cruelles blessures. La couronne conservée à

Paris est tressée avec un jonc commun clans les pays chauds. Elle a 210 millimètres de diamètre intérieur.

Pour leurs besoins culinaires, les soldats de TAntonia allaient chercher dans les campagnes environnantes des branches d'arbres et des buissons. Ils en faisaient des bottes qu'ils liaient avec des joncs du pays. Ils avaient donc sous la main tous ces éléments dans la caserne même. Avec les branchages épineux, ils couvrirent la tête du Sauveur et assujettirent ce diadème improvisé par plusieurs tours de jonc.

Tout ce qui était disponible dans la garnison vint prendre part à la sanglante moquerie. Chacun venait fléchir le genou devant Jésus, le saluait « roi des Juifs », le soufïlettait, ^crachait sur lui et, avec le roseau, enfonçait sur sa tête le diadème épineux. Les païens ne traitaient pas le Sauveur mieux que les Juifs.

Pilate vint de nouveau dehors, et dit aux Juifs : « Voici que je vous le ramène dehors, afin que vous sachiez bien que je ne trouve rien à condamner en lui. » Jésus sortit alors portant la couronne d'épines et le manteau de pourpre. Pilate leur dit : « Voilà l'homme. » En le voyant, les grands-prêtres et les fonctionnaires crièrent : u Crucifiez-le ! Crucifiez-le ! » — Prenez-le vousmêmes », reprit Pilate, « et crucifîez-le. Quant à moi, je ne le trouve pas condamnable. » Les Juifs lui répondirent : « Nous avons une loi, et d'après cette loi il doit mourir, parce qu'il s'est fait Fils de Dieu. » En entendant ces paroles, Pilate fut encore plus effrayé.

Je ne trouve rien à condamner en lui. Pilate revint en fur" devant les accusateurs, et, comme s'il avait fait un nouvel examen et de plus sérieuses réflexions, il répéta encore une fois qu'il ne trouvait rien à condamner en Jésus. Il le présenta en même temps à la foule, dans le lamentable état où l'avaient mis la flagellation et les tragiques outrages de la soldatesque. « Voilà l'homme », leur dit-il. Aussitôt, comme des bêtes féroces que surexcite la vue du sang, les Juifs hurlèrent pour réclamer son supplice. Pilate riposta qu'ils avaient à s'en charger eux-mêmes, mais que, quant à lui, il ne le jugeait pas condamnable. Abandonnant alors tous leurs précédents griefs, impuissants à convaincre le procurateur, les princes des prêtres en appelèrent insolemment à leur loi à eux, qui punissait de mort celui qui se disait Fils de Dieu.

Il rentra dans le prétoire et dit à Jésus : « D'où es-tu ? » Mais Jésus ne lui fit aucune réponse. Pilate reprit : « Tu ne me dis rien ? Ignores-tu que j'ai le pouvoir de te crucifier, et que j'ai aussi le pouvoir de te délivrer ? » Jésus répondit : « Vous n'auriez aucune puissance contre moi si elle ne vous avait été donnée d'en haut. C'est pour cela que celui qui m'a livré à vous est plus coupable. »

Ignores-tu que j'ai le pouvoir de te crucifier ? Cette mention de Fils de Dieu troubla profondément le procurateur. Ne se trouvait-il pas en face de quelque être surnaturel, qui lui ferait expier terriblement une condamnation imméritée ? Il savait d'ailleurs que Jésus avait fait d'étonnants miracles. Il ne voulait pas condamner un innocent ;

pouvait-il condamner un être supérieur à l'humanité ?

Effrayé et anxieux, il rentra dans le prétoire avec Jésus et l'interrogea sur son origine. N'obtenant pas de réponse, il fit remarquer qu'il disposait du pouvoir de crucifier ou de délivrer. Le Sauveur répondit au procurateur que le pouvoir dont il se vantait lui venait d'en-haut, de Dieu même. Dieu seul en effet avait pouvoir sur un Fils de Dieu. C'est pour cette raison que la responsabilité la plus grande pesait sur Caïphe et le sanhédrin, qui l'avaient livré à l'autorité romaine. Cette autorité décidait que tous les griefs énoncés jusqu'à ce moment n'avaient pas de valeur. L'accusation nouvelle, concernant sa qualité de Fils de Dieu, n'était pas du ressort du procurateur. Ceux qui, compétents sur la question, avaient jugé Jésus digne de mort pour s'être dit Fils de Dieu étaient donc les premiers et les principaux coupables.

Pilate comprit que la situation était plus grave encore qu'il ne pensait d'abord et qu'une condamnation était absolument impossible. Il cherchait donc à renvoyer Jésus. Avec un peu plus de fermeté, il eût signifié aux Juifs qu'il le gardait dans l'Antonia, et il eût dispersé les accusateurs avec d'autant plus de facilité qu'en somme ils n'étaient qu'une minorité violente, et que la ville était remplie de pèlerins favorables à Jésus. Malheureusement, il s'était rendu impopulaire auprès de ces derniers (108), et il ne pouvait guère compter sur leur intervention pour appuyer sa sentence.

A partir de ce moment, Pilate cherchait à le renvoyer.

Mais les Juifs lui crièrent : « Si vous le délivrez,

vous n'êtes pas l'ami de César, car quiconque se fait roi s'élève contre César. »

Dès qu'il eut entendu ces paroles, Pilate fit venir Jésus dehors, et il prit place sur son tribunal, à l'endroit qui est appelé Lithostrotos, et en hébreu Gabbatha. Or c'était le vendredi de la Pâque, et environ la sixième heure.

Pilate dit aux Juifs : « Voici votre roi. » — « Otez-le ! » crièrent-ils, « ôtez-le ! crucifiez le ! » Pilate leur dit : « Je crucifierai donc votre roi ? » Les pontifes répliquèrent : « Nous n'avons pas d'autre roi que César. »

Pilate, voulant alors contenter le peuple, décida qu'il serait fait droit à leur demande. Il leur délivra Barabbas, qu'ils réclamaient, et leur remit Jésus pour qu'il fut crucifié.

S. MATTHIEU, 27, 24-30 ; s. marc, 15, 15-19 ; s. luc, 23, 24-25 ; s. jean, 19, 1-16.

Si vous le délivrez, vous ri êtes pas l'ami de César. Voyant qu'ils ne pouvaient fléchir le juge, les princes des prêtres tentèrent une nouvelle manœuvre : ils intimidèrent le fonctionnaire. En se disant Messie, Jésus pouvait être appelé de tous les titres équivalents à celui-là, et particulièrement du titre de roi des Juifs. Le Sauveur n'entendait prétendre qu'à une royauté spirituelle, comme il venait de l'expliquer au procurateur. Mais le titre de roi sonnait mal aux oreilles de l'empereur de Rome. Tibère était un prince ombrageux, despotique et cruel. Il suffisait qu'on lui rapportât que, dans une province soumise à son autorité, comme la Judée, un Juif avait pris le nom de roi sans que le procurateur fît disparaître le prétendant, pour que le fonction-

naire négligent fût appelé à Rome, disgracié et sévèrement puni. C'est ce dont les Juifs menacèrent Pilate, en lui rappelant cpie se faire roi constituait un attentat contre César, et qu'on cessait d'être ami de César en tolérant cette usurpation. Le nom de roi suffisait pour compromettre, quelque sens qu'on y attachât.

L'allégation des Juifs suffit pour retourner subitement Pilate. Il entrevit immédiatement une dénonciation du sanhédrin auprès de Tibère, sa place perdue, sa carrière brisée, peut-être pis encore. Il savait qu'à Rome les délateurs avaient beau jeu et que le crime de lèse-majesté déchaînait toutes le« colères du prince. Son parti fut pris sans hésitalion : mieux valait condamner un innocent que s'exposer soi-même à tant de dangers certains.

Pilate monta alors sur son siège, à un endroit élevé que désigne le nom araméen de Gabbathar et dont le nom grec Lithostrotos signifie qu'il était dallé. Il était environ la sixième heure, c'est-à-dire qu'on approchait de midi. Il fit avancer Jésus et le présenta aux Juifs comme leur roi. Des cris de fureur lui répondirent pour réclamer le supplice de la croix. — C'est donc votre roi que je vais crucifier, répliqua le procurateur. — Nous n'avons pas d'autre roi que César, crièrent les Juifs. En réalité, la plupart d'entre eux ne détestent rien tant que ce César qu'ils acclament maintenant. Pour échapper à son joug, ils déchaîneront bientôt une insurrection terrible et subiront une guerre atroce, qui causera la ruine de leur patrie. Mais, pour le moment, il faut que Jésus périsse, et aucun mensonge ne coûte pour obtenir ce résultat.

Pilate rendit alors sa sentence, conforme à ce qu'on exigeait de lui. Rarabbas fut délivré et Jésus condamné à être crucifié.

186, le chemin de la croix. — On lui ôta le manteau de pourpre et on lui remit ses vêtements.

Ils prirent Jésus et l'emmenèrent, et, portant sa croix, il alla jusqu'à l'endroit qui est appelé le Calvaire, en hébreu Golgotha. On conduisait avec lui deux autres malfaiteurs, destinés au supplice.

Ils rencontrèrent, en sortant, un homme de Cyrène qui revenait d'une ferme ; c'était Simon, père d'Alexandre et de Rufus. Ils le réquisitionnèrent pour qu'il portât là croix derrière Jésus.

Ils prirent Jésus et V emmenèrent portant sa croix. On ôta au Sauveur le manteau rouge dont les soldats l'avaient affublé et naturellement le diadème épineux qui couvrait sa tête. On lui remit ses vêtements ordinaires, afin qu'il fût bien reconnu de tous. Des croix étaient préparées à l'avance, car on se proposait ce jour-là de supplicier trois malfaiteurs, Barabbas et deux autres brigands. On choisissait de préférence pour les exécutions les jours de grande affluenee, afin que l'exemple fût plus significatif. La croix, en forme de T, était constituée par une poutre surmontée d'une barre transversale à laquelle on fixait les bras du supplicié. Dans le prolongement de la poutre, un morceau de bois recevait l'écriteau sur lequel était écrit le motif de la condamnation et qu'on clouait au-dessus de la tête du supplicié. Jésus hérita de la croix destinée à Barabbas. Les trois croix étaient d'ailleurs semblables. Il fallut plus tard un miracle pour distinguer celle du Sauveur d'avec les deux autres.

Le cortège se mit en route. Un centurion à cheval commandait les quatre soldats chargés de crucifier les condamnés. Les membres du sanhédrin et ceux

qui les avaient aidés à arracher la condamnation à Pilate suivaient, avec une grande foule attirée par des sentiments divers. Beaucoup des innombrables pèlerins de la Pâque se trouvaient là ou sur le passage du cortège, s'inclinant devant le double arrêt du sanhédrin et du procurateur. S'ils avaient conservé quelque foi en Jésus, ils concluaient maintenant qu'ils s'étaient trompés et qu'ils avaient eu affaire à un imposteur. Les âmes sympathiques étaient rares et réduites au silence.

Le trajet à parcourir n'excédait pas 700 mètres, mais les montées et les descentes rendaient le chemin fort pénible pour des condamnés chargés de leur croix. L'état du Sauveur était particulièrement pitoyable. Depuis son dernier repas avec ses apôtres, il avait subi successivement l'agonie et la sueur de sang, les brutalités de l'arrestation, les outrages des valets, une nuit sans sommeil, les allées et venues fatigantes de Caïphe à Pilate et à Hérode, la cruelle flagellation et le couronnement d'épines. Sous le fardeau de la croix, sa faiblesse parut telle qu'on jugea urgent de faire porter sa croix par un autre. On ignorait que le corps et l'âme du divin Maître ne pouvaient être séparés que par un effort de sa volonté.

Le centurion, voyant venir en sens inverse un paysan qui rentrait en ville, le réquisitionna pour porter la croix à la place de Jésus. Cet homme se nommait Simon ; il était originaire de Cyrène, au nord de l'Afrique, où résidait une colonie de Juifs. Ses deux fils furent plus tard bien connus dans la primitive Eglise.

A sa suite venait une grande foule de peuple et de femmes qui gémissaient et se lamentaient sur lui. Jésus se tourna vers elles et dit : « Filles de

Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. Car des jours viendront dans lesquels on dira : Heureuses les stériles, et les entrailles qui n'ont pas engendré, et les mamelles qui n'ont point allaité ! C'est alors qu'on se mettra à dire aux montagnes : Tombez sur nous, et aux collines : Couvrez-nous. Car si on traite ainsi le bois vert, que fera-t-on pour le bois desséché? »

On arriva au Golgotha, et là ils lui donnèrent à boire du vin mêlé de myrrhe. Lorsqu'il y eut goûté, il n'en voulut point boire.

S. MATTHIEU, 27, 31-34 ; s. marc, 15, 20-23 ; s. luc, 22, 26-32 ; s. jean, 19,. 16, 17.

Ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vousmêmes. Dans la foule, des femmes de Jérusalem se lamentaient très fort sur le sort de Jésus. Le divin Maître, s' oubliant lui-même, se tourna vers elles pour leur dire de pleurer plutôt sur elles-mêmes et sur leurs enfants. Des jours malheureux pour les mères doivent bientôt venir ; elles verront leurs enfants en proie à toutes les horreurs de la guerre et de la famine. Les maux seront tels qu'alors il paraîtra moins pénible d'être écrasé par l'écroulement des montagnes et qu'on en viendra à le souhaiter.

Jésus se compare au bois vert qu'on laisse vivre et se développer, tandis qu'on brûle le bois mort. S'il est ainsi traité, lui l'innocent et la source de toute vie, qu'en sera-t-il donc de ceux qui sont morts, c'est-à-dire qui ont commis toutes sortes de crimes, entre autres celui de. rejeter et de faire périr leur Messie.

187. jésus en croix. — Alors ils le crucifièrent, et, avec lui, les deux autres, l'un à droite, l'autre à gauche. Jésus était au milieu, et ainsi s'accomplit l'Ecri,ture qui dit : « Il a été mis au rang des scélérats ». C'était environ la troisième heure quand on le crucifia.

// a été mis au rang des scélérats. On arriva à la porte d'Ephraïm. A cet endroit, le mur de l'enceinte formait un angle rentrant. On rencontrait bientôt à droite le lieu appelé Calvaire. Ce nom de Calvaire, en araméen Golgotha, signifie « crâne ». Il désignait une petite protubérance rocheuse, arrondie et dénudée, haute de quatre à cinq mètres au-dessus du sol environnant. Le lieu convenait pour des excéutions criminelles ; il se trouvait hors de la ville et à proximité d'une route fréquentée, ce qui permettait la vue des suppliciés à de nombreux témoins.

Au Calvaire, on présenta au Sauveur du vin mêlé de myrrhe, ou, d'après saint Matthieu, mêlé de fiel, à cause de la saveur acre que la myrrhe communiquait au vin. C'était un stupéfiant que des femmes charitables préparaient et donnaient à boire aux condamnés, pour les empêcher de trop souffrir des horribles tourments de la crucifixion. Jésus y goûta, par égard pour l'intention des donatrices, mais il n'en voulut pas boire, afin de garder la pleine possession de lui-même, et de ne rien perdre des souffrances de son supplice.

On procéda alors à la crucifixion. Parfois, le condamné, dépouillé de ses vêtements, était étendu sur la croix posée à plat sur le sol, puis élevée et calée dans le trou destiné à la recevoir. Le plus souvent, la croix était d'abord solidement plantée, et la victime y était hissée avec des Gordes. Une

petite pièce de bois, servant de chevalet, était clouée au milieu de la croix, pour permettre au supplicié de s'y asseoir quelque peu et de soulager d'autant l'effort imposé aux mains pour soutenir le corps. Un gros clou traversait chaque main et chaque pied et les assujettissait au bois de la croix. Après Jésus, chacun des deux brigands fut crucifié, l'un à droite, l'autre à gauche, comme pour bien proclamer que le supplicié du milieu ne valait pas mieux que les deux autres. « Il a été mis au nombre des malfaiteurs », avait dit le prophète Isaïe, 53, 12.

Le supplice de la croix passait, au jugement des anciens, pour le plus douloureux de tous. Les plaies des mains et des pieds, supportant presque tout le poids du corps, devenaient le siège de cuisantes inflammations. Le sang ne circulait plus librement et affluait aux organes vitaux, causant dans tout le corps d'effroyables douleurs. Le supplice pouvait d'ailleurs se prolonger des heures et même des jours, sans amener la mort libératrice.

Le Sauveur fut crucifié aux environs de midi. Saint Jean dit que Jésus fut condamné aux environs de la sixième heure, qui allait de neuf heures à midi. Les deux indications sont approximatives, à la manière des anciens qui ne divisaient pas le temps avec la précision que permettent nos instruments. La journée se composait bien de douze heures, mais on groupait ces douze heures trois par trois, et l'on donnait à chacun des quatre groupes ainsi obtenus les noms de première, troisième, sixième et neuvième heures. D'autres heures n'étaient mentionnées qu'exceptionnellement (132).

Pilate avait écrit le titre et le fit placer sur la croix. On mit donc au-dessus de sa tête la cause

de sa condamnation. Voici ce qui était écrit : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs. »

Un grand nombre de Juifs lurent ce titre, parce que le lieu où Jésus était crucifié était voisin de la ville. Il était écrit en hébreu, en grec et en latin. Aussi les pontifes des Juifs disaient-ils à Pilate : « N'écrivez pas : Roi des Juifs, mais ce qu'il a dit lui-même : Je suis le roi des Juifs ». Pilate répondit : « Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit. »

Jésus de Nazareth, rot des Juifs. L'écriteau destiné à indiquer le motif de la condamnation du Sauveur avait été rédigé par Pilate. Les synoptiques ne reproduisent qu'une partie de l'inscription ; saint Jean en transcrit le texte entier. Il était peint en lettres rouges sur une planchette de 65 centimètres sur 20, peinte elle-même en blanc. Les lettres avaient à peu près trois centimètres de haut, ce qui permettait de les lire à petite distance, parce que la croix n'était pas haute ; on pouvait en effet atteindre la bouche du supplicié avec une simple branche d'hyssope. L'inscription était répétée trois fois : en haut, en hébreu, à l'usage des gens du pays ; au milieu, en grec, pour ceux qui vivaient hors de Palestine, et en bas, en latin, la langue officielle du gouvernement romain. Comme l'hébreu s'écrit de droite à gauche, on avait écrit dans le même sens le grec et le latin. Tous les passants, en s'approchant un peu, pouvaient lire ce titre.

Pilate l'avait choisi à dessein. Le sanhédrin avait exigé la condamnation de Jésus sous prétexte qu'il se disait roi des Juifs ; le procurateur transcrivait simplement cette appellation. Il prenait en même temps par là ses garanties contre une délation possible auprès 'de Tibère : on lui avait amené un

roi des Juifs, il l'avait crucifié. Il est à remarquer que le titre qui désigne ainsi Jésus sur la croix est précisément celui sous lequel il avait été révélé autrefois à Hérode par les mages (12).

Les princes des prêtres trouvèrent fort mauvais que le procurateur eût ainsi libellé la cause du supplice. Cette rédaction semblait supposer que Jésus était vraiment roi des Juifs, reconnu comme tel par ses compatriotes. Sitôt qu'ils s'en aperçurent, ils retournèrent chez Pila te pour lui demander de modifier la rédaction, et de mettre : « Je suis le roi des Juifs », formule qui exprimait la prétention du condamné. Mais le procurateur était bien aise de mortifier ceux qui venaient de lui faire peur et de lui arracher une sentence qui répugnait à son idée de justice. Il refusa sèchement toute modification et l'inscription resta.

Quand les soldats l'eurent crucifié, ils se partagèrent ses vêtements. Ils en firent quatre parts, une pour chaque soldat, et ils tirèrent au sort à qui prendrait chaque objet. Restait la tunique, qui était sans couture, et dont l'étoffe de dessus était tissée d'une seule pièce. Ils se dirent donc les uns aux autres : « Ne la déchirons pas, mais tirons au sort à qui elle sera. » C'était afin que fût accompli ce qu'avait dit le prophète : u Ils se sont partagé mes vêtements, ils ont tiré ma robe au sort. » Ainsi firent les soldats.

S. MATTHIEU, 27, 35-38 : S. MARC, 15, 24-28 ; s. luc, 23, 33, 34, 38 ; s. jean, 19, 18-24.

Ils se sont partagé mes vêtements. De droit, les dépouilles du condamné appartenaient aux exécuteurs. Leur besogne terminée, les quatre soldats

s'occupèrent de ce qui leur revenait et en firent quatre parts qu'ils tirèrent au sort.

Restait la tunique, tissée tout d'une pièce du cou aux talons; elle perdait toute valeur si on la coupait en quatre. Les soldats se décidèrent encore à la tirer au sort. Ils n'ignoraient pas que ces divers objets leur seraient rachetés à haut prix par des amis de Jésus.

L'auteur du Psaume 21, il), qui décrit à l'avance la passion du Messie, n'a pas oublié ce détail : « Ils se partagent mes vêtements, ils tirent au sort ma t unique. »

188. les sept paroles. — Jésus disait alors : (( Père, pardonnez - leur, car ils ne savent qu'ils font. »

Père, pardonnez-leur. Sur la croix, le Sauveur prononça quelques paroles qui nous révèlent la perfection de ses sentiments et l'étendue de ses souffrances.

Pendant qu'on le crucifiait, il demanda au Père le pardon pour les auteurs de son supplice. Luimême avait prescrit à ses disciples de prier pour leurs ennemis et leurs persécuteurs (46). Il voulut donner l'exemple, et sa première parole fut une prière pour ces soldats qui l'attachaient à la croix, pour cette foule hostile qui avait réclamé son supplice, pour ces membres du sanhédrin qui étaient la principale cause de sa mort, pour tous ceux qui avaient contribué à sa condamnation, pour tous les pécheurs qui, dans la suite des temps, devaient s'associer par leur volonté perverse à ses premiers persécuteurs. Personne n'était excepté.

Le Sauveur motive sa demande de pardon par

l'ignorance des coupables. Les bourreaux en effet n'ont vu en Jésus qu'un criminel ordinaire. La foule a été égarée par des meneurs. Pilate, responsable de sa lâcheté, n'était pas apte à reconnaître dans le Sauveur le Fils de Dieu. Les membres du sanhédrin eux-mêmes, gravement dans leur tort et obéissant à leurs préjugés plutôt qu'à un examen consciencieux de la mission de Jésus, prenaient ses affirmations pour des mensonges blasphématoires^ et ne croyaient pas crucifier le Fils de Dieu. Saint Pierre dira bientôt aux Juifs dé Jérusalem : « Je sais bien que vous avez agi par ignorance, ainsi que vos magistrats. Mais Dieu a accompli de la sorte ce qu'il avait prédit par la bouche de tous les prophètes que son Christ devait souffrir. » Act., 3, 17. Quelque lourdes que fussent les responsabilités de certains, il y avait donc pour tous des circonstances atténuantes, et le Sauveur fait plus attention à l'ignorance des coupables qu'à leur malice.

Le peuple était debout et regardait. Les passants blasphémaient contre lui et disaient en branlant la tête : « Allons, toi qui détruis le temple de Dieu et qui le rebâtis en trois jours, sauvetoi toi-même ! Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix ! » Les princes des prêtres, eux aussi, avec les scribes et les anciens, se moquaient de lui et disaient entre eux : « Il a sauvé les autres, qu'il se sauve lui-même, s'il est le Christ, l'élu de Dieu. Mais il n'est pas capable de se sauver. S'il est le Christ, roi d'Israël, qu'il descende maintenant de la croix, et, à cette vue, nous croirons en lui. Il a mis sa confiance en Dieu ; que Dieu le délivre à présent, s'il l'aime ; car il a dit : Je suis le Fils

de Dieu «. Les soldats s'avançaient aussi et, le tournant en dérision, ils disaient : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi donc. »

Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix. La foule qui assistait au supplice du Sauveur regardait debout sans rien dire. Seuls des forcenés insultaient le crucifié. Les paroles qu'ils profèrent montrent qu'ils avaient assisté au jugement du sanhédrin, que du moins ils en connaissaient les incidents et qu'ils étaient à la dévotion des grands-prêtres. Ils rappellent en se moquant le propos prêté à Jésus sur la destruction et la reconstruction du temple en trois jours, propos du reste bien à sa place en la circonstance, puisqu'il se vérifie maintenant dans sa vraie signification. Ils provoquent encore le Sauveur en lui disant : « Si tu es le Fils de Dieu... » Cette formule a déjà été employée par Satan au jour de la tentation (19). N'est-ce pas lui qui l'inspire aux insulteurs, pour s'assurer si celui qu'il a poursuivi jusque-là ne serait pas Fils de Dieu, comme il le dit ? Dites à ces pierres de devenir des pains, jetez-vous en bas, descends de la croix, toutes conditions que Jésus refuse de réaliser, parce qu'il entend prouver sa divinité par des moyens à lui.

Les membres du sanhédrin tenaient à suivre leur victime jusqu'à son dernier soupir. L^n certain nombre d'entre eux étaient devant le Golgotha, comme ils avaient été à Gethsémani et à l'Antonia. Ils n'osaient s'adresser à Jésus directement. Mais ils parlaient de lui avec impudence devant la foule, espérant lui faire partager leurs sentiments de mépris et de haine. — « Il a sauvé les autres ». C'est un hommage involontaire aux guérisons et aux résurrections opérées par le Sauveur ; mais on les tourne en dérision, en faisant entendre que Jésus

n'agissait que par un pouvoir emprunté, qu'il tenait de Satan et qui ne peut lui servir à lui-même. — « S'il est le Christ, l'élu de Dieu. » Dieu, leur semblet-il, devrait maintenant le sauver, s'il était vraiment son envoyé ; il ne le sauve pas ; donc Jésus n'est ni le Christ, ni l'ami de Dieu. Logique superficielle et aveugle ! Dieu a-t-il donc arraché à la main des persécuteurs les anciens prophètes et dernièrement Jean-Baptiste ? — « Qu'il descende maintenant de la croix et nous croirons en lui. » En descendant de la croix, le Sauveur ne les eût pas plus convaincus que par tous ses autres miracles. Mis au tombeau après sa mort, il en sortira vivant le troisième jour et ils ne croiront pas davantage.

Ce qu'il y a d'étrange, c'est que les grands-prêtres, probablement sans s'en douter, se faisaient ici l'écho fidèle de propos tenus par les impies et consignés depuis plus de cent cinquante ans dans le livre inspiré de la Sagesse, 2, 12-20 :

Traquons le juste, puisqu'il nous est inutile, Qu'il est contraire à notre manière d'agir, Et nous reproche de violer la loi...

Il prétend posséder la science divine Et se proclame fils.de Dieu...

Il se vante d'avoir Dieu pour Père.

Voyons donc si ce qu'il dit est vrai, Examinons ce qui lui arrivera au sortir de cette

[vie.

Car si le juste est fils de Dieu, Dieu prendra sa

[défense Et le délivrera des mains de ses adversaires. Soumettons-le aux outrages et aux tourments : Nous connaîtrons sa résignation Et nous éprouverons sa patience.

Condamnons-le à la mort la plus honteuse ; Dieu, sans doute, aura souci de lui, comme il

[s'en vante.

Toute la pensée du sanhédrin est dans ces paroles prophétiques.

Les soldats grossiers, pour faire comme les autres, venaient aussi devant le crucifié et se moquaient du roi des Juifs.

Les voleurs qui étaient crucifiés avec lui lui adressaient les mêmes outrages. L'un d'eux blasphémait contre lui, en disant : « Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même et nous avec toi ». Mais l'autre, prenant la parole, se mit à faire des reproches à celui qui blasphémait et lui dit : « Toi non plus, tu ne crains donc pas Dieu, alors que tu partages la même condamnation. Pour nous c'est justice, car nous subissons ce que nous ont mérité nos forfaits ; mais celui-ci n'a rien fait de mal. Et il disait à Jésus : « Seigneur, souvenez-vous de moi quand vous serez arrivé dans votre royaume. » Jésus lui dit : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. ))

Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. Malgré l'horreur de leur supplice, les brigands crucifiés aux côtés de Jésus mêlaient leur voix à ce concert d'insultes. Saint Matthieu et saint Marc les mettent tous les deux en cause, parce qu'ils commencèrent probablement l'un et l'autre à outrager la divine victime. D'après saint Luc, l'un des deux se reprit assez vite et adressa des reproches à son compagnon qui se moquait du Christ. Il lui demanda

si, lui non plus, il ne craignait pas Dieu. Il lui semblait en effet que les autres insuïteurs ne le craignaient guère. Quelqu'un qui allait mourir bientôt devait pourtant penser à ce Dieu devant lequel il allait comparaître. Eux deux méritaient leur supplice ; mais leur compagnon ne méritait pas le sien, car il -n'avait rien fait de mal, de repréhensible, d'après le texte grec. C'était donc braver Dieu qu'insulter cet innocent.

Ce brigand était, comme son compagnon, un voleur, que quelque mauvais coup avait fait condamner à la croix, mais qui avait une idée juste du caractère surhumain de Jésus et n'ignorait ni son enseignement ni ses miracles. Au lieu de demander, comme l'autre, une délivrance impossible, il fit une prière plus humble et plus sensée. Il demanda à Jésus un souvenir quand il serait dans son royaume. Il voyait donc en Jésus le Messie, et, en dépit de toutes les apparences, il croyait à la réalité et à la proximité de ce royaume que le Messie devait fonder. Il ne demandait rien de précis, mais un simple souvenir, laissant au Sauveur la détermination de ce qu'il voudrait bien faire pour lui. La grâce agissait ainsi dans cette âme, et la prière que Jésus venait de faire pour ses ennemis allait être immédiatement exaucée en faveur du brigand. •

Le Sauveur lui donna en effet l'assurance que, le jour même, il serait avec lui dans le paradis, c'est-àdire dans le séjour des âmes justes que le Sauveur allait bientôt visiter, pour leur annoncer l'accomplissement de la rédemption et leur prochaine entrée dans le ciel.

Depuis la sixième heure jusqu'à la neuvième, les ténèbres s'étendirent sur toute la surface de la terre, et le soleil s'obscurcit.

II y avait là, debout, à côté de la croix de Jésus, sa Mère, la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophâs, et Marie-Madeleine. Quand donc Jésus eut vu sa Mère, et debout près d'elle le disciple qu'il aimait, il dit à sa Mère : « Femme, voici votre fils. » Ensuite il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à dater de cette heure le disciple la prit avec lui.

Femme, voici votre fils. De la sixième heure à la neuvième, soit de midi à trois heures, le ciel s'obscurcit et d'étranges ténèbres se répandirent sur tout le pays. La lumière du soleil semblait s'éteindre, par miracle, et non par suite d'une éclipse, parce que ce phénomène est impossible à l'époque de la pleine lune. Ces ténèbres ne gagnèrent que peu à peu ; autrement cet avertissement du ciel eût paralysé l'audace des insulteurs. Elles jetèrent bientôt le désarroi autour du Calvaire, dans la ville et surtout dans le temple, où se faisaient les grands préparatifs de la Pâque.

Les spectateurs se firent plus rares autour de la croix, ce qui permit à quelques amis de Jésus de se rapprocher du Sauveur agonisant. Il y avait là Marie, sa mère, qui le suivait depuis le matin aux étapes douloureuses de sa passion ; avec elle, sa parente, Marie, femme de Cléophâs, Marie-Madeleine et Jean, l'apôtre bien-aimé, qui avait tout bravé pour suivre son Maître jusqu'à la fin.

Marie se tenait debout, par conséquent vaillante et dévouée, auprès de la croix ; Jean était à côté d'elle. Humainement parlant, Jésus n'aurait-il pas dû dire à sa mère : « Aujourd'hui, vous serez avec moi dans le paradis », et aux brigands, en leur désignant les Juifs déicides : « Voilà vos pères et vos

frères ? » Le Fils de Dieu parla tout autrement : il légua à Marie Jean pour fils et à Jean, Marie pour mère.

Il conlia ainsi sa mère au disciple qu'il aimait, parce que Marie n'avait pas d'autre fils que lui, qui allait la quitter. En même temps, il mit au cœur de Marie des sentiments maternels à regard, de Jean, et au cœur de Jean des sentiments filiaux à l'égard de Marie. Jésus se dépouillait ainsi de tout, même de sa mère bien-aimée, avant de se dépouiller de la vie. Mais ce renoncement n'ôtait rien à l'incomparable attachement qui unissait le cœur du Fils à celui de la mère.

A partir du xne siècle, on commença à dire que saint Jean représentait ici tous les hommes, auxquels Jésus voulait donner Marie pour mère. Les Pères n'ont pas tiré cette conclusion, qui se justifie plus théologiquement par la qualité de frères adoptifs de Jésus reçue au moment du baptême.

A partir de ce jour, Jean traita Marie comme sa propre mère et la recueillit chez lui.

Vers la neuvième heure, Jésus s'écria d'une voix forte : « Eli, Eli, lamma sabachthani ! » ce qui veut dire : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? » Quelques-uns de ceux qui se tenaient là disaient en l'entendant : « Voilà qu'il appelle Elie. »

Mon Dieu, pourquoi m avez- vous abandonné. Un peu avant trois heures, le Sauveur prononça les paroles par lesquelles débute le Psaume 21. Ces paroles supposent l'abandon de Dieu, c'est-à-dire le délaissement dans lequel se sent une âme en butte à toutes les fureurs des ennemis, à toutes les craintes,

à toutes les angoisses, sans que Dieu intervienne pour la délivrer. Pareille désolation s'était déjà fait sentir au commencement de la passion, pendant l'agonie à Gethsémani (175). Sans doute, lame du Sauveur était unie à la divinité et jouissait de la vision béatifique ; mais elle ne cessait pas d'être une âme humaine, capable de s'imposer par amour toutes les peines que peuvent ressentir des âmes humaines, hormis celles qui procèdent du péché personnellement commis.

Les paroles avaient été dites en araméen, la langue populaire du pays. En entendant le mot Eli, « mon Dieu », qui d'ailleurs gardait la forme hébraïque, quelques-uns des assistants, peu familiers sans doute avec la connaissance des Ecritures, s'imaginèrent que Jésus appelait à son secours le prophète Eiie. Le peuple croyait en effet qu'Elie venait au secours de ses compatriotes en détresse.

Il est très probable que Jésus, après avoir commencé le psaume le récita tout entier. Ce psaume constitue en effet une des prophéties les plus détaillées de la passion :

Je suis comme de l'eau qui s'écoule, Et tous mes os sont disjoints.

Mon cœur se fond en moi comme la cire, Ma force se dessèche comme l'argile, Ma langue s'attache à mon palais ; Tu me réduis en poussière de mort.

Voici que des chiens m'environnent, Une troupe de scélérats m'assiègent ; Ils ont percé mes mains et mes pieds, Je pourrais compter tous mes os.

Eux, ils regardent et m'observent ; Us partagent entre eux mes vêtements Et ils tirent au sort ma tunique.

Alors Jésus, sachant que toutes choses ont été accomplies, afin de se conformer à l'Ecriture, dit : « J'ai soif ». Il y avait là un vase rempli de vinaigre. L'un deux accourut aussitôt, prit une éponge, la remplit de vinaigre, et, la fixant à une tige d'hyssope, lui donna à boire. Les autres disaient : « Laisse donc, voyons si Elie viendra pour le délivrer ». — « Oui », reprit-il, « attendons et voyons si Elie viendra pour le descendre. »

J'ai soif. Après avoir parcouru ainsi la prophétie, Jésus y remarqua un dernier trait à signaler, la soif ardente qui le desséchait comme l'argile et attachait sa langue à son palais. La soif est d'autant plus brûlante et intolérable que le blessé a perdu plus de son sang. Le Sauveur avait perdu le sien à la flagellation et au crucifiement. Toutes ses plaies étaient enflammées et le feu de la fièvre le dévorait.

Il y avait là un vase rempli de vinaigre, c'est-àdire de la boisson acidulée qu'on appelait <( posca » et qui servait aux soldats. Ceux-ci, devant passer de longues heures auprès des suppliciés, avaient avec eux ce qu'il leur fallait pour manger et boire. Parmi les différents ustensiles nécessaires à la crucifixion se trouvait une éponge, destinée à étancher le sang qui jaillissait sur leurs bras pendant qu'ils clouaient les condamnés. En entendant Jésus dire qu'il avait soif, un des soldats, moitié plaisanterie et moitié peut-être compassion, prit l'éponge, la remplit du liquide acidulé, la fixa à une tige d'hyssope, dont la longueur ne pouvait excéder cinquante centimètres, et l'approcha des lèvres du divin patient.

Les autres lui disaient d'attendre pour voir si Elie viendrait le .délivrer. « Attendons », répliqua-t-il,

tout en continuant son geste bienfaisant, car il craignait que Jésus ne succombât avant qu'Elie ne vînt, s'il devait venir. Une autre prophétie se vérifiait alors, pendant que le Sauveur recevait ce breuvage : « Dans ma soif, ils m'abreuvent de vinaigre ». IV 68, 22.

On peut observer ici que, par amour pour les hommes qu'il veut racheter, Jésus soulTre à la croix quelque chose des tourments qui leur seraient infligés s'ils tombaient dans la damnation, le tourment de l'âme, l'abandon de Dieu, et le tourment du corps, représenté par la soif dont se plaignait tant le mauvais riche en enfer (118). Mais la dignité de la personne divine donne un prix infini à cette double souffrance de Jésus. Il l'endure avec tant A amour pour son Père et pour les hommes qu'elle est plus que suffisante pour racheter tous les péchés de l'humanité.

Lorsque Jésus eut reçu le vinaigre, il dit : « Tout est consommé. »

Jésus s'écria de nouveau d'une voix forte, et dit : « Père, je remets mon âme entre vos mains. »

En disant ces mots, il inclina la tête et expira.

S. MATTHIEU, 27, 39-50 ; s. marc, 15, 29-37 ; s. luc, 23, 34-37, 39-46 ; s. jean, 19, 25-30.

Tout est consommé, c'est-à-dire tout ce que les prophètes ont annoncé sur la vie et les souffrances du Messie est maintenant accompli. La volonté du Père a été obéie, et obéie jusqu'à la mort de la croix. Phil., 2, 8. L'œuvre pour laquelle le Fils de Dieu était venu sur la terre est donc maintenant terminée.

Père, je remets mon âme entre vos mains. Ce sont

les paroles du Psaume 30, G. Personne ne pouvait ôter la vie au Sauveur ; lui seul avait le pouvoir de séparer son âme de son corps, au moment où il le voudrait (88). Il va le faire à présent. Cette âme qui, dès le début de son existence, a été toute entière aux affaires et aux intérêts du Père (15), quitte maintenant le corps de sa propre volonté, et se remet avec le plus filial abandon aux mains de ce Père.

Ces paroles avaient été dites d'une voix forte, pour bien montrer que le Sauveur ne mourait pas d'épuisement, ni selon les lois ordinaires de la nature. Il inclina ensuite la tête en avant, comme quelqu'un qui s'endort, et il expira.

189. après la mort. — A cet instant, le voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu'en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent, les tombeaux s'ouvrirent, et beaucoup de corps des saints qui étaient morts se levèrent, et sortant de leurs sépulcres après leur résurrection, vinrent dans la ville sainte et apparurent à un grand nombre.

Le centurion qui se tenait en face de la croix, voyant qu'il avait expiré en poussant un si grand cri, et témoin de ce qui se passait, glorifia Dieu en disant : « Vraiment, cet homme était un juste, c'était véritablement le Fils de Dieu. » Ceux qui l'accompagnaient pour garder Jésus, à la vue du tremblement de terre et de ce qui arrivait, furent saisis d'épouvante et disaient aussi : « C'était vraiment le Fils de Dieu ». Toute la foule de ceux qui se trouvaient aussi là, assistant

à ce spectacle, et voyant ce qui se passait, s'en retournaient en se frappant la poitrine.

A distance se tenaient tous ceux qui le connaissaient, ainsi que beaucoup de femmes qui regardaient de loin. Parmi elles étaient Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques le Mineur et de Joseph, et Salomé, mère des fils de Zébédée. C'étaient les femmes qui allaient à la suite de Jésus en Galilée pour le servir, ainsi que beaucoup d'autres qui étaienl montées avec lui à Jérusalem.

C'était vraiment le Fils de Dieu. De nouveaux prodiges signalèrent la niorl du Sauveur.

Le voile du temple se déchira en deux du haut en bas. Il y avait deux voiles dans le temple. Le Saint des saints, qui avait 9 mètres de haut et autant de large, n'était séparé du Saint que par un double voile, en réalité deux voiles distincts espacés de 50 centimètres. Le Saint, où s'accomplissaient les cérémonies quotidiennes de l'encens, avait une porte donnant sur le parvis des prêtres. Elle était haute de 9 mètres et large de 4 m. 50. Comme elle restait ouverte pendant la journée, un grand voile, formé d'un magnifique tapis de Babylone à quatre couleurs, fermait l'entrée. Il est possible que le voile déchiré ait été celui du Saint des saints ; mais ce sanctuaire reculé ne contenait absolument rien, depuis la disparition de TArche d'alliance. Il est beaucoup plus probable que l'évangéliste parle ici du voile extérieur qui fermait le Saint. C'est à l'abri de ce voile que s'accomplissaient des rites périmés par la mort du Christ, et c'était le seul qui se vît du dehors et dont la déchirure pût faire impression sur la foule des prêtres et des Juifs rassemblés à

cette heure dans le temple à l'occasion de la Pâque. Saint Jérôme affirme qu'il s'agit de ce voile extérieur, et rapporte, d'après un évangile apocryphe, qu'en même temps le linteau du temple se brisa. Cette rupture put être la conséquence '•lu tremblement de terre.

La terre trembla en effet et les rochers se fendirent. Le rocher du Golgotha montre encore une fente qui descend assez profondément, avec une longueur de 1 m. 70 et une largeur de 0 m. 25, à environ deux mètres du trou de la croix. Rapprochées, les deux parties de la roche calcaire coïncideraient parfaitement.

Le tremblement de terre ouvrit beaucoup de tombeaux, dont il fit rouler de côté les pierres de fermeture. Après la résurrection du Sauveur, de saints personnages, probablement connus des contemporains, sortirent de leurs tombeaux et apparurent à un grand nombre dans Jérusalem, pour rendre témoignage à Jésus.

Le centurion se tenait en face de la croix pendant que le Sauveur expirait. Les ténèbres, le grand cri poussé par Jésus mourant, le tremblement de terre, la fente du rocher lui parurent des signes manifestes de la divinité du crucifié. Il proclama que c'était vraiment un juste et le Fils de Dieu. Les quatre soldats, épouvantés de tous ces phénomènes, firent la même déclaration que le centurion. L'impression de crainte et de remords saisit également la foule des spectateurs demeurés au Calvaire. Ils s'en allèrent en se frappant la poitrine, comme des hommes qui ont conscience d'avoir participé à

l'exécution d'un horrible forfait.

Comme c'était le vendredi, afin que les corps ne restassent pas en croix le jour du sabbat, (car ce

sabbat était un jour très solennel), les Juifs demandèrent à Pilate qu'on leur brisât les jambes et qu'on les enlevai. Les soldats arrivèrent donc, et ils brisèrent les jambes du premier et de l'autre qui avait été crucifié avec lui. Quand ils vinrent a Jésus, et qu'ils virent qu'il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes ; mais l'un des soldats lui ouvrit le côté d'un coup de lance, et il en sortit aussitôt du sang et de l'eau. Celui qui l'a vu en rend témoignage, et son témoignage est sincère ; il a conscience de dire la vérité, afin que vous croyiez. Ces cboses se firent afin que s'accomplît l'Écriture : « Vous ne briserez aucun de ses os », — et l'autre Ecriture qui dit encore : « Ils jetteront les yeux sur celui qu'ils ont transpercé. ))

S. MATTHIEU, 27, 51-56 ; s. MARC, 15, 38-41 ; s. luc, 23, 45, 47, 49 ; s. jean, 19. 31-37.

Uun des soldats lui ouvrit le côté d'un coup de lance. A quelque distance du Calvaire se tenaient de saintes femmes, habituées à suivre Jésus, Marie- Madeleine, Marie, mère des apôtres, cousins du Sauveur, et Salomé, mère de Jean et de Jacques. L'évangile ne nomme pas ici la mère de Jésus ni l'apôtre Jean ; c'est qu'ils étaient restés auprès de la croix, dont Marie-Madeleine avait dû s'écarter discrètement pour aller rejoindre un peu plus loin ses compagnes, quand elle avait entendu le Sauveur s'adresser à sa mère et au disciple bien-aimé.

La loi juive exigeait que le cadavre des suppliciés fût enlevé avant la fin de la journée. Deut., 21, 23. On était au jour de la « préparation », c'est-à-dire au vendredi, pendant lequel on se préparait au

repos du sabbat. Comme, cette année-là, le sanhédrin parait avoir reculé d'un jour la célébration de la Pâque, qui commençait ainsi le vendredi soir au coucher du soleil, le sabbat suivant avait encore plus de solennité que d'habitude. Les crucifiés pouvaient prolonger leur vie pendant de longues heures et pourtant il fallait qu'ils disparussent rapidement.

Les Juifs demandèrent alors que, conformément à la coutume romaine, on brisât à coups de massue les jambes des crucifiés, afin que ce nouveau supplice hâtât leur mort. On le fit pour les deux larrons. Quant à Jésus, les soldats présents au supplice savaient qu'il était mort ; et, si d'autres vinrent se joindre à eux, ils constatèrent vite que la mort était réelle. Mais, pour plus de sûreté, l'un d'eux ouvrit le côté du Sauveur avec sa lance, et y fit ainsi une assez large ouverture. Il en sortit du sang et de l'eau, probablement de la lymphe incolore, qui est composée d'eau en majeure partie et se trouve dans le péricarde. Saint Jean ne dit pas de quel côté fut donné le coup de lance. Mais le fait qu'il relate avec insistance a son importance figurative : du côté percé sortent le sang et l'eau, figures des deux grands sacrements de l'Eglise, le baptême et l'eucharistie, qui sont des dons de l'amour de Jésus.

Le traitement réservé par les soldats au corps du Sauveur répondait à deux passages prophétiques. Il était dit de l'agneau pascal: « Vous ne briserez aucun os. » Exod., 12, 46. Or Jésus était l'Agneau de Dieu, figuré par l'agneau de la Pâque. Zacharie, 12, 10, avait aussi écrit au sujet du Pasteur d'Israël : « Ils tourneront les yeux vers moi qu'ils ont transpercé. ))

190. la sépulture. — Il y avait un noble décurion nommé Joseph, d'Arimathie, ville de Judée. C'était un homme riche, bon et juste, disciple de Jésus, mais en secret, par crainte des Juifs, et vivant dans l'attente du royaume de Dieu. Il n'avait point donné son consentement à leur complot ni à leurs actes. Pendant la soirée, il se rendit résolument auprès de Pilate, et demanda à enlever le corps de Jésus. Pilate s'étonna qu'il fût déjà mort. 11 fit appeler le centurion et lui demanda s'il était déjà mort. Quand il l'eut appris du centurion, il accorda le corps à Joseph et commanda qu'on le lui remît.

.Joseph acheta un linceul et alla prendre le corps de Jésus. Nicodème, celui qui au commencement s'était rendu auprès de Jésus pendant la nuit, arriva aussi, portant un mélange de myrrhe et d'aloès, pesant environ cenl livres. Ils prirent le corps de Jésus, l'enveloppèrent dans des linges avec des aromates et dans le linceul blanc, suivant le mode de sépulture des Juifs. A l'endroit où Jésus avait été crucifié se trouvait un jardin ; dans ce jardin, Joseph possédait un sépulcre tout neuf, qu'il avait fait creuser dans le roc, et où personne n'avait encore été mis. C'est là qu'on plaça Jésus, à raison de la proximité du sépulcre ; car c'était le vendredi, et le sabbat des Juifs était sur le point de commencer. A l'entrée du sépulcre, on roula une grosse pierre et l'on s'en alla.

Or Marie-Madeleine et Marie, mère de Joseph, assises auprès du sépulcre, ainsi que les autres

femmes qui avaient suivi Jésus, après être venues de Galilée avec lui, considéraient le tombeau, et virent de quelle manière on y plaça son corps. A leur retour, elles préparèrent des aromates et des parfums. Mais pendant le sabbat, elles se tinrent en repos, suivant la loi.

s. Matthieu, 27, 57-61 ; s. marc, 15, 42-47 ; s. luc, 23, 50-56 ; s. jean, 19, 38-42.

C'est là qu on plaça Jésus, à raison de la proximité du sépulcre. Joseph d'Arimathie était un notable conseiller, c'est-à-dire un membre du sanhédrin. Riche, bon et juste, il s'était séparé de ses collègues pour ne pas condamner Jésus, en qui il avait foi. Mais, pour ne pas s'attirer d'ennuis et de persécutions, il gardait sa foi secrète et attendait les événements.

Le courage lui vint quand Jésus fut mort sur la croix. Les prodiges qui avaient attéré les autres le décidèrent à donner suite à un projet qu'il avait conçu. Il alla résolument trouver Pilate, auprès duquel sa situation sociale lui ménageait un facile accès, et il lui demanda l'autorisation de prendre le corps de Jésus pour lui donner la sépulture. C'était un peu après trois heures de l'après-midi. Le procurateur, étonné que le crucifié fût déjà mort, fit venir le centurion pour en avoir l'assurance, et il accorda sans difficulté l'autorisation désirée. Cette décision était conforme à la loi romaine, et Pilate, peu satisfait d'avoir tant cédé aux ennemis de Jésus, fut bien aise d'accorder quelque chose à l'un de ses amis.

Joseph se munit à la hâte d'un linceul et retourna au Calvaire, où le corps devait lui être remis, probablement par les soldats chargés de le garder. A

Joseph se joignit un autre membre du sanhédrin, Nicodème, qui était dans les mêmes idées et avait tenu jusque-là, comme lui, sa foi secrète. Ce dernier apportait cent livres d'un mélange de myrrhe et d'aloès.

Tous deux reçurent le corps de Jésus, après avoir aidé à le détacher de la croix. Ils lui rendirent alors les derniers devoirs selon la coutume juive. Après avoir fermé les yeux et la bouche, ils lavèrent le cadavre, l'oignirent de différentes essences et l'enveloppèrent de linges, de bandelettes qui entouraient les membres, d'un suaire qui enveloppait la tête et du linceul qui recouvrait le corps tout entier. Les aromates apportées par Nicodème furent placées entre les linges et ensuite dans le sépulcre.

Tout auprès du Calvaire, Joseph d'Arimathie possédait un jardin qui n'en était séparé que par une route. Il est à croire que le Golgotha n'était pas un heu spécialement réservé pour les exécutions ; car un membre du sanhédrin n'eût pas conservé un jardin dans un pareil voisinage. Ce jardin renfermait une petite élévation rocheuse, un peu moins haute que le Calvaire. Joseph s'y était fait creuser un tombeau dans le roc vif, mais personne ne l'occupait encore. Il se composait d'un vestibule donnant sur une -chambre sépulcrale assez étroite, dans laquelle une banquette rocheuse avait été ménagée pour y déposer le corps. La porte, assez basse, se fermait au moyen d'une grande pierre plate, arrondie en forme de meule, qu'on roulait avec effort, le long de k paroi extérieure, dans une feuillure destinée a la recevoir. Ce tombeau se trouvait à une trentaine de mètres de l'emplacement de la croix.

Joseph fut heureux de mettre ce sépulcre tout neuf à la disposition du Maître qui, pendant sa vie, n'avait pas une pierre où reposer sa tête. La proxi-

mité du lieu permit ainsi de procéder à la sépulture assez rapidement pour que tout fût terminé avant le commencement du sabbat. La pierre de fermeture fut ensuite roulée devant la porte.

Quand plus tard, à l'époque de Constantin, on construisit une basilique au-dessus du tombeau, on abattit tout le rocher de manière à ne conserver debout que la partie où avait reposé le corps du Sauveur.

Pendant qu'on mettait Jésus dans le sépulcre, les saintes femmes, assises à faible distance, se rendaient compte de la manière dont on procédait. L'embaumement leur parut sommaire, et elles prirent la résolution de le compléter. Elles partirent du jardin assez à temps pour pouvoir préparer des aromates et des parfums dont elles se proposaient d'entourer le corps du divin Maître. On sait que Marie-Madeleine ne regardait pas à la dépense, quand elle voulait honorer le Sauveur (141).

191. la garde du sépulcre. — Le jour suivant, le lendemain même du vendredi, les princes des prêtres et les pharisiens allèrent en corps trouver Pilate et dirent : « Seigneur, nous nous sommes rappelés que ce séducteur a dit, quand il était encore vivant : Je ressusciterai après trois jours. Ordonnez donc que le sépulcre soit gardé jusqu'au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent le dérober et ne disent au peuple : Il est ressuscité d'entre les morts. Car cette dernière tromperie serait pire que la première ». Pilate leur dit : « Vous avez une garde ; allez, gardez comme vous savez le faire ». Ils s'en allèrent donc et mirent le sépulcre hors d'at-

teinte, en posant les scellés sur la pierre, et en plaçant des gardes.

Gardez comme vous savez le faire. Les prodiges qui avaient ému tant de Juifs ne firent aucun effet sur les membres du sanhédrin. Satisfaits d'en être venus à leurs fins, ils ne manquaient pas de raisons pour expliquer naturellement ce qui s'était produit d'extraordinaire.

Pourtant, ils n'étaient pas encore pleinement rassurés ; ils se souvenaient que leur victime avait promis de ressusciter le troisième jour. C'est ce qu'ils pouvaient conclure du signe de Jonas que le Sauveur avait promis de renouveler (57, 78), et peut-être d'autres paroles répétées par des disciples. I /idée de résurrection les hantait donc plus que les plus intimes compagnons du Sauveur, qui ne s'y arrêtaient même pas. Seulement cette idée représentait pour eux une tromperie. Ils savaient que deux de leurs collègues s'étaient employés activement à procurer au Sauveur une sépulture honorable. Ils conjecturaient que d'autres amis iraient plus loin et tenteraient d'enlever le corps afin de faire croire à sa résurrection. C'est ce qu'il importait d'empêcher à tout prix.

Dès le matin du samedi, des membres du sanhédrin allèrent donc trouver Pilate, au sujet de celui dont il avait proclamé l'innocence, mais qu'ils affectaient d'appeler un séducteur, comme pour justifier la sentence finale du procurateur. Ils le mirent au courant de ce qu'ils redoutaient, en faisant entrevoir le danger d'une nouvelle imposture, capable d'exciter dans le pays des troubles inquié' tants.

Une garde de soldats était à la disposition des

grands-prêtres ; elle occupait différents postes près des portiques, afin de maintenir l'ordre dans le grand parvis durant les fêtes. Pilate dit aux membres du sanhédrin de prendre dans cette garde ce qu'il leur fallait, et d'assurer la surveillance du tombeau comme ils savaient le faire, par conséquent sans que lui-même en prît la responsabilité.

Ils s'en allèrent aussitôt, malgré le repos du sabbat, pour prendre les mesures nécessaires. En hommes soupçonneux et avisés,, ils durent tout d'abord vérifier si le corps était bien dans le tombeau ; autrement, toutes les précautions qu'ils allaient prendre eussent été vaines et puériles. La constatation dûment faite, ils firent remettre la pierre en place et y apposèrent les scellés, soit au moyen de bandes fixées par de la cire à la pierre et au rocher, soit par des amas de cire reliant l'une à l'autre. Leur cachet fut ensuite imprimé sur la cire. Il faut avouer que, si les membres du sanhédrin exécutèrent eux-mêmes l'opération, il y avait là une violation du repos sabbatique au moins aussi grave que celles qu'ils avaient tant reprochées au Sauveur, quand il guérissait des malades le jour du sabbat.

Quand tout fut terminé, ils postèrent les gardes avec consigne de veiller jour et nuit sur le tombeau, d'en écarter tous ceux qui se présenteraient, et de redoubler de vigilance surtout le troisième jour. Personne ne pouvait donc, même en achetant la connivence des soldats, ouvrir la sépulture, sans que la rupture des scellés trahît une intervention étrangère.

Sans s'en douter, les ennemis de Jésus préparaient ainsi les plus sûrs éléments de la foi à la résurrection. Grâce à leurs précautions, on sait avec la plus complète certitude que Jésus était bien mort, que son

corps reposait vraiment dans le tombeau, et que personne n'avait pu approcher de ce tombeau pour l'ouvrir et en enlever le corps.

L'idée d'une mort simplement apparente du Sauveur a contre elle la constatation du centurion et des soldats, le coup de lance dans le côté, l'attention vigilante apportée à la sépulture par Joseph d'Arimathie, Nicodème et ceux qui les aidaient, enfin l'impossibilité d'éviter l'asphyxie, quand on est étroitement enseveli avec cent livres d'aromates dans un étroit sépulcre ; l'homme le mieux portant ne résisterait pas à un pareil traitement ; comment Jésus y eût-il résisté, dans l'état de faiblesse où l'avaient réduit tant d'horribles tourments, à supposer qu'il n'y eût pas déjà succombé ?

Pendant le sabbat, elles se tinrent en repos, suivant la loi. Du vendredi soir à six heures jusqu'au samedi soir à la même heure, les saintes femmes et les apôtres se tinrent en repos. Ils eussent pu se rendre au tombeau sans violer la loi ; car le Calvaire était tout proche de la porte de la ville, le chemin parcouru dans la ville même ne comptait pas, et celui qu'il était permis de faire au dehors était équivalent à un kilomètre. Mais les saintes femmes songèrent d'autant moins à faire cette visite, qu'elles se proposaient de travailler à compléter l'embaumement.

Déjà, le vendredi soir, elles avaient commencé à préparer ce qui leur était nécessaire. Le samedi soir, dès six heures, elles complétèrent leurs achats d'aromates, et se tinrent prêtes à partir pour le tombeau dès le plus grand matin.

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