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CHAPITRE VIII

La catastrophe.

Les premiers mois de l'année 1914 s'écoulèrent dans un calme relatif. La presse pangerrnaniste s'obstinait à menacer le monde entier, mais on s'habitue à tout, même, comme dit Frédéric Nietzsche, à « vivre dangereusement » : l'Europe non germanique s'accoutumait peu à peu à l'air belliqueux qu'elle respirait depuis Agadir, quand se produisit l'attentat de Serajevo.

Ce crime eut lieu le 28 juin 1914. L'archiduc héritier et sa femme furent assassinés par un étudiant nommé Gavrillo Princip, membre d'une conjuration qui se proposait de venger sur la personne du futur empereur d'Autriche, notoire ennemi des Slaves, les mauvais traitements que Vienne infligeait à ses nouveaux sujets balkaniques.

Il s'est trouvé des écrivains appartenant aux pays de l'Entente pour découvrir la main de la police autrichienne dans l'attentat de Serajevo. Ce meurtre aurait été organisé par des agents provocateurs

dans un double dessein. Il aurait eu à la fois pour but de débarrasser l'empire d'un souverain que ses ambitions démesurées rendaient singulièrement encombrant et de fournir au parti militaire le prétexte, depuis longtemps cherché, pour écraser la Serbie. Mais, à vrai dire, et jusqu'à preuve du contraire nous tenons ces imputations pour calomnieuses. La part de responsabilité assumée dans la guerre par l'Autriche est assez accablante et infamante pour qu'il n'y ait pas lieu d'y rien ajouter qui ne soit dûment établi. On rapporte que le crime de Serajevo fut annoncé à l'empereur François-Joseph par sa vieille amie Mme Schraat. A cette nouvelle, le souverain se serait écrié en sanglotant : « C'est terrible, terrible! Aucune épreuve ne me sera donc épargnée ! » Cette manifestation de chagrin est vraisemblable. Elle s'imposait, même dans le tête-à-tête avec Mme Schraat, mais les sentiments de l'empereur envers l'archiduc et ses préférences pour le souverain actuel, l'empereur Charles, étaient de notoriété publique à la Hofburg. La manière dont s'accomplirent les obsèques et que nous avons plus haut rapportée confirma le bruit public. François-Joseph voyait disparaître sans en être sincèrement affligé l'archiduc François- Ferdinand.

Lors des complications balkaniques de 1912 et 1913, l'héritier du trône s'était toujours montré plus belliqueux que le souverain régnant. On pou-

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vait espérer que, l'archiduc disparu, l'empereur resterait tel qu'il s'était montré jusqu'alors ; mais le parti militaire, puissant à Vienne et plus puissant encore à Budapest où le comte Tisza préconisait ouvertement la guerre, disposait enfin d'un excellent prétexte pour exécuter le dessein qui lui tenait à cœur : écraser la Serbie une fois pour toutes. Il soutint que le crime de Serajevo était né des ambitions serbes et n'avait été rendu possible que par la complicité du peuple serbe tout entier. Il fallait anéantir ce « nid de vipères ».

On se rappelle l'ultimatum insolent que le gouvernement de Vienne adressa au gouvernement de Belgrade tout en faisant annoncer partout par ses agents que la note autrichienne était des plus bénignes. On ignore encore aujourd'hui les noms des rédacteurs de la funeste note. On a nommé le comte Tisza et aussi l'ambassadeur allemand à Vienne, M. de Tschirschky. Pendant la crise des derniers jours de juillet, la Wilhelmstrasse n'a cessé de répéter que l'ultimatum à la Serbie ne lui avait pas été communiqué avant d'être envoyé à Belgrade ; mais cela n'est pas certain. Peut-être aussi la Wilhelmstrasse jouait-elle sur les mots en tenant ce langage. Il est probable qu'elle avait été renseignée pour le moins sur la substance de l'ultimatum, sur le sens général de ce document, sinon sur son contenu détaillé. L'ambassadeur russe à Londres, M. de Benkendorff, déclarait que

l'Autriche ne se serait point jetée dans une aventure si grave sans en avoir référé à sa fidèle alliée. L'ambassadeur allemand aux Etats-Unis a reconnu, de son côté, dans un article publié par l'Independent du 7 octobre 1914, « que l'Allemagne avait approuvé d'avance l'ultimatum autrichien ». Quant à M. Paléologue, il émet une supposition plus outrageante encore pour l'Allemagne. Il ne doute pas que cette puissance se trouvait, dès le premier jour du conflit, derrière l'Autriche-Hongrie. Tout bien pesé et à l'en croire, c'est l'Allemagne qui aurait excité l'Autriche à menacer la Serbie afin de pouvoir mener elle-même contre la Russie et la France cette guerre à laquelle désormais elle était résolue. C'est le problème de la responsabilité allemande — et par conséquent de la responsabilité personnelle de Guillaume II — que soulève l'hypothèse émise par M. Paléologue. Cette question des responsabilités, nous allons l'examiner à notre tour à l'aide des documents diplomatiques déjà publiés et à la lumière des notions positives fournies par l'observation du caractère de Guillaume II et l'étude de son règne jusqu'au mois de juillet 1914. Pour le dire tout de suite, si la préméditation de l'empereur allemand ne nous paraît pas absolument prouvée, sa responsabilité, disons mieux sa culpabilité, ne nous parait pas douteuse. Le crime d'avoir déchaîné la catastrophe doit être imputé tant au peuple allemand qu'à son souverain, tant

au souverain allemand qu'à son peuple ; mais le souverain est plus coupable en ce qu'il aurait dû tenter au moins de réprimer la fureur belliqueuse de la nation, s'opposer aux entreprises autrichiennes contre la Serbie, déférer au vœu formulé par le tsar de porter le conflit devant le Tribunal de La Haye.

L'attitude intransigeante de Guillaume II, si intransigeante qu'on a pu se demander si elle ne résultait pas d'un dessein depuis longtemps arrêté, rendit au contraire tout essai de conciliation impossible. L'histoire dira sûrement que c'est Guillaume II qui a franchi le Rubicon, encouragé et suivi par son peuple presque unanime.

Mais avant de fixer la part de responsabilité qui incombe à l'empereur et à ses sujets, une question préjudicielle doit être brièvement examinée : la guerre était-elle « fatale » comme on l'a soutenu? La situation européenne était-elle à ce point faussée, empoisonnée, qu'une solution «catastrophique», pour parler avec les philosophes, ne pouvait plus être évitée, mais seulement ajournée ? C'est la thèse soutenue entre autres par M. Victor Basch de toute son éloquence 1. Il admet que le cataclysme « a jailli fatalement de circonstances économiques et politiques données que nulle nation, pas même l'Allemagne, n'avait le pouvoir de modi-

1 Victor Basch. La guerre de 1914- et le droit, brochure. Paris, 1915.

fier». Ces « circonstances économiques et politiques » qui ont entraîné le désastre, quelles sontelles ? De l'analyse à laquelle se livre M. Victor Basch, retenons surtout la contradiction qu'il signale entre l'Allemagne militaire et l'Allemagne industrielle, entre l'Allemagne féodale et réactionnaire de la cour et des casernes et l'Allemagne moderne, très moderne, des fabriques et des comptoirs.

L'Allemagne, en se développant selon sa double nature, avait fini par constituer, déclare M. Basch, un organisme « mal équilibré, hétéroclite et peu viable ». Une crise était inévitable, mais cette crise fut uniquement le fait du régime. M. Victor Basch émet ce jugement très contestable : «Si l'Allemagne avait été une démocratie et non une autocratie, la guerre offensive y eût été aussi impossible qu'en France ou en Angleterre ». C'est attacher beaucoup d'influence à la forme du gouvernement et au régime politique d'un pays, qu'il s'agisse de monarchies ou de républiques. L'histoire a connu des républiques autrement belliqueuses que les monarchies. La plus républicaine des grandes puissances modernes, la Confédération de l'Amérique du Nord, n'a-t-eîle pas traversé une phase impérialiste? Et qui sait si elle ne recommencera pas un jour? M. Victor Basch compte sur la victoire des Alliés pour « affranchir le peuple allemand » et sur le progrès du socialisme dans l'Allemagne vaincue

pour régénérer ce pays, le nettoyer de tout militarisme et de tout esprit de conquête. Grâce à quoi la guerre, hier « fatale », deviendra demain une pure impossibilité.

La thèse de M. Victor Basch est essentiellement tendancieuse. Les journaux socialistes, dans tous les pays alliés, la soutiennent d'ailleurs quotidiennement (avec moins d'éloquence) depuis le commencement de la guerre. Elle se fonde sur une foi philosophique que je ne partage pas, mais qui compte des légions d'adeptes. Le socialisme juge la guerre fatale, mais par la faute du régime autocratique. Or, pour toute personne qui a observé d'un peu près l'évolution de l'Allemagne contemporaine, V autocratie s'est, au contraire, longtemps mise en travers des forces nationales, beaucoup plus ardemment belliqueuses que l'autocratie. Oui, pour tout homme que n'aveuglent pas les préjugés politiques, l'absolutisme de Guillaume II a du moins reculé l'explosion de la guerre voulue par les pangermanistes. M. Victor Basch raisonne en vertu d'une conception a priori, qui ne résiste pas à un examen quelque peu serré des faits politiques.

Moins littéraire, plus scientifique, la thèse du docteur Gustave Le Bon, partisan lui aussi de la « guerre fatale ». On connaît le penchant de M. Le Bon à dénoncer dans Yaffectif et le mystique les ennemis victorieux de la raison et les véritables maîtres des destinées humaines. La guerre four-

nissait au scepticisme du Dr Le Bon une trop belle occasion de s'exercer à propos pour qu'il la laissât échapper. « Qui a voulu la guerre ? » demande-t-il. Et il répond : « Personne ne l'a voulue, tout le monde la craignait et cependant elle éclata, donnant ainsi un mémorable exemple de l'impuissance des chefs d'Etats devant l'engrenage des fatalités qui créent les passions et les sentiments des hommes 1. »

M. Victor Basch accuse l'absolutisme allemand d'avoir déchaîné la guerre. M. Gustave Le Bon voit les choses autrement : « Sur les quatre souverains ayant signé la déclaration de guerre, observe-t-il, trois étaient des autocrates, maîtres absolus sur terre et sur mer. A quoi leur servit cette autocratie ? A rien. » L'autocratie se trouva sans force devant f Anankè. Une fois de plus, le Destin, comme disaient les Anciens, se joua de la volonté des dieux, des hommes et des rois ; mais, plus pénétrante que la sagesse antique, la Science moderne a su, du moins, dissocier les éléments du Destin. Le Destin n'est autre chose que la somme des forces qui, à un moment donné, deviennent supérieures à toutes les volontés individuelles. Quand éclata la guerre allemande, c'est parce que l'heure de la guerre allemande avait sonné à l'horloge du destin allemand. L'Allemagne, écrit le

1 Gustave Le Bon. Enseignements psychologiques de la guerre européenne. Paris; 1915. Pages 129 et suivantes.

docteur Le Bon, « eût infailliblement provoqué la guerre tôt ou tard. Mieux valait ne pas accepter une nouvelle humiliation pour reculer seulement un peu l'inévitable échéance». (Page 196.)

Pour être plus scientifique et plus philosophique que celle de M. Basch, l'explication du docteur Le Bon ne nous satisfait guère davantage. Cette idée de fatalité placée par les deux auteurs à l'origine de la guerre nous paraît de nature à diminuer mal à propos la responsabilité de l'Allemagne et de Guillaume II. Non, la guerre n'est pas la conséquence fatale d'un régime politique, non, elle n'est pas due à « des forces qui, à un certain moment, deviennent supérieures à toutes les volontés », elle est la conséquence de la folie d'orgueil de tout un peuple et de son prince, elle est le fruit amer et sanglant de craintes absurdes et d'ambitions aussi énormes qu'injustifiées. Nous avons retracé en conscience, dans les chapitres qui précèdent, les griefs de l'Allemagne envers les autres puissances, ses rivales dans la domination politique et ses concurrentes sur le marché universel. Nous avons rapporté les doléances de l'Allemagne sur la prétendue obstination de ses adversaires à lui refuser sa place ; nous l'avons montrée justifiant son impérialisme par la nécessité d'assurer à l'excédent de sa

population, des colonies où se fixer et où travailler pour se nourrir. Mais dans ce dernier chapitre, où nous tentons de distribuer les responsabilités encourues par chacun, dans cette conclusion où il ne s'agit plus d'exposer mais de juger, il nous sera bien permis de montrer à quel point sont fragiles, à quel point sont mauvaises, les raisons alléguées par l'Allemagne pour justifier son crime contre la paix et contre l'humanité.

Il n'est pas vrai, dirons-nous en empruntant la formule chère aux quatre-vingt-treize « intellectuels », il n'est pas vrai que l'Allemagne eût besoin de nouvelles colonies. Tout d'abord elle était bien loin d'avoir mis en valeur celles qu'elle possédait déjà ; et puis, ce « trop-plein de population » dont les pangermanistes faisaient encore état à la veille de la guerre, il n'existait plus depuis longtemps. En 1914, la natalité diminuait en Allemagne dans une proportion relativement plus élevée qu'en France et en Angleterre. L'émigration qui, dans le cours du siècle dernier, n'avait pas coûté à l'Allemagne moins de six millions d'habitants, était tombée à un chiffre tout à fait insignifiant. En 1910, vingt-cinq mille Allemands seulement allèrent chercher fortune hors d'Allemagne. Les Allemands en convenaient eux-mêmes l.

Loin de n'avoir pas l'emploi de ses ouvriers,

1 Adolf Vogeler. Der Kaiser und der Krieg. Une brochure. Wolfenbûttcl (sans date).

l'Allemagne recourait de plus en plus à la maind'œuvre étrangère. Chaque année, elle faisait venir du dehors près de 150000 ouvriers agricoles, la plupart de race slave, moins gâtés que les ouvriers allemands et moins enclins qu'eux à trouver la terre trop basse. Le chancelier impérial luimême avait déclaré en public que l'Allemagne n'avait que faire de colonies de peuplement, puisqu'elle manquait de colons à placer. L'Allemagne n'était pas plus autorisée à se plaindre qu'on mît des bornes à la dévorante activité de ses négociants. La situation industrielle et commerciale créée par la guerre n'a-t-elle pas montré que l'Allemagne inondait de ses produits, le plus souvent médiocres, l'Europe et le monde entier? Jamais au contraire, depuis l'origine des sociétés humaines, un pays n'avait dominé à ce point le marché universel. Les Allemands conviendront eux-mêmes un jour qu'ils ont commis une folie en provoquant la guerre. Encore vingt ans et ils fussent devenus commercialement et industriellement les maîtres du monde entier. N'avaient-ils pas, du reste, obtenu partout le régime de la « porte ouverte », làmême où il eût été le plus naturel qu'on fermât cette porte à leurs prétentions excessives? Le marché extrême-oriental, le marché russe leur inspiraient, disaient-ils, certaines inquiétudes ; mais l'ouverture du chemin de fer de Bagdad et la situation qui en devait résulter ne les eussent-elles pas

largement dédommagés? Vingt ans de politique mondiale et d'impérialisme commercial avaient montré jusqu'à l'évidence que l'Allemand réussit infiniment mieux dans les colonies des autres que dans les siennes, dans les pays de demi-civilisation et dans les pays déjà colonisés que dans ceux où tout reste à faire : « Le colon allemand, a dit l'Américain Morton Fullerton, est de la race du coucou. » Et qu'avaient donc fait les puissances rivales pour l'empêcher de venir pondre dans leur nid? Le commerce de l'Allemagne avec l'Afrique du Sud atteignait, à la veille de la guerre, un chiffre très supérieur au commerce de l'Angleterre avec cette colonie qui pourtant lui appartient. La soif de conquête allemande ne s'explique que par un besoin naïf ou pervers de pouvoir dire : « Ceci est à moi ! » et par l'orgueil insensé de planter le drapeau allemand sur la plus grande étendue possible de terre lointaine. Le commerce allemand avait toute latitude de se répandre et même de déborder. On sait trop qu'il usait largement de ce privilège. Les Allemands raisonnables l'ont d'ailleurs reconnu : « Nos vraies colonies, avoue l'auteur de Taccuse (page 48), se trouvent là où nous ne possédons pas un mètre carré de territoire, dans les deux Amériques, en France, en Angleterre, en Russie, en Italie, au nord et au sud de l'Afrique, au Canada, en Australie. »

La guerre n'est sortie de la concurrence univer-

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selle où l'Allemagne prenait une part si active que par la faute de sa gloutonnerie forcenée. On croyait jusqu'alors — et c'était une opinion fort sensée — que le développement de l'industrie et du commerce devait au contraire réconcilier les peuples par les relations multipliées et l'enchevêtrement des capitaux qui en résultaient. La folie allemande a malheureusement reculé et peut-être à jamais tué ce généreux idéal. Elle l'a tué par sa façon de concevoir son rôle industriel et commercial et par l'application qu'elle a faite de son activité dans ces domaines. Elle s'est essayée d'emblée au colossal, pour ne pas dire au monstrueux. Elle a voulu s'asservir les marchés du monde entier, monopoliser les matières premières, accaparer toute la production et toute la vente. Sa politique économique était, comme sa diplomatie, un instrument de domination destiné à jeter l'univers à genoux devant sa supériorité et son infaillibilité. A ce régime, le marché universel n'a pas tardé à être saturé. L'Allemagne, cependant, ne pouvait s'arrêter sur la pente où elle s'était lancée sans réfléchir. Sous peine de ruine, elle ne pouvait renoncer à surproduire. Par des procédés artificiels et grâce à des prodiges d'habileté, elle réussit à retarder la liquidation désastreuse, mais le moment arrivait où la machine devait sauter. Elle n'aurait pas sauté, encore une fois, si l'esprit d'entreprise allemand s'était assigné des bornes, si les industriels et les

commerçants allemands n'avaient rivalisé de mégalomanie avec le gouvernement de Berlin, toujours prêt à encourager les manœuvres les moins honnêtes : «Leurs industriels, observe justement If. Maurice Millioud1, leurs financiers, leurs hommes d'Etat les ont engagés dans une entreprise de conquête économique et les y ont engagés de telle façon et par de tels procédés qu'il leur était impossible d'y renoncer. Ces procédés se retournaient contre eux. Sans qu'ils eussent encore échoué, la yictoire, manifestement, leur échappait. »

Continuons à déblayer le terrain de la discussion. Et avant d'en venir à la responsabilité de Guillaume Iï et de son peuple, expliquons-nous rapidement sur le problème de la responsabilité austrohongroise. Alors que l'Allemagne, avant la guerre, était représentée en tous lieux par des diplomates d'une remarquable médiocrité, l'Autriche-Hongrie possédait dans les grandes capitales d'Europe des ambassadeurs parfaitement égaux à leur tâche. Comme ils avaient su endormir la France et la Grande-Bretagne ! La tactique austro-hongroise consistait à dire que l'Autriche-Hongrie ne s'était alliée à l'Allemagne que par peur de la Russie.

1 Maurice Millioud. La Caste dominante allemande. Paris, 1915. page 141.

L'Autriche-Hongrie représentait par conséquent dans la Tripiice un élément modérateur. Peut-être l'Autriche-Hongrie joua-t-elle, en effet, ce rôle de frein pendant l'Affaire marocaine où ses intérêts particuliers n'étaient pas en jeu, mais elle ne fit preuve d'un amour démesuré de la paix ni lors du conflit suscité par l'annexion de la Bosnie- Herzégovine, ni pendant les deux guerres balkaniques. Au contraire, son intransigeance lors de l'affaire de Scutari, que la Triple-Entente voulait attribuer au Monténégro, mais que Vienne ne voulait lui laisser à aucun prix, avait montré le gouvernement austro-hongrois prêt à déchaîner la guerre générale plutôt que de céder. Les visées impérialistes de la Hongrie sur les Baikans, les menées du comte Tisza et de sa clique constituaient un danger permanent. Par amour de la paix, la Russie s'était ralliée au point de vue autrichien lors de l'incident de Scutari, mais au grand dommage du prestige russe dans les Balkans. Toute cette politique autrichienne n'était vraiment pas le fait d'une puissance animée d'un sincère désir de vivre en paix avec ses voisins et favorablement disposée envers la Triple-Entente. Les légendes néanmoins ont la vie dure. La légende accréditée un peu partout et qui faisait de l'Autriche-Hongrie une amie eecrète de la Grande-Bretagne et de la France n'a pas pris fin avec la guerre. Les jugements portés en France sur le rôle de Vienne et surtout de Buda-

pest dans les journées qui précédèrent la grande mêlée nous paraissent empreints d'une mansuétude excessive.

Nous ne croyons pas, à vrai dire, que l' Autriche- Hongrie souhaitât la guerre à tout prix. Peut-être l'arhiduc François-Ferdinand avait-il formé un tel dessein à Konopischt de concert avec Guillaume II, mais au mois de juillet 1914 François-Ferdinand était mort. Et l'on était certainement moins belliqueux dans l'entourage immédiat de François- Joseph que dans celui de feu son héritier. Etait-il néanmoins possible de se conduire moins généreusement et moins pacifiquement à l'égard de la Serbie que ne le fit le gouvernement de Vienne pendant les journées fatales? Il ne voulait pas provoquer coûte que coûte la guerre européenne, c'est entendu. C'est l'Allemagne qui assuma cette entreprise et la conduisit à bonne fin; mais quelle mauvaise foi et quel acharnement le gouvernement austro-hongrois ne déploya-t-il pas dans sa querelle avec Belgrade! Elle était déjà odieuse, cette querelle, par la disproportion des deux pays qu'elle mettait en cause. L'Autriche-Hongrie compte cinquante millions d'habitants, la Serbie quatre millions. Un pays à traditions chevaleresques en eût été porté à se conduire avec d'autant plus de douceur. C'est le contraire qui se produisit.

Vienne adopta de prime abord envers Belgrade le ton du loup envers l'agneau. L'archiduc avait

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élé tué en territoire austro-hongrois par un sujet austro-hongrois. Il importait peu, c'était la Serbie qui avait préparé le crime, c'était la Serbie qui devait l'expier. Dans un livre excellent dû à la plume d'un ancien magistrat nord-américain, M. Beck, la bassesse de ce procédé est heureusement stigmatisée 1. M. Beck suppose la France dans le rôle joué par la Serbie. Le Kronprinza été assassiné à Strasbourg. L'Allemagne, par un ultimatum adressé à la France, somme celle-ci de dissoudre les sociétés patriotiques d'Alsace-Lorraine et de s'humilier dans le Journal officiel. La France aurait-elle pu souffrir un tel traitement ? Par amour de la paix et sans doute aussi par crainte justifiée envers sa terrible voisine, la Serbie déféra dans la plus large mesure aux exigences de l'ultimatum. Mais voici, ses timides réserves parurent excessives encore. Sans avoir pris le temps de lire jusqu'au bout le mémoire serbe, le représentant de l'Autriche à Belgrade quitta cette ville, montrant ainsi la véritable pensée de ses chefs : de toute façon, la Serbie devait être écrasée. Il s'agissait aussi bien d'accomplir un dessein depuis longtemps caressé. Les révélations connues de M. Giolitti, confirmées par celles de M. Take Jonesco, ne laissent subsistera cet égard aucun doute. L'agression de l'Autriche-Hongrie contre la Serbie au

1 James M. Beck, ancien attorney général adjoint des Etats-Unis. La Preuve. Paris 1915. Page 66.

mois de juillet 1914 ne fut pas seulement un crime répugnant, mais ce crime répugnant était depuis longtemps prémédité. Et Pest y prit part plus ardemment encore que Vienne 1.

Le gouvernement de Vienne ne commença de mettre les pouces que le 30 juillet, quand il vit la tournure grave prise par le conflit. Cette condescendance tardive jette sur l'Autriche le jour le plus fâcheux. Elle aurait bien voulu égorger l'agneau, mais en douceur. Quand elle vit les trois chiens de garde de la Triple-Entente montrer enfin leurs crocs, elle prit peur.

On vit alors le comte Berchtold se livrer à diverses démonstrations pacifiques. L'Autriche s'empressa d'accepter le principe d'une médiation ; elle accepta aussi de discuter le contenu de l'ultimatum. Mais la Wilhelmstrasse se montra intransigeante. Guillaume II, désormais résolu, venait d'envoyer à la Russie une mise en demeure hautaine. M. de Jagow, de son côté, obéissant aux instructions de son maître, demeurait inflexible. Et c'est l'Allemagne qui entraîna dans son sillage l'Autriche-Hongrie effrayée de ce qu'elle avait fait et à moitié rassurée. Voilà les proportions et la mesure où l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne doivent être, à mon sens, rendues responsables de

1 Voir sur le problème de la responsabilité autricbienne le livre solidement documenté de M. Pierre Bertrand : L'Autriche a voulu la grande guerre. Paris 1916.

leur crime. Si l'Autriche Hongrie a dressé le bûcher, l'Allemagne y a bouté le feu. Qu'elles se partagent fraternellement l'anathème des peuples civilisés !

Examinons maintenant plus en détail le rôle joué par l'Allemagne dans la tragédie et tentons, quelque délicate que soit l'entreprise, de déterminer la culpabilité personnelle de Guillaume II.

Il se trouve encore des écrivains pour formuler cette opinion que le gouvernement allemand a fait la guerre afin d'échapper aux difficultés résultant des progrès du socialisme. Mais la nature toute spéciale du socialisme allemand rend cette thèse insoutenable. On ne répétei a jamais assez que le socialisme allemand n'était plus, à la veille de la guerre, qu'un radicalisme extrême, profondément embourgeoisé, exempt de tout venin révolutionnaire. Alors que le socialisme français visait à régénérer l'humanité, la social-démocratie allemande n'avait guère d'autre idéal que d'assurer au prolétariat l'amélioration matérielle de son sort. Seul dans son parti, ou à peu près, M. Karl Liebknecht restait fidèle aux aspirations humanitaires, cosmopolites et pacifiques qui avaient été jadis celles de certains socialistes allemands, encore d'un petit nombre d'entre eux, parmi lesquels on ne peut placer ni Ferdinand Lassalle, ni Karl Marx. Refusant de

voter au mois de décembre 1914 les nouveaux crédits, M. Karl Liebknecht déclarait avec un rare courage: « Cette guerre a été provoquée par les partis militaristes d'Allemagne et d'Autriche grâce au mystère d'une diplomatie secrète. » Mais les événements sont là pour prouver combien peu ces propos répondaient aux sentiments professés par l'extrême-gauche du Reichstag. Guillaume II savait bien, dès avant la guerre, à quoi s'en tenir. Il ne doutait pas, lorsqu'il la déchaîna, de la collaboration des socialistes : la social démocratie prendrait part à la guerre sans répugnance, quand ce ne serait que par haine du «tsarisme» russe. Guillaume II a prononcé parfois à l'adresse de la social-démocratie des paroles sévères, mais les années immédiatement antérieures à la guerre avaient inauguré, malgré les progrès du parti, des rapports sensiblement moins tendus entre le socialisme et l'empereur. Guillaume II ne pouvait pas n'être point frappé, comme tout le monde, de révolution qui se produisait au sein de la socialdémocratie. Les idées d'un Hildebrand, les programmes presque impérialistes de tel candidat social-démocrate au Reichstag, le progrès réalisé au sein de la démocratie depuis Agadir par les idées d'expansion tentaculaire, tout cela n'avait pu échapper à l'attention toujours en éveil du souverain. Les socialistes du Reichstag avaient volé, sous un prétexte hypocrite, il est vrai, les crédits

militaires en 1913. N'importe ! Ils les avaient votés. Comment Guillaume II n'en eût-il pas été surpris et reconnaissant?

Non, le socialisme allemand, si militarisé et si prussianisé lui-même, avait cessé en 1914 de donner le cauchemar à l'empereur. La passivité du prolétariat, passivité qui dure encore malgré la famine, et la platitude des chefs ont montré pendant la guerre à quel point Guillaume II avait eu raison de tabler sur le secours de ses socialistes. Nul ne sait comment ils agiront au lendemain de la catastrophe, mais ils auraient été des pangermanistes avoués qu'ils ne se seraient point conduits plus loyalement lorsqu'elle éclata. Le rouge de leur drapeau pâlit soudain jusqu'au rose le plus tendre. Dans un livre paru en 1915, à Leipzig, et où se trouvent des pages de Scheidemann, Noske et consorts, l'hypothèse d'un rapprochement ultérieur avec les libéraux est franchement envisagée. Quel signe des temps quand on se rappelle la fureur sainement teutonique qui anime, depuis le commencement de la guerre, les partis libéraux !

Non, le gouvernement allemand n'a pas déchaîné la guerre pour faire diversion à des embarras intérieurs. Il a déchaîné la guerre par ambition, par orgueil, parce que le parti militaire, impatient de voir l'incendie éclater, avait enfin pris le dessus partout et parce que Guillaume II luimême avait fini par acquiescer aux sinistres des-

seins de son entourage : «Pourquoi l'Allemagne, demande l'auteur de J'accuse (page 94), n'a-t-e!le pas exercé en juillet 1914 sen influence modératrice sur l'Autriche, comme elle l'avait fait avec succès un an auparavant ? Parce que, alors, elle ne voulait pas la guerre, ou plutôt elle ne la voulait pas encore, tandis qu'en 1914, elle la voulait absolument. »

L'Allemagne officielle ne cesse de déclarer depuis la guerre que l'ultimatum autrichien à la Serbie ne lui avait pas été communiqué avant d'être transmis au gouvernement de Belgrade ; mais, en tenant ce langage, l'Allemagne officielle joue très probablement sur les mots. On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que Berlin avait été bel et bien mis au courant du sens général de la note et qu'il n'en ignorait surtout pas l'extrême insolence. Pourquoi donc l'Allemagne, le jour même de la remise de l'ultimatum, aurait-elle chargé ses ambassadeurs à Paris, Londres et Petrograd d'affirmer très haut «que la conduite, de même que les revendications du gouvernement austro-hongrois devaient être considérées comme pleinement justifiées»? L'Allemagne faisait semblant d'ignorer le contenu de l'ultimatum autrichien pour donner plus de poids à la manière de voir qui était la sienne et d'après laquelle le différend austro-serbe devait rester localisé. Ce démêlé, suivant Berlin, n'intéressait que les deux puis-

sances directement engagées, l'Autriche et la Serbie. Le reste de l'Europe n'avait rien à y voir.

Mais quelle odieuse fourberie dans cette prétention et quelle mauvaise farce que cette façon d'envisager le conflit! Il est fort probable — s'il n'est pas encore prouvé — que l'Allemagne prévoyait dès ce moment le caractère européen que ne manquerait pas d'assumer la dispute. Preuve en soit cette accusation formulée par M. Barzilai dans son discours à Naples le 26 septembre 1915 : « Notre ambassadeur à Constanlinople, le sénateur Garroni, s'entretint, le 15 juillet 1914, avec l'ambassadeur d'Allemagne à Constantinople, M. de Wangenheim. Au cours de cet entretien, qui eut lieu huit jours avant la remise de la note autrichienne à la Serbie, M. de Wangenheim lui dit que celte note serait de telle nature quelle rendrait la guerre inévitable. » M. de Wangenheim, l'auteur de ce propos (il est mort en 1915), passait pour un des diplomates allemands les plus capables. Il n'en commettait pas moins une faute en parlant si librement devant le représentant de l'Italie. L'Italie avait été laissée à dessein dans l'ignorance de toute la machination austro-allemande. Berlin et Vienne s'accordaient à se méfier d'elle depuis qu'elle avait généreusement refusé de prendre part à regorgement de la Serbie. M. de Wangenheim eût été bien inspiré en imitant la réserve de ses chefs.

Les imprudentes paroles de l'ambassadeur aile-

mand, pieusement enregistrées et divulguées en temps et lieu, nous paraissent constituer, en raison de l'autorité de l'homme qui les prononça, un témoignage de premier ordre en faveur de la préméditation austro-allemande.

Les défenseurs de Guillaume II déclarent qu'il approuvait très sincèrement la guerre que l'Autriche-Hongrie croyait devoir mener contre les Serbes. Guillaume II, avec ses idées d'un autre âge, avec ses idées du moyen âge, estimait que les Serbes devaient être « punis» pour le crime de Serajevo dont il leur attribuait l'initiative. Le régicide, était considéré au moyen-âge comme le plus atroce des crimes. Dante a plongé Brutus au plus profond de son Enfer. Guillaume II pensait là-dessus comme Dante. Il avait, en outre, le sentiment très vif de l'appui que se doivent entre eux les souverains. Il considérait comme une tâche essentielle l'obligation d'aider son cousin de la dynastie de Habsbourg à châtier un peuple qui, par un détestable forfait, avait ébranlé tous les trônes. Enfin Guillaume II a voué à l'amitié un culte que son historiographe Lamprecht a mis en relief. Or il ne comptait pas d'ami plus intime que l'archiduc François-Ferdinand. L'empereur Guillaume n'avait pas médiocrement contribué à dissiper les difficultés résultant, pour l'héritier du trône austrohongrois, d'un mariage boiteux. L'archiduc François-Ferdinand était l'obligé de Guillaume II et

l'on sait de quel amour les hommes très orgueilleux entourent leurs obligés. La conduite de Guillaume II à l'égard de la Serbie et à l'égard de l'Autriche, décidée à châtier les Serbes, s'expliquait, d'après ses défenseurs, par ces considérations diverses.

A quoi nous répondrons que la Russie ne cherchait nullement à empêcher l'œuvre de la justice de suivre son cours. Elle demandait seulement que l'on déterminât plus exactement la tâche qui incombait à la justice. L'Autriche-Hongrie proférait depuis si longtemps des menaces de mort à l'adresse de la Serbie qu'on pouvait, sans lui faire tort, l'accuser d'avoir saisi au vol un prétexte lui permettant d'exécuter ses desseins bien connus. La Russie avait certainement un intérêt vital à ne pas laisser écraser la Serbie. Entre la Russie et la Serbie existent des liens étroits qui ne tiennent pas moins à la parenté de race qu'à la communauté des souvenirs historiques. Enfin, depuis l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, la Russie s'était constamment rangée à la manière de voir austro-hongroise dans tous les conflits auxquels avait donné lieu la question balkanique. La Russie n'eût fait que son devoir en se mettant en travers du projet d'écrasement fomenté par Vienne, uniquement afin de sauvegarder un prestige déclinant ; mais le tsar, encore une fois, n'allait pas si loin. Ce qu'il

demandait, c'était uniquement, comme la Serbie elle-même, un supplément d'instruction dirigé par le Tribunal de La Haye, une enquête contradictoire, chargée d établir si oui ou non la Serbie était aussi coupable que le Ballplatz le proclamait aux quatre coins de l'Europe.

La cloche austro-hongroise aurait eu toute liberté de se faire entendre à La Haye, en même temps que la cloche serbe et la cloche russe. Avec quelle approbation unanime l'Autriche-Hongrie n'eùt-eiie pas ensuite « châtié» les Serbes si le verdict de La Haye avait démontré la légitimité de cette opération ! Nicolas II n'est pas moins imbu de principes monarchiques que Guillaume II. Il n'a pas une moindre conscience de l'aide que se doivent les uns aux autres les souverains des temps, peu favorables aux trônes, que nous traversons. S'il avait été prouvé par les pièces fournies au Tribunal de La Haye que l'archiduc François- Ferdinand avait été assassiné, comme Vienne l'insinuait, avec la complicité criminelle du princehéritier de Serbie, tout porte à croire que le tsar eût sacrifié les coupables, quelque douleur qu'il en eût éprouvé ; mais Vienne repoussait avec énergie celte procédure si raisonnable. Quelle preuve en faveur de son parti-pris ! En fait, le gouvernement austro-hongrois poursuivait, par l'écrasement des Serbes, un but purement politique. Et

Guillaume II, en s'obstinant, lui aussi, à ce que la lumière ne fût pas faite, a clairement montré sa connivence et sa complicité.

Les premiers jours du conflit mettent trois interlocuteurs en présence : le gouvernement de Vienne et celui de Berlin d'un côté, celui de Pelrograd de l'autre ; mais d'emblée leur attitude à tous trois diffère totalement. Alors que la Russie intervient au nom de la clémence et de la justice, alors qu'elle demande simplement la fixation de la vérité en ce qui concerne la responsabilité serbe, et pour cela un supplément d'enquête, l'Autriche- Hongrie et l'Allemagne paraissent uniquement soucieuses, dès le premier jour, de s'assurer un succès politique. A tous les avantages qu'elles ont remportés jusqu'alors sur le champ de bataille diplomatique de la question d'Orient, à la victoire de Bosnie-Herzégovine, à la victoire de Scutari, elles entendent ajouter une victoire nouvelle. Peut-être ne voulaient-elles pas la guerre générale à tout prix, peut-être se fussent-elles contentées — surtout l'Autriche d'une victoire sur les Serbes seuls ; mais cette défaite serbe, elles l'exigeaient absolument. L'Europe eût été folle de la leur accorder.

Le moment de sévir semblait propice à l'Austro- Allemagne. En Russie, des grèves ouvrières d'un caractère fort sérieux avaient éclaté au moment précis où le président Poincaré rendait visite au

tsar. En France, un radicalisme et un socialisme turbulents redoublaient d'efforts dans l'antimilitarisme. Il se trouvait des ministres pour déclarer, dans les couloirs du Palais-Bourbon, qu'ils n'auraient de cesse avant d'avoir fait rapporter la loi de trois ans.

La situation au Royaume-Uni ne paraissait pas meilleure. La question du home rule dressait l'une contre l'autre les deux fractions de l'Irlande. L'agitation gagnait l'Angleterre, une odeur de guerre civile se répandait dans le pays entier. L'Autriche-Hongrie et l'Allemagne, décidées à s'assurer un nouveau triomphe mondial, paraissaient avoir de bonnes raisons de chercher à l'obtenir tout de suite. La supériorité de la Triple-Alliance sur la Triple-Entente eût été ainsi démontrée une fois de plus. La liquidation de maints problèmes pendants eût été rendue possible au bénéfice de la Triple-Alliance. Le gouvernement de Vienne, dans la certitude où il était que la Russie ne risquerait pas la guerre pour la Serbie, poussait les choses à fond.

Quant à l'Allemagne, elle parait avoir pesé plus sérieusement les chances d'un conflit belliqueux. Certaine note, qui figure dans le Livre Blanc, en fait foi : « Nous nous sommes bien rendu compte, peut-on lire dans ce recueil, qu'une action belliqueuse éventuelle de l'Autriche-Hongrie contre la Serbie provoquerait l'intervention de la

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Russie. Mais étant donné que les intérêts vitaux de l'Autriche-Hongrie étaient en jeu, nous ne pouvions ni conseiller à noire alliée une soumission incompatible avec sa dignité, ni lui refuser notre solidarité, non plus que notre appui. » Il s'est trouvé des auteurs pour soutenir qu'au mois de juillet 1914 l'Allemagne en était arrivée à désirer la guerre et qu'elle l'a provoquée au moment choisi par elle, en toute connaissance de cause. Cette façon de voir est très soutenable. Le moins qu'on puisse faire, c'est d'attribuer à l'Allemagne le raisonnement que voici : « Nous voulons à tout prix un succès diplomatique aux dépens de la Serbie. Si nous l'obtenons sans tirer l'épée, tant mieux. S'il faut tirer l'épée pour l'obtenir, tant pis. Après tout, ne sommes-nous pas sûrs de la victoire?» Qu'une telle façon de raisonner dût entraîner la guerre un jour ou l'autre et dans un avenir relativement prochain, cela n'est pas douteux. De toute manière, les heures de la paix européenne étaient comptées. L'orgueil pangermaniste en avait ainsi décidé.

Les défenseurs de Guillaume II voudraient au moins faire admettre que son gouvernement se montra plus coupable que lui, qu'il se trouva, dès son retour de croisière dans les mers du Nord, devant une situation telle que toutes chances de maintenir la paix avaient à peu près disparu. Cette opinion me paraît faire à l'empereur une part

encore trop belle. Je n'irai pas jusqu'à soutenir, avec certaines personnes, que son voyage sur mer avait été concerté pour donner le change à la Triple-Entente, que Guillaume II savait, au moment de s'embarquer, qu'il ne rentrerait à Berlin que pour se mettre à la tête de ses armées. Je n'admettrai une telle duplicité que lorsqu'elle sera dûment prouvée. D'ici là, je préfère laisser à Guillaume II le bénéfice du doute. J'irai même jusqu'à observer à sa décharge que les natures impulsives et nerveuses comme la sienne sont rarement capables d'un tel machiavélisme. Tant de réserve, tant de secret, tant de silence eussent probablement dépassé ses forces.

Mais la situation n'était pas assez désespérée à son retour, le 26 juillet 1914, pour qu'un sincère désir d'éviter le désastre n'eût permis d'y réussir. Ce n'est que le 25 juillet, à 6 heures V2 du soir, que le ministre d'Autriche-Hongrie à Belgrade quitta sa légation en claquant les portes. Le 26 juillet, Vienne n'avait pas encore déclaré la guerre aux Serbes. La présence de Guillaume Iî à Berlin, à sa place parmi les premiers ténors du concert européen, aurait donc pu, si Guillaume II avait été encore à cette époque résolument pacifique, rétablir la situation générale en faveur de la paix. Guillaume II se donnait pour l'ami intime, pour le meilleur ami du tsar Nicolas. Des explications franches, loyales, cordiales, dominées par un vé-

ritable esprit de justice, auraient pu en quelques heures rasséréner l'horizon international. Les hommes de la Wilhemstrasse craignaient, à ce qu'on dit, quand ils apprirent le retour précipité du monarque, de voir les événements prendre une tournure pacifique. Bien que l'évolution belliqueuse de Guillaume II ne leur eût point échappé, ils se demandaient si l'empereur resterait résolu à la guerre quand celle-ci cesserait d'être une possibilité lointaine'pour devenir une immédiate réalité.

A ce moment décisif, ils ne firent certainement rien pour aiguiller l'arbitre suprême sur la voie pacifique. Bien au contraire. Guillaume II ne reçut alors de ses conseillers que des conseils belliqueux. Ministres, diplomates, généraux, le Kronprinz luimême qui voyait poindre enfin l'aube du grand jour espéré dès son enfance, tous se liguèrent pour exciter l'empereur au lieu de le calmer. Pour résister à une telle pression, une volonté énergiquement pacifique eût à peine suffi. Guillaume II a fait comme le pêcheur dont Goethe a poétisé l'aventure et dont on ne sut jamais si la sirène l'entraina de force au fond de l'abîme ou s'il céda volontairement à l'appel de la sirène. Dans la perte de Guillaume II, comme dans celle du pêcheur de la ballade, il y eut de ceci et de cela.

Dès que les chances de guerre devinrent prédominantes, Guillaume II dut converser avec ses généraux aussi continuellement qu'avec ses minis-

très. Leurs intentions étaient universellement connues : l'offensive, l'offensive à tout prix. Sur ce point, les chefs responsables des opérations militaires en Prusse n'ont pas varié depuis que la Prusse existe. Le 3 août 1896, le chancelier Caprivi en convenait encore devant le Reichstag. Il préconisait l'attaque brusquée, rapide et furieuse : «C'est à l'offensive, disait-il, que la Prusse a dû tous ses succès. » Quant au général de Moltke, chef de l'Etat-Major au moment où éclata la guerre, on sait par les documents du Livre jaune et d'autres qu'il partageait absolument cette façon de voir. Qu'on s'imagine l'influence que ces discours belliqueux devaient exercer sur le souverain! M. de Moltke et ses collègues lui peignaient sans doute une situation désespérée : la guerre était fatale, il n'y avait pas un moment à perdre et l'Allemagne gâchait sa meilleure chance en s'abstenant d'attaquer. Ecraser la France avant que la Russie n'eût bougé, n'était-ce pas la condition même d'une guerre victorieuse?

Il faut tenir compte de l'action malfaisante du parti de la guerre au moment de la crise finale pour apprécier avec équité le rôle de Guillaume II; mais je ne saurais aller jusqu'à soutenir avec le docteur Le Bon que Guillaume II n'a déclaré la guerre que « par crainte de laisser à ses adversaires éventuels le temps de se préparer1 ».

1 Ouvrage cité, page 187.

M. Gustave Le Bon semble presque prendre en pitié « l'exaspération de ce pacifique empereur qui se voyait dans l'impossibilité d'éviter une guerre dont il ne voulait pas ». Tant d'indulgence me paraît excessive. Guillaume II voulait bel et bien la guerre au moment où il la déclara. Sa conduite, à partir du moment où il rentra à Berlin le 26 juillet 1914, ne fut pas d'un homme sincèrement désireux d'épargner au monde une catastrophe. C'est parce qu'il n'a rien fait de ce qu'il fallait pour écarter le fléau que l'histoire le condamnera.

L'échange de télégrammes, qui se produisit entre Guillaume II et Nicolas II dans les journées qui précédèrent immédiatement la guerre, montre le tsar animé d'un sincère désir de paix, alors que Guillaume II subordonne sa volonté pacifique à la réalisation de la volonté autrichienne, soit à l'écrasement de la Serbie.

Alors que le gouvernement de Berlin exige de celui de Paris qu'il donne à Pelrograd des « conseils de modération », il se garde bien d'en user de même à l'égard de Vienne. C'est toujours le point de vue unilatéral adoplé par Berlin dès le premier jour du conflit : l'Autriche a le droit — et même le devoir — d'en finir une fois pour toutes avec les Serbes. Quant à la Russie, protectrice naturelle des Slaves, elle n'a qu'un droit et qu'un devoir : laisser faire l'Autriche, laisser l'Autriche assouvir sa haine, quels que soient les liens d'amitié exis-

tant entre Petrograd et Belgrade et quelque désastreuse qu'eût été pour l'influence russe, dans les Balkans et dans le monde entier, la fin tragique de la Serbie.

C'est une charge terrible contre l'Allemagne que l'absence dans les textes officiels sur les origines de la guerre de tout document permettant de croire que l'empereur Guillaume invita le gouvernement de Vienne à surseoir à l'exécution des Serbes. En principe, Berlin ne repoussait pas la médiation offerte par la Russie. C'eût été se mettre en trop mauvaise posture devant le tribunal des pays neutres; mais une fois résolu à la guerre, Guillaume II coupe court à toute tentative médiatrice. Sir Edward Grey ayant essayé de faire préciser par l'Allemagne à quelle sorte de médiation elle se rallierait, l'Allemagne se dérobe et refuse de parler.

Elle est absolument justifiée, cette observation de MM. Durkheim et Denis dans l'opuscule consacré par ces savants professeurs à la culpabilité allemande : « L'Allemagne évitait de dire comment elle entendait cette action des puissances qu'elle admettait en principe, mais qu'elle écartait en fait sous toutes ses modalités pratiques. On avait perdu du temps sans faire un pas en avant l. »

Mais une autre lacune, plus grave encore, du

1 E. Durkheim et E. Denis. Qui a voulu la guerre? Une brochure. Paris, 1915, page 32.

290 l'évolution belliqueuse de Guillaume h

Livre blanc trahit la volonté de l'Allemagne d'en arriver aux pires extrémités : c'est l'omission du télégramme par où le tsar Nicolas, l'initiateur des congrès de La Haye, fidèle à son idéal de paix, proposait le 29 juillet de soumettre le conflit austro-serbe à l'arbitrage international : « Il serait bon, déclarait le tsar, de remettre le problème austro-serbe au Tribunal de La Haye. » Le tsar ajoutait, cordial : « J'ai confiance dans ta sagesse et dans ton amitié. » Pourquoi donc le Tribunal de La Haye avait-il été créé (après tout et malgré tout avec l'acquiescement de l'Allemagne), sinon pour trancher des difficultés aussi graves que celle qui se présentait? Le Tribunal de La Haye n'avait joui, jusqu'alors, que d'un crédit médiocre et n'avait résolu que des problèmes d'importance secondaire. Pourquoi n'aurait-il pas été appelé à prononcer sur le différend austro-serbe et qui ne voit le lustre qui en eût rejailli sur l'institution elle-même? Quelle reconnaissance éternelle cette création du tsar Nicolas ne se fut-elle pas assurée de la part des peuples préservés, grâce à elle, du terrible fléau !

La sentence arbitrale rendue dans ces conditions à La Haye pouvait orienter l'Europe dans un sens tout nouveau, inaugurer vraiment dans le monde le règne de la paix. La volonté personnelle de Guillaume II — il faut le proclamer — a seule empêché cet immense bienfait. Qu'il est donc com-

préhensible que le télégramme de Nicolas II, à la date du 29 juillet 1914, n'ait pas trouvé place dans le Livre blanc! Mais que cette omission, encore une fois, est instructive et quelle sinistre lueur elle projette sur les desseins, dès lors arrêtés, de l'empereur allemand !

On peut soutenir à la rigueur que Guillaume II n'avait point, jusqu'au 29 juillet, fermé la porte à toute chance de conciliation. On peut soutenir — ■ je tiens à faire la part aussi large que possible à l'adversaire — que Guillaume II, depuis longtemps gagné au principe d'une guerre préventive, n'en a pas moins réfléchi encore et peut-être hésité, l'heure du Lâchez tout ! venue. Entre le bien et le mal — «entre Ormuzd et Ahriman», comme dit l'auteur de J'accuse (page 101)— j'admets qu'une lutte se livra. J'admets, toujours par extrême déférence envers quiconque ne partagerait pas mon avis, que sous le crâne impérial sévit pendant quelques heures une tempête d'une intensité qui se conçoit sans peine et dont la « marche zigzaguante » de la politique impériale — pour parler avec M. Victor Basch — fournirait l'indice l.

Mais à partir du 29 juillet, soit à partir du moment où le tsar propose à Guillaume II de faire régler le différend austro-serbe par le Tribunal de La Haye, proposition que Guillaume II n'honora même pas d'une réponse, les intentions allemandes

1 Ouvrage cité. Page 39.

apparaissent clairement. Et cette résolution guerrière, si éclatante désormais dans toute la façon d'agir du gouvernement allemand, est d'autant plus intéressante à observer que c'est précisément à ce moment-là, soit pendant la soirée du 29 juillet, que l'un des plus sagaces analystes des origines de la guerre, M. Guglielmo Ferrero, place le ralliement définitif de Guillaume II1.

L'autorité de M. Ferrero, non moins que l'ingéniosité de sa démonstration, nous engagent à résumer ici son hypothèse, d'ailleurs fort compatible avec tout ce que l'on sait du souverain allemand. Il va sans dire que les idées de M. Ferrero sur les origines de la guerre sont en contradiction absolue avec la thèse allemande d'après laquelle la guerre eut pour cause décisive la mobilisation russe. Avec toute sorte de preuves à l'appui, M. Ferrero démontre que la guerre avait été décidée à Berlin non pas tout de suite après la mobilisation russe, mais le soir du 29, avant que n'eût encore commencé la mobilisation partielle contre l'Autriche. La précipitation avec laquelle le gouvernement allemand expédia, le 31 juillet, son ultimatum à la Russie ne se peut expliquer, en effet, que de deux manières : ou bien, comme dit M. Ferrero, «le gouvernement allemand était soudain devenu fou », ou bien il était résolu à la guerre «. depuis quelque

1 Guglielmo Ferrero. / documenti délia grande gucrra. Milan 1914, pages 11 et suiv.

temps ». M. Ferrero tient pour cette dernière hypothèse. Le 31 juillet, le gouvernement était résolu à la guerre. Et M. Ferrero précise : « Il y était résolu depuis la soirée du 29. »

Deux documents, ceux qui figurent au Livre rouge sous le numéro 58 et au Livre bleu sous le numéro 85, servent à la démonstration de M. Ferrero. Le premier document est un télégramme envoyé par le ministre russe des affaires étrangères à l'ambassadeur russe à Paris et ainsi conçu : «Aujourd'hui, l'ambassadeur d'Allemagne m'a communiqué que le gouvernement allemand est résolu à mobiliser si la Russie ne suspend pas ses préparatifs. Nous n'avons décidé ceux-ci que parce que l'Autriche avait déjà commencé à mobiliser et une fois démontrée son évidente intention de n'accepter aucune solution pacifique du conflit avec la Serbie. Puisque nous ne pouvons accueillir la demande de l'Allemagne, il ne nous reste qu'à hâter nos préparatifs et à nous préparer à la guerre qui semble désormais inévitable. »

Ce document fixe, d'après l'historien italien, les intentions belliqueuses de l'Allemagne. Il montre cette puissance en flagrant délit d'agression.

L'autre document, non moins probant, plus probant encore, est un télégramme par où l'ambassadeur anglais à Berlin communiquait à son ministre à Londres une conversation qu'il avait eue, le 29 juillet au soir, avec le chancelier impérial.

M. de Bethmann-Hollweg « rentrait tout justement de Potsdam ». Bien que la soirée fût déjà fort avancée, le chancelier avait fait appeler l'ambassadeur pour lui poser quelques questions : « L'Angleterre resterait-elle neutre en cas de guerre européenne, si l'Allemagne s'engageait à respecter la Hollande et à ne prendre à la France que ses colonies?» Ce document prouve, suivant M. Ferrero, que la guerre fut virtuellement décidée au conseil de la couronne tenu à Potsdam, le 29 juillet au soir. Le 28, l'empereur paraissait encore disposé à entendre raison ; mais, entre le 28 et le 29, les belliqueux de son entourage prirent le dessus. L'Autriche avait déclaré la guerre à la Serbie le 28, donnant aux énergumènes de Berlin un argument décisif.

M. Ferrero incline à penser que Guillaume II et ses ministres s'imaginaient encore, le 29 juillet, que la Russie céderait comme elle avait toujours cédé jusqu'alors. Mais dans l'après-midi du 29 arrive le télégramme de l'ambassadeur allemand à Petrograd annonçant que la Russie renonce à suspendre ses préparatifs militaires. Le chancelier s'élance à Potsdam avec la dépèche. Guillaume II écoute, se rend aux objurgations des généraux qui l'entourent. Et c'est la guerre.

C'est le 31 juillet, dans l'après-midi, que la Russie ordonna la mobilisation générale. Et c'est à minuit, donc moins de douze heures après le

commencement de la mobilisation, que l'ultimatum allemand sommant la Russie de démobiliser parvint au ministre russe des affaires étrangères. Si l'on tient compte du temps nécessaire pour que la nouvelle de la mobilisation touchât l'ambassade allemande à Petrograd et fût transmise au gouvernement de Berlin, si l'on tient compte aussi du temps nécessaire pour télégraphier l'ultimatum de Berlin à Petrograd et le porter au ministère, il faut reconnaître que cet acte qui décida du sort du monde, fut décidé, suivant les paroles de M. Ferrero «dans le laps de temps qu'il faut pour fumer un cigare». Tant de célérité doit-elle être attribuée à une légèreté qui n'est pas dans le caractère allemand? Ne peut-on tenir pour certain que la guerre était décidée en principe quand l'ultimatum allemand fut expédié au gouvernement russe avec une précipitation si révélatrice?

Si révélatrice et si regrettable, car l' Autriche- Hongrie esquissait, semble-t-il, depuis la mobilisation russe un léger mouvement de recul qui autorisait certaines espérances. Alors que la mobilisation russe achevait d'exaspérer Guillaume II et lui fournissait le prétexte de guerre qu'il cherchait depuis le 29, l'Autriche-Hongrie, au contraire, faisait machine en arrière. Sans doute elle était moins sûre de la victoire que n'était l'Allemagne. Elle voulait bien partir en guerre contre un petit pays dont elle pensait venir à bout facile-

ment : elle avait moins de goût pour une mêlée générale des grandes puissances. La prudence du comte Berchtold à partir des 30 et 31 juillet ne peut s'expliquer autrement. Le 31 juillet, Vienne consent enfin à discuter avec la Russie et avec les puissances européennes la note envoyée à Belgrade. Mais Berlin a décrété la guerre et veut la guerre. L'ultimatum allemand à la Russie vient à point nommé couper court aux concessions et aux hésitations autrichiennes.

La déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie eut lieu le 1er août 1914, celle de l'Allemagne à la France deux jours après, le 3 août. Ces deux documents suffiraient à faire retomber sur le gouvernement de Berlin, et par conséquent sur Guillaume II, la responsabilité du cataclysme qui sévit encore. La déclaration de guerre à la Russie se produisait au moment où Nicolas II insistait auprès de Guillaume II pour qu'il servît de médiateur, au moment où le tsar acceptait lui-même une formule de nature à préparer un règlement amiable du conflit austro-serbe et des difficultés austro-russes par l'arrêt simultané des préparatifs militaires *.

Mais la rupture avec la France eut lieu dans des conditions plus odieuses encore : « Les autorités

1 Voir le résumé des préliminaires de la Grande Guerre" dans le volume de M. Gaston Jollivet : Six mois de guerre. Août 1914-Février 1915. Paris 1915. Pages 1 à 35.

LA CATVSTROPHE 297

administratives et militaires allemandes, prétendait M. de Schœn dans la déclaration de guerre qu'il dut signer à regret, ont constaté un certain nombre d'hostilités caractérisées commises sur le territoire allemand par des aviateurs militaires français. Plusieurs de ces derniers ont manifestement violé la neutralité de la Belgique, survolant le territoire de ce pays ; l'un a essayé de détruire des constructions de Wesel, d'autres ont été aperçus sur la région de l'Eiffel, un autre a jeté des bombes sur le chemin de fer près de Carisruhe et de Nuremberg. »

Or, le 31 juillet, la France avait donné à la Belgique l'assurance officielle que la neutralité belge serait respectée en tout état de cause par les armées de la République. Et c'est en vain que l'Allemagne a remué ciel et terre depuis la guerre pour tenter de justifier ses allégations. Elle n'a pu fournir la moindre « preuve », qui n'ait été aussitôt victorieusement réfutée, de la violation de la neutralité belge par les Alliés. Les charges révélées contre les aviateurs français coupables d'avoir jeté des bombes à quelques kilomètres de Nuremberg sont plus erronées, sont plus mensongères encore. Tout d'abord il y a lieu de remarquer que les journaux publiés à Nuremberg, le 2 août 1914, ne faisaient aucune mention de l'incident. C'est le 3 août que Nuremberg apprit la nouvelle par un

298 l'évolution belliqueuse de Guillaume h

télégramme venu de Berlin, identique dans sa forme à la dépêche que publièrent toutes les feuilles allemandes.

Le bombardement du chemin de fer nurembergeois paraissait, dès l'origine, chose si peu probable à tout Allemand ayant conservé une parcelle d'esprit critique que l'on put lire le 3 août dans l'édition du matin d'un journal pourtant belliqueux, la Kôlnische Zeîlung, un télégramme de Munich ainsi conçu : « Le Ministère bavarois de la Guerre met en doute l'exactitude de la nouvelle annonçant que des aviateurs (français) auraient été vus au-dessus des lignes de Nuremberg-Kitzingen et de Nuremberg-Ansbach jetant des bombes sur la voie. »

Donc, le 3 août, la Kôlnische doutait encore. Mais la Wilhemstrasse, impatiente d'allumer l'incendie et cherchant partout des matières inflammables, n'hésitait pas à ramasser dans les gazettes les plus suspectes la lamentable invention des aviateurs français à Nuremberg. Bien mieux, elle l'insérait dans un document diplomatique, dans l'acte historique par où le gouvernement de Berlin déclarait à la France la grande guerre, la grande guerre allemande!

On raconte à Paris qu'à ce moment suprême et tragique M. de Schœn observa une attitude singulière et dont la grandeur, si elle se confirme, ne saurait être niée. Conscient du triste rôle qu'il

jouait par ordre, honteux pour son pays dans le tréfondde son àme du vide lamentable de la déclaration de guerre qu'il devait porter au gouvernement de la République, M. de Schœn arpentait avec ostentation la rue de Lille où est située l'ambassade allemande. M. de Schœn appelait, M. de Schœn semblait provoquer l'injure publique ou la voie de fait qui eussent corsé aux yeux du monde les griefs de son pays contre la France et soulagé par là même sa conscience d'ambassadeur allemand. Je publie cette anecdote avec les réserves d'usage, mais elle se répète à Paris dans des milieux généralement bien renseignés. Elle cadre au surplus avec le renom d'honnêteté et de loyauté qui s'attachait à la personne du dernier ambassadeur allemand auprès de la République française.

M. de Schœn attendit l'outrage en vain. Il dut rompre, la mort dans l'âme, sur l'histoire des aviateurs de Nuremberg et autres prétextes non moins détestables.

Mais la vérité depuis lors a été manifestée au grand jour. Et le prétendu raid des aviateurs français aux portes de Nuremberg a été publiquement démenti pendant la guerre par un témoignage probant, un témoignage allemand. Le professeur Schwalbe a publié dans la Deutsche Medizinische Wochenschrift, au mois de mai 1916, une lettre où le bourgmestre de Nuremberg avouait «la fausseté des bruits relatifs aux bombes des aviateurs fran-

çais». Quel soufflet sur la face des gouvernants de Berlin que cet aveu du bourgmestre de Nuremberg! Dans quelle piteuse posture ne met-il pas les rédacteurs et signataires de la déclaration de guerre à la France! Qu'en penseront, une fois dissipée l'ivresse belliqueuse, les survivants de l'armée allemande ? N'éprouveront-ils pas comme un remords de l'abominable attentat contre la paix du monde qu'on les contraignit d'accomplir?

Le texte par où l'Allemagne déclara la guerre à la France, le 3 août 1914, figurera dans les annales de l'histoire universelle comme une des plus grandes scélératesses de tous les temps.

Guillaume II, son chancelier et ses ministres n'en ont pas moins répété pendant la guerre sur tous les tons qu'ils brûlaient en 1914 de voir la paix sauvegardée et qu'ils ont fait tous leurs efforts pour y réussir. C'est l'idée dominante du discours prononcé par l'empereur allemand le 4 août 1914 devant le Reichstag, frémissant et convaincu d'avance : « Le monde a été témoin, déclara Guillaume II, dans le tumulte et la confusion de ces dernières années, de notre ardeur infatigable à nous tenir au premier rang pour épargner aux peuples d'Europe la guerre entre grandes puissances ! » Il disait dans le même discours du trône : « La situation actuelle n'est pas sortie de conflits d'intérêts passagers ou de combinaisons diplomatiques : elle est le résultat d'une mauvaise

volonté dirigée depuis de longues années contre la puissance et la prospérité de l'empire allemand. Ce n'est pas la soif de conquête qui nous anime; ce qui nous enflamme, c'est la volonté ferme de conserver pour nous et toutes les générations à venir la place où Dieu nous a mis. »

Cette dernière phrase : « Nous ne luttons pas pour conquérir, mais pour conserver » a été en quelque sorte le refrain de tous les discours prononcés par les chefs allemands pendant la guerre : «C'est pour nous défendre que nous sommes allés au combat, répétait le 5 avril 1916 le chancelier de Bethmann-Hollweg; nous ne voulions pas cette guerre lorsqu'elle éclata contre notre gré. Nous ne menacions aucun peuple de ruiner son existence et de détruire sa vie nationale. »

De telles assertions sont-elles soutenables? L'Autriche-Hongrie, dont l'Allemagne a mis tant d'empressement à épouser la querelle, ne menaçait-elle pas, en juillet 1914, de « ruiner l'existence » du peuple serbe ? L'Allemagne elle-même n'a-t-elle pas, pour arriver plus vite sous les murs de Paris, « détruit dans sa vie nationale » l'infortunée Belgique suivant un plan militaire conçu d'avance et dans un dessein économique depuis longtemps prémédité? Est-il possible de soutenir avec une ombre de raison que l'Allemagne, au mois de juillet 1914, ne poursuivait aucune conquête d'aucune sorte ? Vingt ans de politique mondiale tentacu-

302 l'évolution belliqueuse de Guillaume h

laire, d'expansionnisme désordonné et de littérature pangermaniste ne contredisent-ils pas avec la dernière énergie les téméraires assurances de Guillaume II et de ses complices ?

La politique allemande, telle que je l'ai décrite dans ce livre, était-elle bien une politique de tout repos, une politique de conservation, une politique de repliement sur soi-même? Etait-elle seulement une politique disposée à tenir compte des droits d'autrui ?

Si l'Allemagne, en déclarant la guerre, n'avait aucune intention conquérante , pourquoi donc M. de Bethmann-Hollweg refusa-t-il de promettre à l'ambassadeur anglais que l'Allemagne ne prendrait pas les colonies françaises au lendemain de la guerre, certainement victorieuse? Non et cent fois non! Il est impossible à un juge impartial, il est impossible à un neutre, sincèrement épris de lumière, de voir dans les paroles de l'empereur allemand et des dociles instruments de sa politique devenue belliqueuse l'expression de la vérité historique. Il est impossible de ne pas saluer en Guillaume II un des auteurs responsables de la guerre allemande, le principal auteur, sans doute, de la catastrophe avec le comte Etienne Tisza. Nous avons reproduit dans l'Introduction de ce livre quelques « certificats de pacifisme » décernés à l'empereur allemand par ses admirateurs. Au lecteur déjuger, à la lumière de ce qui

précède, au lecteur de dire, après s'être initié à l'activité de Guillaume II dès l'aube de son règne, si ces « certificats » peuvent être pris au sérieux.

La question de savoir à quel point Guillaume II est personnellement responsable de la tempête de feu et de sang qui sévit sur le monde, la fixation, pour employer un mot brutal, de l'exacte mesure de sa culpabilité, a déjà été soulevée par plusieurs personnes. Le verdict du baron Beyens me paraît entre tous heureusement rédigé : « On a soutenu, écrit l'éminent diplomate, que Guillaume II avait été, sans s'en douter, l'instrument d'une caste et d'un parti pour qui la guerre était l'unique moyen d'affermir leur pouvoir. Il les a écoutés, en effet, mais parce que leurs vues concordaient avec les siennes l. »

Plus conforme encore à notre manière de voir, celle de l'abbé Wetterlé : « Guillaume II, écrit-il, a eu la main forcée par une opinion publique qu'avait surexcitée l'agitation pangermaniste 2. » L'abbé Wetterlé n'est pas moins près de la vérité quand il ajoute : « C'est bien le peuple allemand qui a voulu cette guerre, préparée de longue main par les intellectuels qui forment l'état-major du pangermanisme. La poussée formidable est venue d'en bas. L'empereur eût peut-être préféré remettre

1 Baron Beyens. Ouvrage cité, page 41.

1 Emile Wetterlé. Ouvrage cité, page 66.

à des jours meilleurs l'iuévitable conflit ; mais ni le parti militaire, ni les grandes associations patriotiques ne l'ont permis. Généraux, professeurs, industriels, commerçants et ouvriers sont également responsables. »

Hé oui ! les ouvriers aussi. Et c'est un point qu'il appartiendra à l'Internationale d'élucider après la guerre, pour peu qu'elle mette, comme il faut l'espérer, la cause de la paix générale, la cause du progrès humain, au-dessus des intérêts spéciaux du parti socialiste. Quand éclata la guerre, le parti socialiste allemand avait bien fini par mettre à l'index la doctrine socialiste-impérialiste des Hildebrand et consorts, mais dès que les premières lueurs de l'incendie illuminèrent l'horizon, le parti socialiste, loin de chercher à l'éteindre, commença une « grève des bras croisés » infiniment suspecte. A partir de ce moment, la direction Liebknecht perdit toute influence et l'orientation Scheidemann l'emporta. Tout au contraire, le parti socialiste français, Jaurès en tète, pesa sur le gouvernement de Paris auprès duquel son influence était grande, afin de tenter par tous les moyens possibles de dissiper le conflit. Il ressort avec évidence d'une polémique qui se livra dans les journaux parisiens que le parti socialiste a largement contribué, pour sa part, à obtenir de M. Viviani que les troupes françaises fussent maintenues, pendant les jours critiques, à dix kilomètres de la frontière aile-

mande. Jaurès lui-même, quelques heures avant sa mort, a rendu hommage aux efforts pacifiques du gouvernement français. Au sortir du Quai d'Orsay, il tenait au député Bedouce ce propos reproduit par tous les journaux socialistes : « En vérité, Bedouce, si nous nous trouvions à leur place, je ne sais ce que nous pourrions l'aire de plus en vue de maintenir la paix. »

L'abbé Wetterlé a donc raison de conclure : « Qu'on n'essaye pas d'apitoyer le peuple français en lui montrant une nation d'esclaves conduite à la boucherie par une dynastie démesurément ambitieuse. L'empereur Guillaume eût compromis sa couronne s'il avait résisté à l'entraînement général. Quand il revint de son voyage dans les mers du Nord, il se trouva devant le fait accompli *. »

La sentence de l'abbé Wetterlé me paraît équitable entre toutes parce qu'elle détermine la responsabilité non seulement de Guillaume II, mais du peuple allemand dans son ensemble. L'opinion publique, éprise de simplicité, a toujours réduit l'histoire universelle à quelques noms propres. Elle dit le siècle de Périclès et le siècle de Louis XIV comme si ces grands noms enfermaient toute la grandeur de leur temps. En vertu de cette loi, les masses disent déjà dans les pays de l'Entente : « C'est Guillaume II qui a voulu la guerre et qui l'a fait éclater. C'est sur lui qu'en retombera la

1 Emile Wetterlé. Ouvrage cité, page 66.

ao

honte aux siècles des siècles. » Rien de plus faussement simple que cette manière de voir. Avec M. Borgese, qui la combattit avant moi, je demanderai : «Vaut-il la peine de tant discourir sur les races, les peuples, les forces historiques, sur les évolutions irrésistibles et les révolutions audacieuses, sauf à considérer l'humanité quand sonne une heure grave comme une masse inerte et molle aux mains d'un despote ? 1 »

En face des écrivains qui insistent sur la culpabilité de Guillaume II, j'affirme la double faute de Guillaume II et de son peuple, la faute, si l'on peut dire, à compte à demi du maître et de ses sujets. C'est leur collaboration criminelle que j'ai tenté de démêler et de préciser, c'est la répercussion de ces deux facteurs l'un sur l'autre que je me suis appliqué à montrer dans ce livre. Dans un précédent ouvrage sur YOrgueil allemand, je m'étais donné pour tâche d'analyser la mégalomanie allemande et je l'avais trouvée à l'œuvre partout. Le livre que je publie aujourd'hui complète le précédent en ce qu'il montre la mégalomanie personnelle du souverain entraînant la mégalomanie nationale à sa conséquence naturelle : la guerre pour la domination, la guerre pour l'hégémonie quasi-universelle. On pourrait être tenté d'alléguer à la décharge de l'empereur qu'il a résisté quelque temps au pangermanisme et que

1 C.-A. Borgese. Italia e Germania. Milan 1915. Page 176.

la nation, égarée par la pseudo-élite de Y Alldeutschfum, l'a du moins devancé dans le sentier de la guerre. Cela est vrai ; mais le beau mérite ! Ne pourrait-on renverser le raisonnement et déclarer qu'après tout l'empereur est plus coupable de s'être laissé entraîner au mal puisqu'il avait naturellement la conscience du bien : Video meliora probo- <jue, détériora sequor.

Pourquoi donc se* donner ligure d'autocrate, pourquoi donc repousser tout compromis avec les « façons de voir du jour » pour devenir, en fin de compte, l'instrument de la pire démagogie, le jouet d'une démagogie à base de pédantisme et de militarisme?

Les nations alliées ne sont pas seules à invoquer de la justice immanente le châtiment d'un si grand forfait. La morale publique exigerait une punition exemplaire pour l'instruction des rois et l'édification de ceux qui gouvernent la terre.

Le peuple allemand et ses chefs ont été complices dans le crime. Seule une défaite salutaire qui les mettrait à deux de jeu dans l'expiation vengerait. la conscience universelle outragée dans ses plus nobles aspirations. Si la guerre devait se terminer sans que les coupables eussent reçu leur salaire, l'atmosphère morale de l'Europe du vingtième siècle en serait comme empoisonnée.

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