Y1E1LLISSE]MENT ET INDIVIDUALITE I
Clives vivants, si je passe d'un des plus diflereneiés à l'un des moins différenciés, de l'organisme pluricellulaire de l'homme à l'organisme unicellulaire de l'Infusoire, je retrouve, dans cette simple cellule, le même processus de vieillissement. L'Infusoire s'épuise au bout d'un certain nombre de divisions, et si l'on peut, en modifiant le milieu \ retarder le moment oii un rajeunissement par conjugaison devient nécessaire, on ne saurait le reculer indéfiniment. Il est vrai qu'entre ces deux cas extrêmes, oii l'organisme est tout à fait individualisé, on en trouverait une multitude d'autres oii l'individualité est moins marquée et dans lesquels, bien qu'il y ait sans doute vieillissement quelque part, on ne saurait dire au juste ce qui vieillit. Encore une fois, il n'existe pas de loi biologique universelle, qui s'applique telle quelle, automatiquement, à n'importe quel vivant. Il n'y a que des directions ovL la vie lance les espèces en général. Chaque espèce particulière, dans 1 acte même par lequel elle se constitue, alTirme son indépendance, suit son caprice, dévie plus ou moins de la ligne, parfois même remonte la pente et semble tourner le dos à la direction originelle. On n'aura pas de peine à nous montrer qu'un arbre ne vieillit pas, puisque ses rameaux terminaux sont toujours aussi jeunes, toujours aussi capables d'engendrer, par bouture, des arbres nouveaux. Mais dans un pareil organisme, — qui est d'ailleurs une société plutôt qu'un individu, — - quelque chose vieillit, quand ce ne seraient que les feuilles et l'intérieur du tronc. Et chaque cellule, considérée à part, évolue d'une manière déterminée. Partout oà quelque chose vit, il y a, ouvert quelque part, un registre où le temps s'inscrit.
I. Calkins, SUidies on tlie Ufe history of Prolozoa (Arcli. j. E'nlwlckelangsmechanik, vol. XV, iQoS, p. iSg-iSô).
l8 L ÉVOLUTION DE LA VIE
Ce n'est là, dira-t-on, qu'une métaphore. — Il est de l'essence du mécanisme, en eflet, de tenir pour métaphorique toute expression qui attribue au temps une action efficace et une réaUté propre. L'observation immédiate a beau nous montrer que le fond même de notre existence consciente est mémoire, c'est-à-dire prolongation du passé dans le présent, c'est-à-dire enfui durée agissante et irréversible. Le raisonnement a beau nous prouver que, plus nous nous écartons des objets découpés et des systèmes isolés par le sens commun et la science, plus nous avons affaire à une réalité qui change en bloc dans ses dispositions intérieures, comme si une mémoire accumulatrice du passé y rendait impossible le retour en arrière. L'instinct mécanistique de l'esprit est plus fort que le raisonnement, plus fort que l'observation immédiate. Le métaphysicien que nous portons inconsciemment en nous, et dont la présence s'explique, comme on le verra plus loin, par la place môme que 1 homme occupe dans l'ensemble des êtres vivants, a ses exigences arrêtées, ses explications faites, ses thèses irréductibles : toutes se ramènent à la négation de la durée concrète. Il faut que le changement! se réduise à un arrangement ou à un dérangement de parlies, que l'irréversibilité du temps soit une apparence relative à notre ignorance, que l'impossibilité du retour en arrière ne soit que l'impuissance de Tliomme à remettre les choses en place. Dès lors, le vieillissement ne peut plus être que l'acquisition progressive ou la perte graduelle de certaines substances, peut-être les deux à la fois. Le temps a juste autant de réalité pour un être vivant que pour un sablier, où le réservoir d'en haut se vide tandis que le réservoir d'en bas se remplit, et où l'on peut remettre les choses en place en retournant l'appareil.
Il est vrai qu'on n'est pas d'accord sur ce qui se gagne'
VIE1LL1SSEMEINT ET INDIVIDUALITE IQ
îii sur ce qui se perd entre le jour de la naissance et celui de la mort. On s'est attaché à l'accroissement continuel du volume du protoplasme, depuis la naissance de la cellule jusqu'à sa mort \ Plus vraisemblable et plus profonde est la théorie qui fait porter la diminution sur la quantité de substance nutritive renfermée dans le « milieu inléricur )) où l'organisme se renouvelle, et l'augmentation •iur la quantité des substances résiduelles non excrétées qui, en s'accumulant dans le corps, finissent par l' « encroûter^ )). Faut-il néanmoins, avec un microbiologiste -éminent, déclarer insuffisante toute explication du vieillissement qui ne tient pas compte de la phagocytose \^ JNous n'avons pas qualité pour trancher la question. Mois le fait que les deux théories s'accordent à affirmer la constante accumulation ou la perle constante d'une certaine espèce de matière, alors que, dans la détermination de ce qui se gagne et de ce qui se perd, elles n'ont plus grand'chose de commun, montre assez que le cadre de l'explication a été fourni a priori. Nous le verrons de mieux en mieux à mesure que nous avancerons dans notre étude : il n'est pas facile, quand on pense au temps, d'échapper à l'image du sabher.
La cause du vieillissement doit être plus profonde. Nous estimons qu'il y a continuité ininterrompue entre l'évolution de l'embryon et celle de l'organisme complet. La poussée en vertu de laquelle l'être vivant grandit, se dé-
1. Sedgwick Miiiot, On certain phenomena of growincj old. (Proc. of the American Assoc. for llie advancement 0/ science, Sg''^ meeting, Salem, 1891, p. 271-288).
2, Le Dantcc, L'individualité et l'erreur individualiste, Paris, iQoS, p. 8/» et suiv.
o. MetchnikofT, La dégénérescence sénile (^Année biologique, III, 1897, p. 249 et suiv.). Cf. dti môme autour : La nature humaine, Paris, 1908, p. 3i2 et suiv.
veloppe et vieillit, est celle même qui lui a fait traverser les phases de la vie embryonnaire. Le développement de l'embryon est un perpétuel changement de forme. Celui qui voudrait en noter tous les aspects successifs se perdrait dans un infini, comme il arrive quand on a affaire à une continuité. De cette évolution prénalale la vie est le prolongement. La preuve en est qu'il est souvent impossible de dire si l'on a affaire à un organisme qui vieillit ou à un embryon qui continue d'évoluer: tel est le cas de& larves d'insectes et de Crustacés, par exemple. D'autre part, dans un organisme comme le nôtre, des crises telles que la puberté ou la ménopause, qui entraînent la transformation complète de l'individu, sont tout à fait comparables aux changements qui s'accomplissent au cours de îa vie larvaire ou embryonnaire ; — pourtant elles font partie intégrante de notre vieillissement. Si elles se produisent à un âge déterminé, et en un temps qui peut être assez court, personne ne soutiendra qu'elles surviennent alors ex abrupto, du dehors, simplement parce qu'on a atteint un certain âge, comme l'appel sous les drapeaux arrive à celui qui a vingt ans révolus. Il est évident qu'un changement comme celui de la puberté se prépare à tout instant depuis la naissance et même avant la naissance, et que le vieillissement de l'être vivant jusqu'à cette crise consiste, en partie au moins, dans cette préparation graduelle. Bref, ce qu'il y a de proprement vital dans le vieillissement est la continuation insensible, infiniment divisée, du changement de forme. Des phénomènes de destruction organique l'accompagnent d'ailleurs, sans aucun doute. A ceux-là s'attachera une explication mécanistique du vieillissement. Elle notera Icï^ faits de sclérose, l'accumulation graduelle des substancesrésiduelles, l'hypertrophie grandissante du protoplasme