‹ L'évolution créatrice (volume 2)Chapitre 14 sur 112 · VIEILLISSEMENT ET INDIVIDUALITE · texte numérisé non relu

VIEILLISSEMENT ET INDIVIDUALITE

vant, la mémoire organique ne le contracte-t-elle pas tout entier dans le moment immédiatement antérieur, qui, dès lors, devient la cause unique de l'état présent? — Parler ainsi est méconnaître la différence capitale qui sépare 1(3 temps concret, le long duquel un système réel se développe, et le temps abstrait qui intervient dans nos spéculations sur les systèmes artificiels. Quand nous disons que l'état d'un système artificiel dépend de ce qu'il était au moment immédiatement antérieur, qu'entendons-nous par là ? Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir d'instant immédiatement antérieur à un instant, pas plus qu'il n'y a de point mathématique contigu à un point mathématique. L'instant « immédiatement antérieur » est, en réalité, celui qui est relié à l'instant présent par l'intervalle dt. Tout ce que nous voulons dire est donc que l'état présent du système est défini par des équations oii entrent des

de cil) coefficients différentiels tels que — ^ -y-^ c'est-à-dire, au

dt dt

fond., des vitesses présentes et des accélérations présentes.

C'est donc enfin du présent seulement qu'il est question,

d'un présent qu'on prend, il est vrai, avec sa tendance.

Et, de fait, les systèmes sur lesquels la science opère sont

dans un présent instantané qui se renouvelle sans cesse,

jamais dans la durée réelle, concrète, où le passé fait corps

avec le présent. Quand le mathématicien calcule l'état

futur d'un système au bout du temps /, rien ne l'empêche

de supposer que, d'ici là, l'univers matériel s'évanouisse

pour réapparaître tout à coup. C'est le Z"'™'' moment seul

qui compte, — quelque chose qui sera un pur instantané.

Ce qui coulera dans l'intervalle, c'est-à-dire le temps réel,

ne compte pas et ne peut pas entrer dans le calcul. Que

si le mathématicien déclare se placer dans cet intervalle,

c'est toujours en un certain point, à un certain moment.

2 4 LÉVOLLTION DE LA VJE

je veux dire à l'extrémité duii temps /' quil se transporte, et c'est alors de l'intervalle qui va jusqu'en T qu'il n'est plus question. Que s'il divise l'intervalle en parties infiniment petit«.'s par la considération de la différentielle (U, il exprime simplement par là qu'il considérera des accélérations et des vitesses, c'est-à-dire des nombres qui notent des tendances et qui permettent de calculer l'étal du système à un moment donné ; mais c'est toujours d'un moment donné, je veux dire arrêté, qu'il est question, et non pas du temps qui coule. Bref, le monde sur lecjuel le mathématicien opère est un monde gui meurt et renaît à chaque instant, celui-là même auquel pensait Descartes quand il parlait de création continuée. Mais, dans le temps ainsi conçu, comment se représenter une évolution, c'està-dire le trait caractéristique de la vie.^ L'évolution, elle, implique une continuation réelle du passé par le présent . une durée qui est un trait d'union. En d'autres termes, la connaissance d'un être vivant ou système naturel est ime connaissance qui porte sur 1 intervalle même de durée, tandis que la connaissance d'un système artificiel ou mathématique ne porte que sur l'extrémité.

Continuité de changement, conservation du passé dans le présent, durée vraie, l'être vivant semble donc bien partager ces attributs avec la conscience. Peut-on aller plus loin, et dire que la vie est invention comme l'activité consciente, création incessante comme elle.^

Il n'entre pas dans notre dessein d'énumérer ici les preuves du transformisme. \ous voulons seulement expliquer en deux mots pourquoi nous l'accepterons, dans le présent travail, comme une traduction suiïîsamment exacte et précise des faits connus. L'idée du transformisme est déjà en germe dans la classification naturelle des êtres

LE TRANSFOUMISMC 20

ôrganiséï. Le naturaliste rapproche en effet les uns des auîres les organismes qui se ressemblent, puis divise le ^oupe en sous-groupes à Tintérieur desquels la ressemblance est plus grande encore, et ainsi de suite : tout le long de l'opération, les caractères du groupe apparaissent comme des thèmes généraux sur lesquels chacun des sousgroupes exécuterait ses variations particuhères. Or, telle est précisément la relation que nous trouvons, dans le monde animal et dans le monde végétal, entre ce qui engendre et ce qui est engendré : sur le canevas que 1 ancêtre transmet à ses descendants, et que ceux-ci possèdent en commun, chacun met sa broderie originale. Il est vrai que les différences entre le descendant et 1 ascendant sont légères, et qu'on peut se demander si une même matière >'ivante présente assez de plasticité pour revêtir successivement des formes aussi différentes que celles d'un Poisson, d'un Reptile et d'un Oiseau. Mais, à celle question, l'observation répond d'une manière péremploire. EUe nous montre que. jusqu'à une certaine période de son développement, l'embryon de l'Oiseau se distingue à peine de celui du Reptile, et que l'indiWdu développe à travers la vie embryonnaire en général une série de transformations comparables à celles par lesquelles on passerait, d'après l'évolutionisme, dune espèce à une autre espèce. Une seule cellule, obtenue par la combinaison des deux cellules mâle et femelle, accompht ce travail en se divisant. Tous les jours, sous nos yeux, les formes les plus hautes de la vie sortent d'une forme très élémentaire. L'expérience étabht donc que le plus complexe a pu sortir du plus simple par voie dévolution. Maintenant, en est-il sorti effectivement ) La paléontologie, malgré l'insuffisance de ses documents, nous invite à le croire, car là où elle retrouve avec quelque précision l'ordre de succession

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(les espèces, cet ordre est justement celui que des considérations tirées de l'embryogénie et de l'anatomie comparées auraient fait supposer, et chaque nouvelle découverte palcontologique apporte au transformisme une nouvelle confirmation. Ainsi, la preuve tirée de l'observation pure et simple va toujours se renforçant, tandis que, d'autre part, l'expérimentation écarte les objections une à une : c'est ainsi que les récentes expériences de H. de Vries, par exemple, en montrant que des variations importantes peuvent se produire brusquement et se transmettre régulièrement, font tomber quelques-unes des plus grosses difficultés que la thèse soulevait. Elles nous permettent d'abréger beaucoup le temps que l'évolution biologique paraissait réclamer. Elles nous rendent aussi moins exigeants vis-à-vis de la paléontologie. De sorlr* qu'en résumé l'hypothèse transformiste apparaît de plus en plus comme une expression au moins approximative de la vérité. Elle n'est pas démontrable rigoureusement ; mais, au-dessous de la certitude que donne la démonstration théorique ou expérimentale, il y a cette probabilité indéfiniment croissante qui supplée l'évidence et qui y tend comme à sa limite : tel est le genre de probabilité que le transformisme présente.

Admettons pourtant que le transformisme soit convaincu d'erreur. Supposons qu'on arrive à établir, par inférence ou par expérience, que les espèces sont nées par un processus discontinu, dont nous n'avons aujourd'hui aucune idée. La doctrine serait-elle atteinte dans ce qu'elle a de plus intéressant et, pour nous, de plus important ? La classification subsisterait sans doute dans ses grandes^ lignes. Les données actuelles de l'embryologie subsisteraient également. La correspondance subsisterait entre l'embryogénie comparée et l'anatomie comparée. Dès lors

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