I-A PLANTE ET l'aNIMAL
nous permettre de dclerminer en termes plus précis ce qui unit les deux règnes, et aussi ce qui les sépare.
Supposons, comme nous le faisions entrevoir dans le précédent chapitre, qu'il y ait au fond de la vie un effort 230ur greffer, sur la nécessité des forces physiques, la plus grande somme possible d'indétermination. Cet efPortnepeut aboutir à créer de l'énergie, ou, s'il en crée, la quantité créée n'appartient pas à l'ordre de grandeur sur lequel ont prise nos sens et nos instruments de mesure, notre expérience et notre science. Tout se passera donc comme si Tellurt visait simplement à utiliser de son mieux une énergie préexistante, qu'il trouve à sa disposition. Il n'a qu'un mo)^en d'y réussir : c'est d'obtenir de la matière une telle accumulation d'énergie potentielle qu'il puisse, à un moment donné, en faisant jouer un déclic, obtenir le travail dont il a besoin pour agir. Lui-même ne possède que ce pouvoir de déclancher. Mais le travail de déclanchement, quoique toujours le môme et toujours plus faible que n'importe quelle quantité donnée, sera d'autant plus efRcace qu'il fera tomber de plus haut un poids plus lourd, ou, en d'autres termes, que la somme d'énergie potentielle accumulée et disponible sera plus considérable. En fait, la source principale de l'énergie utilisable à la surface de notre planète est le Soleil. Le problème était donc celui-ci : obtenir du Soleil que çà et là, à la surface de la terre, il suspendît partiellement et provisoirement sa dépense incessante d'énergie utilisable, qu'il en emmagasinât une certaine quantité, sous forme d'énergie non encore utilisée, dans des réservoirs appropriés d'oii elle pourrait ensuite s'écouler au moment voulu, à l'endroit voulu, dans la direction voulue. Les substances dont s'alimente l'animal sont précisément des réservoirs de ce genre. Formées de molécules très complexes qui renferment, à l'état po-
LES DrRECTIONS DE L EVOLUTION
tentiel, une somme considérable d'énergie chimique, elles constituent des espèces d'explosifs, qui n'attendent qu'une étincelle pour mettre en liberté la force emmagasinée. Maintenant, il est probable que la vie tendait d'abord à obtenir, du même coup, et la fabrication de l'explosif et l'explosion qui l'utilise. Dans ce cas, le même organisme qui aurait emmagasiné directement l'énergie de la radiation solaire l'aurait dépensée en mouvements libres dans l'espace. Et c'est pourquoi nous devons présumer que les premiers êtres vivants ont cherché, d'une part, à accumuler sans relâche de l'énergie empruntée au Soleil et, d'autre part, à la dépenser d'une manière discontinue et explosive par des mouvements de locomotion : les Iniusoires à chlorophylle, les Euglènes, symbolisent peutêtre encore aujourd'hui, mais sous une forme étriquée et incapable d'évoluer, cette tendance primordiale de la vie. Le développement divergent des deux règnes correspond-il à ce qu'on pourrait appeler métaphoriquement l'oubli, par chaque règne, d'une des deux moitiés du programme .^^ Ou bien, ce qui est plus vraisemblable, la nature même de la matière que la vie trouvait devant elle sur notre planète s'opposait-elle à ce que les deux tendances pussent évoluer bien loin ensemble dans un même organisme .^^ Ce qui est certain, c'est que le végétal a appuyé surtout dans le premier sens et l'animal dans le second. Mais si, dès le début, la fabrication de l'explosif avait pour objet l'explosion, c'est l'évolution de l'animal, bien plus que celle du végétal, qui indique, en somme, la direction fondamentale delà vie.
L' (( harmonie » des deux règnes, les caractères complémentaires qu'ils présentent, viendraient donc enfin de ce qu'ils développent deux tendances d'abord londues en une seule. Plus la tendance originelle et
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unique grandit, plus elle trouve difficile de maintenir unis dans le noême être vivant les deux éléments qui, à l'état rudimentaire, sont impliqués l'un dans l'autre. De là un dédoublement, de là deux évolutions divergentes ; de là aussi deux séries de caractères qui s'opposent sur certains points, se complètent sur d'autres, mais qui, soit qu'ils se complètent soit qu'ils s'opposent, conservent toujours entre eux un air de parenté. Tandis que l'animal évoluait, non sans accidents le long de la route, vers une dépense de plus en plus libre d'énergie discontinue, la plante perfectionnait plutôt son système d'accumulation sur place. Nous n'insisterons pas sur ce second point. Qu'il nous suffise de dire que la plante a dû être grandement servie, à son tour, par un nouveau dédoublement, analogue à celui qui s'était produit entre plantes et animaux. Si la cellule végétale primitive dut, à elle seule, fixer et son carbone et son azote, elle put presque renoncer à la seconde de ces deux fonctions le jour oii des végétaux microscopiques appuyèrent exclusivement dans ce sens, se spécialisant d'ailleurs diversement dans ce travail encore compliqué. Les microbes qui fixent l'azote de l'atmosphère et ceux qui, tour à tour, convertissent les composés ammoniacaux en composés nitreux, ceux-ci en nitrates, ont rendu à l'ensemble du monde végétal, par la même dissociation d'une tendance primitivement une, le même genre de service que les végétaux en général rendent aux animaux. Si l'on créait pour ces végétaux microscopiques un règne spécial, on pourrait dire que les microbes du sol, les végétaux et les animaux nous présentent V analyse, opérée par la matière que la vie avait à sa disposition sur notre planète, de tout ce que la vie contenait d'abord à l'état d'implication réciproque. Est-ce, à proprement parler,
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une (( division du travail »? Ces mots ne donneraient pas une idée exacte de l'évolution, telle que nous nous la représentons. Là oii il y a division du travail, il y a association et il y a aussi convergence d'elTort. Au contraire, l'évolution dont nous parlons ne s'accomplit jamais dans le sens d'une association, mais d'une dissociation, jamais vers la convergence, mais vers la divergence des efforts. L'harmonie entre termes qui se complètent sur certains points ne se produit pas, d'après nous, en cours de route par une adaptation réciproque ; au contraire elle n'est tout à fait complète qu'au départ. Elle dérive d'une identité originelle. Elle vient de ce que le processus évolutif, qui s'épanouit en forme de gerbe, écarte les uns des autres, au fur et à mesure de leur croissance simultanée, des termes d'abord si bien complémentaires qu'ils étaient confondus.
Il s'en faut d'ailleurs que les éléments en lesquels une tendance se dissocie aient tous la même importance, et surtout la même puissance d'évoluer. Nous venons de distinguer trois règnes différents, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans le monde organisé. Tandis que le premier ne comprend que des micro-organismes restés a l'état rudimentaire, animaux et végétaux ont pris leur essor vers de très hautes fortunes. Or, c'est là un fait qui se produit d'ordinaire quand une tendance s'analyse. Parmi les développements diAcrgents auxquels elle donne naissance, les uns continuent indéfiniment, les autres arrivent plus ou moins vite au bout de leur rouleau. Ces derniers ne proviennent pas directement de la tendance primitive, mais de l'un des éléments en lesquels elle s'est divisée : ce sont des développements résiduels, effectués et déposés en cours de route par quelque tendance vraiment élémentaire, qui continue, elle, à évoluer. Quant à ces tendances
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vraiment élémentaires, elles portent, croyons-nous, une iiiar((ue à laquelle on les reconnaît.
Celle marque est comme la trace, encore visible en cliîicune d'elles, cle ce que renfermait la tendance originelle dont elles représentent les directions clémenlaires. Les éléments d'une tendance ne sont pas comparables, en elTet, à des objets juxtaposés dans l'espace et exclusifs les uns des autres, mais plutôt à des élats psycliologiques, dont cbacun, quoi(ju'il soit d'aboi'd lui-même, parlicipe cependant des autres et renlerme ainsi virtuellement toute la personnalité à hujuelle il apparlient. Il n'y a pas de manifeslation essentielle de la vie, disions-nous, qui ne nous présente, à l'dtat rudimenlaire ou virtuel, les caractères des auties manifestations. Réciproquement, quand nous lenconirons sur une ligne d'évolution le souvenir, pour ainsi dire, de ce qui se développe le long des autres lignes, nous devons conclure que nous avons affaire aux éléments dissociés d'une môme tendance originelle. En ce sens, végétaux et animaux représentent bien les deux grands développements divergents de la vie. Si la plante se distingue de l'animal par la fixité et l'insensibilité, mouvement et conscience sommeillent en elle comme des souvenirs qui peuvent se réveiller. D'ailleurs, à côté de ces souvenirs normalement endormis, il en est d'éveillés et d'agissants. Ce sont ceux dont l'activité ne gène pas le développement de la tendance élémentaire elle-même. On pourrait énoncer cette loi : Quand une tendance s'cu. alyse e/i se développant, chacune des tendances particulières qui naissent ainsi voudrait conserver et développer, Ce la tendance primitive, tout ce cjui n'est pas incompatible avec le travail ou elle s est spécialisée. Par là s'expliquerait précisément le fait sur lequel nous nous sommes appesantis dans le précédent chapitre, la formation de méca-
nismes complexes identiques sur des lignes d'évolution indépendantes. Certaines analogies profondes entre le végétal et Taninial n'ont probablement pas d'autre cause : la génération sexuée n'est peut-être qu'un luxe pour la plante, mais il fallait que l'animal y vînt, et la plante a dû y être portée par le même élan qui y poussait l'animal, élan primitif, originel, antérieur au dédoublement des deux règnes. Nous en dirons autant de la tendance du végétal à une comj)lexité croissante. Cette tendance est essentielle au règne animal, que travaille le besoin d'une action de plus en plus étendue, de plus en plus eiïîcace. Mais les végétaux, qui se sont condamnés à l'insensibilité et à l'immobilité, ne présentent la môme tendance que parce qu'ils ont reçu au début la même impulsion. Des expériences récentes nous les montrent variant dans n'imj)orte quel sens quand arrive la période de (( mutation » ; au lieu que l'animal a dû évoluer, croyons-nous, dans des sens beaucoup plus définis. Mais nous n'insisterons pas davantage sur ce dédoublement originel de la vie. Arrivons à l'évolution des animaux, qui nous intéresse plus particulièrement.
Ce qui constitue l'animalité, disions-nous, c'est la faculté d'utiliser un mécanisme k déclancliement pour convertir en actions (( explosives » une somme aussi grande que possible d'énergie potentielle accumulée. Au début, l'explosion se fait au hasard, sans pouvoir choisir sa direction : c'est ainsi que l'Amibe lance dans tous les sens à la lois ses prolongements pseudopodiques. Mais, à mesure qu'on s'élève dans la série animale, on voit la forme môme du corps dessiner un certain nombre de directions bien déterminées, le long desquelles cheminera l'énergie. Ces directions sont marquées par autant de
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chaînes d'élémenls nerveux placés bout à bout. Or, l'élément nerveux s'est dégagé peu à peu de la masse à peine différenciée du tissu organisé. On peut donc conjecturer que c'est en lui et en ses annexes que se concentre, dès qu'il apparaît, la faculté de libérer brusquement l'énergie accumulée. A vrai dire, toute cellule vivante dépense sans cesse de l'énergie à se maintenir en équilibre. La cellule végétale, assoupie dès le début, s'absorbe tout entière dans ce travail de conservation, comme si elle prenait pour fin ce qui ne devait d'abord être qu'un moyen. Mais, chez l'animal, tout converge à l'action, c'est-à-dire à l'utilisation de l'énergie yjour des mouvements de translation. Sans doute, chaque cellule animale dépense à vivre une bonne partie de l'énergie dont elle dispose, souvent même toute cette énergie; mais l'ensemble de l'organisme voudrait en attirer le plus possible sur les points oii s'accomplissent les mouvements de locomotion. De sorte que, là où existe un système nerveux avec les organes sensoriels et les appareils moteurs qui lui servent d'appendices, tout doit se passer comme si le reste du corps avait pour fonction essentielle de préparer pour eux, afin de la leur transmettre au moment voulu, la force qu'ils mettront en liberté par une espèce d'explosion.
Le rôle de l'aliment chez les animaux supérieurs est en effet extrêmement complexe. Il sert d'abord à réparer les tissus. Il fournit ensuite à l'animal la chaleur dont il a besoin pour se rendre aussi indépendant que possible des variations de la température extérieure. Par là, il conserve, entretient et soutient l'organisme oii le système nerveux est inséré et sur lequel les éléments nerveux doivent vivre. Mais ces éléments nerveux n'auraient aucune xaison d'être si cet organisme ne leur passait pas, à eux-
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niômos et siirlout aux miisclcs qu'ils actionnent, une corlaine énergie à déjxMiser, et Ton peut môme conjecturer (jue c'est là, en sominc, la destination esscnlielle ef ultime (le raliinent. Cela ne veut pas dire que la paît la plus considérable da raliment s'emploie à ce IravaiL Un état [jcut avoir à (aire des dépenses énormes pour assurai- la rentrée de l'impôt: la somme dont il disposera, dclalcation laite des Irais de peice[)tion, sera pcut-ctrc minime; elle n'en est pas moins la raison d èhe de l'impôt et (le tout ce cpi'on a dépensé pour en oblenir la rentrée. Ainsi pour l'énergie que l'animal demande aux Substances alimenlaires.
Bien des lails nous paraissent indiquer que les éléments nerveux et musculaires occupent cette place vis-à-vis du reste de l'organisme. Jetons d'abord un coup d'œil sur la répartition des subslances alimentaires enlrc les divers éléments du corps vivant. Ces substances se divisent en deux catégories, les unes quaternaires ou albuminoïdes,^ les auti'cs ternaires, comjircnant les hydrates de carbone et les graisses. Les premières sont proprement plastiques, destinées à refaire les tissus, — encore qu'elles puisï-ent, en raison du carbone qu'elles contiennent, devem'rénergéliques à l'occasion. Mais la fonction énergétique est plus spécialement dévolue aux secondes: celles-ci, se déposant dans la cellule plutjt que s'iricorpoiant à sa substance, lui apportent, sous forme de potentiel chimique, une énergie de puissance qui se convertira directement en mouvement ou en chaleur. Bref, les premières ont pour rôle principal de refaire la machine, les secondes lui fournissenl 1 énergie. Il est naturel que les premières n'aient pas de lieu d'élection privilégié, puisque toutes les pièces delà machine ont besoin d'être entretenues. Mais il n'en est pas de même des secondes. Les hydrates de carbone^
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se dislrihuent très incgalemcnt, et celle incgalilé de distribulioii nous paraît inslruclive au plus haut point.
Charriées par le sang arléripl sous forme de glycose, CCS suhslances se déposent, en elTet, sous forme de glycogène, dans les diverses cellules qui forment les tissus. On sait qu'une des principales fonctions du foie est de maintenir constante la teneur du sang en glycose, grâce aux réserves deglycogène cjue la cellule hépatique élahore. Or, dans celle circulation de glycose et dans celle accumulation de glycogcne, il est aisé de voir que t.iut se passe comme si relTort entier de l'organisme s'employait à approvisionner d'énergie potentielle les éléments du tissu musculaire et aussi ceux du lissu nerveux. Il procède diversement dans les deux cas, mais il ahoulit au iTiéme résultat. Dans le pi-emier, il assure à la cellule une réserve considérahle, déposée en elle par avance ; la quantité de glycogcne Cjue les muscles renferment est énorme, en effet, en comparaison de ce qui s'en trouve dans les autres tissus. Au contraire, dans le lissu nerveux, la léserve est faihle (les élémenls nerveux, dont le rôle est simplement de libérer l'énergie potenlielle emmagasinée dans le muscle, n'ont d'ailleurs jamais besoin de fournir beaucoup de travail à la fois) : mais, chose remarquahle, celle réserve est reconstituée par le sang au moment même où elle se dépense, de soite que le nerf se rechai'ge d'énergie potentielle ins!antanément. Tissu musculan'e et tissu nerveux sont donc bien deux privilégiés, l'un en ce qu'il est approvisionné d'une réserve considérahle d'énergie, l'autre en ce qu'il est toujours servi à l'instant où il en a besoin, et dans rexacle mesure où il en a hesoin.
Plus particulièrement, c'est du système sensori-moteur <pie vient ici l'appel de glycogcne, c'est-à-dire d'énergie
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potentielle, comme si le reste de l'organisme était là pour passer de la force au système nerveux et aux muscles que les nerfs actionnent. Certes, quand on songe au rôle que joue le système nerveux (même sensori-moteur) comme régulateur de la vie organique, on peut se demander si^ dans cet échange de bons procédés entre lui et le reste du corps, il est véritablement un maître que le corps servirait. Mais déjà l'on inclinera à cette hypothèse si l'on considère, à l'état statique pour ainsi dire, la répartition de l'énergie potentielle entre les tissus; et l'on s'y ralliera tout à fait, croyons-nous, si l'on réfléchit aux conditions dans lesquelles l'énergie se dépense et se reconstitue. Supposons, en effet, que le système sensori-moteur soit un système comme les autres, au même rang que les autres. Porté par l'ensemble de l'organisme, il attendra qu'un excédent de potentiel chimique lui ait été fourni pour accomplir du travail. C'est, en d'autres termes, la production du glycogène qui réglera la consommation qu'en font les nerfs et les muscles. Supposons, au contraire, que le système sensori-moteur soit vraiment dominateur. La durée et l'étendue de son action seront indépendantes, dans une certaine mesure au moins, de la réserve de glycogène qu'il renferme, et môme de celle que l'ensemble de l'organisme contient. Il fournira du travail, et les autres tissus devront s'arranger comme ils pourront pour lui amener de l'énergie potentielle. Or, les choses se passent précisément ainsi, comme le montrent en particulier les expériences de Morat et Dufourt*. Si la fonction glycogénique du foie dépend de l'action des nerfs excitateurs qui la gouvernent, l'action de ces derniers nerfs est subordonnée à celle des nerfs qui ébranlent les