NATURE DE L INSTINCT
ici d’explication 1 . Or l’instinct, lui aussi, est une connaissance à distance. Il est à l’intelligence ce que la vision est au toucher. La science ne pourra faire autrement que de le traduire en termes d’intelligence ; mais elle construira ainsi une imitation de l’instinct plutôt qu’elle ne pénétrera dans l’instinct même.
On s’en convaincra en étudiant ici les ingénieuses théories de la biologie évolutioniste. Elles se ramènent à deux types, qui interfèrent d’ailleurs souvent l’un avec l’autre. Tantôt, selon les principes du néo-darwinisme, on voit dans l’instinct une somme de différences accidentelles, conservées pajr la sélection: telle ou telle démarche utile, naturellement accomplie par l’individu en A^ertu d’une prédisposition accidentelle du germe, se serait transmise de germe à germe en attendant que le hasard vînt y ajouter, par le même procédé, de nouveaux perfectionnements. Tantôt on fait de l’instinct une intelligence dégradée : l’action jugée utile par l’espèce ou par quelques-uns de ses représentants aurait engendré une habitude, et l’habitude, héréditairement transmise, serait devenue instinct. De ces deux systèmes, le premier a l’avantage de pouvoir, sans soulever d’objection grave, parler de transmission héréditaire, car la modification accidentelle qu’il met à l’origine de l’instinct ne serait pas acquise par l’individu, mais inhérente au germe. En revanche, il est tout à faitincapable d’expliquer des instincts aussi savants que ceux de la plupart des Insectes. Sans doute, ces instincts n’ont pas dû atteindre tout d’un coup le degré de complexité qu’ils ont aujourd’hui ; ils ont évolué probablement. Mais, dans une hypothèse comme celle des néo-darwiniens, l’évolution de l’instinct ne pourrait se
i. Matière et Mémoire, chap. i.
LES DIRECTIONS DE l’ÉVOLUTION
faire que par l’addition progressive de pièces nouvelles, en quelque sorte, que des accidents heureux viendraient engrener dans les anciennes. Or il est évident que, dans la plupart des cas, ce n’est pas par voie de simple accroissement que l’instinct a pu se perfectionner: chaque pièce nouvelle exigeait, en effet, sous peine de tout gâter, un remaniement complet de l’ensemble. Comment attendre du hasard un pareil remaniement P J’accorde qu’une modification accidentelle du germe se transmettra héréditairement et pourra attendre, en quelque sorte, que de nouvelles modifications accidentelles viennent la compliquer. J'accorde aussi que la sélection naturelle éliminera toutes celles des formes plus compliquées qui ne seront pas viables. Encore faudra-t-il, pour que la vie de l’instinct évolue, que des complications viables se produisent. Or elles ne se produiront que si, dans certains cas, l’addition d’un élément nouveau amène le changement corrélatif de tous les éléments anciens. Personne ne soutiendra que le hasard puisse accomplir un pareil miracle. Sous une forme ou sous une autre, on fera appel à l'intelligence. Oh supposera que c’est par un effort plus ou moins conscient que l’être vivant développe en lui un instinct supérieur. Mais il faudra admettre alors qu'une habitude contractée peut devenir héréditaire, et qu’elle le devient de façon assez régulière pour assurer une évolution. La chose est douteuse, pour ne pas dire davantage. Même si l’on pouvait rapporter à une habitude héréditairement transmise et intelligemment acquise les instincts des animaux, on ne voit pas comment ce mode d’explication s’étendrait au monde végétal, où l’effort n’est jamais intelligent, à supposer qu’il soit quelquefois conscient. Et pourtant, à voir avec quelle sûreté et quelle précision les plantes grimpantes utilisent leurs vrilles,
NATUltE DE L INSTINCT
quelles manœuvres merveilleusement combinées les Orchidées exécutent pour se faire féconder par les Insectes', comment ne pas penser à autant d’instincts ?
Cela ne veut pas dire qu’il faille renoncer tout à fait à la thèse des néo-danvinistes, non plus qu’à celle des néolamarckiens. Les premiers ont sans doute raison quand ils veulent que l’évolution se fasse de germe à germe plutôt que d’individu à individu, les seconds quand il leur arrive de dire qu’à l’origine de l’instinct il y a un effort (encore que ce soit tout autre chose, croyons-nous, qu’un effort intelligent ). Mais ceux-là ont probablement tort quand ils font de l’évolution de l’instinct une évolution accidentelle, et ceux-ci quand ils voient dans l’effort d’où l’instinct procède un effort individuel. L’effort par lequel une espèce modifie ses instincts et se modifie aussi elle-même doit être chose bien plus profonde, et qui ne dépend pas uniquement des circonstances ni des individus. Il ne dépend pas uniquement de l'initiative des individus, quoique les individus y collaborent, et il n’est pas purement accidentel, quoique l’accident y tienne une large place.
Comparons entre elles, en effet, les diverses formes du même instinct dans diverses espèces d’Hyménoplères. L’impression que nous avons n’est pas toujours celle que nous donnerait une complexité croissante obtenue par des éléments ajoutés successivement les uns aux autres, ou une série ascendante de dispositifs rangés, pour ainsi dire, le long d’une échelle. Nous pensons plutôt, dans bien des cas au moins, à une circonférence, des divers points de laquelle ces diverses variétés seraient parties, toutes
I. Voiries deux ouvrages de Darwin : Les plantes grimpantes, trad. Gordon, Paris, 1890, et La fécondation des Orchidées par les Insectes, trad. Rérollc, Paris, 1892.
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regardant le même centre, toutes faisant effort dans cette direction, mais chacune d’elles ne s’en rapprochant que dans la mesure de ses moyens, dans la mesure aussi où s’éclairait pour elle le point central. En d’autres termes, l’instinct est partout complet, mais il est plus ou moins simplifié, et surtout il est simplifié diversement. D’autre part, là où l’on observe une gradation régulière, l'instinct se compliquant lui-même dans un seul et même sens, comme s’il montait les degrés d’une échelle, les espèces que leur instinct classe ainsi en série linéaire sont loin d'avoir toujours entre elles des rapports de parenté. Ainsi, l’étude comparative qu’on a faite, dans ces dernières années, de l’instinct social chez les diverses Apides établit que l’instinct des Méliponines est intermédiaire, quant à la complexité, entre la tendance encore rudimentaire des Bombines et la science consommée de nos Abeilles: pourtant entre les Abeilles et les Méliponines il ne peut pas y avoir un rapport de filiation1. Vraisemblablement, la complication plus ou moins grande de ces diverses sociétés ne tient pas à un nombre plus ou moins considérable d’éléments additionnés. Nous nous trouvons bien plutôt devant un certain thème musical qui se serait d’abord transposé lui-même, tout entier, dans un certain nombre de tons, et sur lequel, tout entier aussi, se seraient exécutées ensuite des variations diverses, les unes très simples, les autres infiniment savantes. Quant au thème originel, il est partout et il n’est nulle part. C’est en vain qu’on voudrait le noter en termes de représentation : ce fut sans doute, à l’origine, du senti plutôt que du pensé. On a la même impression devant l’instinct paralyseur de certaines Guêpes. On sait que les diverses espèces d'IIymé-
I. Buttel-Reepcn, Die phylogenelische Entstehung des Biencnslaates (Biol. Centralblatt, XXIII, igo3), p. 108 en particulier.