LES CORPS ORGANISÉS
quelque sorte, le pointillé des lignes sur lesquelles Y action passerait. Mais le corps qui exercera cette action, le corps qui, avant d’accomplir des actions réelles, projette déjà sur la matière le dessin de ses actions virtuelles, le corps qui n’a qu’à braquer ses organes sensoriels sur le llux du réel pour le faire cristalliser en formes définies et créer ainsi tous les autres corps, le corps vivant enfin est-il un corps comme les autres?
Sans doute il consiste, lui aussi, en une portion d’étendue reliée au reste del’élendue, solidaire du Tout, soumise aux même lois physiques et chimiques qui gouvernent n’importe quelle portion de la matière. Mais, tandis que la subdivision de la matière en corps isolés est relativ e à notre perception, tandis que la constitution de systèmes clos de points materiels est relative à notre science, le corps vivant a été isolé et clos par la nature elle-même. Il se compose de parties hétérogènes qui se complètent les unes les autres. II accomplit des fonctions diverses qui s’impliquent les unes les autres. C’est un individu, etd’aucun autre objet, pas même du cristal, on ne peut en dire autant, puisqu’un cristal n’a ni hétérogénéité de parties ni diversité de fonctions. Sans doute il est malaisé de déterminer, même dans le monde organisé, ce qui est individu et ce qui ne l’est pas. La difficulté est déjà grande dans le règne animal ; elle devient presque insurmontable quand il s’agit des végétaux. Cette difficulté tient d’ailleurs à des causes profondes, sur lesquelles nous nous appesantirons plus loin. On verra que l’individualité comporte une infinité de degrés et que nulle part, pas même chez l’homme, elle n’est réalisée pleinement. Mais ce n’est pas une raison pour refuser d’y voir une propriété caractéristique de la vie. Le biologiste qui procède en géomètre triomphe trop facilement ici de notre impuissance à donner del’indi-
i4 l’évolution de la vie
vidualité une définition précise et générale. Une définition parfaite ne s’applique qu'à une réalité faite : or, les propriétés vitales ne sont jamais entièrement réalisées, mais toujours en voie de réalisation ; ce sont moins des états que des tendances. Etune tendance n’obtient tout ce qu elle vise que si elle n’est contrariée par aucune autre tendance : comment ce cas se présenterait-il dans le domaine de la vie, où il y a toujours, comme nous le montrerons, implication réciproque de tendances antagonistes ? En particulier, dans le cas de l’individualité, on peut dire que, si la tendance à s’individuer est partout présente dans le monde organisé, elle est partout combattue par la tendance à se reproduire. Pour que l’individualité fût parfaite, il faudrait qu’aucune partie détachée de F organisme ne pût vivre séparément. Mais la reproduction deviendrait alors impossible. Qu’est-elle, en effet, sinon la reconstitution d’un organisme nouveau avec un fragment détaché de l’ancien ? L’individualité loge donc son ennemi chez elle. Le besoin meme qu elle éprouve de se perpétuer dans le temps la condamne à n’être jamais complète dans l’espace. Il appartient au biologiste de faire, dans chacun des cas, la part des deux tendances. C’est donc en vain qu’on lui demande une définition de l’individualité formulable une fois pour toutes, et applicable automatiquement.
Mais trop souvent on raisonne sur les choses de la vie comme sur les modalités de la matière brute. Nulle part la confusion n’est aussi visible que dans les discussions sur l’individualité. On nous montre les tronçons d’un Lumbriculus régénérant chacun leur tete et vivant désormais comme autant d’individus indépendants, une Hydre dont les morceaux deviennent autant d’Hydres nouvelles, un œuf d’Oursin dont les fragments développent des embryons complets: où donc était, nous dit-on, lindividua-