IV. Les conséquences morales et sociales
Le mot sur lequel se terminait le dernier chapitre ne saurait être pris dans le sens étroit d'un retour au monopole de la nation, tel que le concevait encore le mercantilisme du XYiii*^ siècle. Il faudrait vouloir nier l'évidence pour contester l'internationalisation croissante des rapports économiques, terme d'une évolution marquée par les quatre grands stades qu'elle a traversés au cours des siècles : l'économie domestique, réduite au cercle familial ; l'économie urbaine, bornée à l'horizon d'une ville ou d'une banlieue, à peine entr'ouverte devant le grand marchand ou le banquier déjà cosmopolite; l'économie nationale jalousement cantonnée derrière ses barrières douanières prohibitives ; l'économie internationale ou mondiale enfin, n'ayant plus comme limites que celles de la terre même. A cette extension du domaine de l'activité économique nul facteur n'a plus contribué que les progrès des transports, suivis de ceux du commerce et du crédit, alimentés eux-mêmes par la production industrielle qu'ils stimulaient ou dont ils recevaient
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l'impulsion féconde. Doté d'un système circulatoire, dont les vaisseaux charrient le flux des transports matériels : marchandises, fret humain ou correspondances, couvert de routes, ceinturé de fer, sillonné de voies navigables, pourvu d'un système nerveux fait de câbles et de fils, voire même du fluide éthéré transmetteur des ondes électriques, le monde entier tend à n'être plus qu'un vaste champ, qu'une usine dont les nations seraient les ouvriers, qu'un immense marché, vibrant à l'unisson, à la moindre nouvelle partout simultanément connue, attentif au moindre besoin du coin le plus lointain de son territoire.
De cette prodigieuse évolution, accomplie en quelques lustres, et dont la rapidité comme la continuité sous nos yeux rendent banales la constatation et l'admiration, maintes fois ont été décrits les effets économiques et sociaux. Sans tomber dans les exagérations du matérialisme historique, qui attribue aux transformations de la technique le rôle prééminent dans le progrès humain, on ne saurait priser trop haut l'influence de l'évolution de la technique dans l'industrie et les transports, et de l'organisation commerciale et fiduciaire pendant le dernier siècle et demi. Un mot vient encore ici tout naturellement à l'esprit pour en résumer les effets : l'internationalisation. Sans doute par son développement excessif ou prématuré, par la lutte qu'elle ouvre entre groupements nationaux inégalement riches ou puissants, elle suscite des défiances, des résistances et un retour apparent à l'exclusivisme. Mais ce dernier n'est comparable à celui de l'Ancien Régime que comme le municipalisme l'est au corporatisme ou le monopole du cartell et du trust à celui de la compagnie privilégiée. De même que les ententes et les fusions sont nées des excès de la concurrence des individus, le protectionnisme est issu de la concurrence des nations. II n'en demeure pas moins vrai que la marque essentielle, imprimée par l'évolution
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moderne au monde contemporain, c'est l'internationalisme des relations qui s'y sont établies, sensible dans toutes leurs manifestations : économiques, politiques, juridiques et morales.
Sur le point de vue économique nous avons suffisamment insisté pour nous contenter d'un rappel. L'extension du marché le domine et de ce phénomène découlent tous les autres : l'augmentation de la quantité et de la nature des produits destinés à une clientèle accrue ; le caractère spécufatif grandissant du commerce dont le champ d'approvisionnement et le débouché se sont élargis ; le nivellement des prix qui mettent à un taux sensiblement uniforme le blé à Londres, à Anvers, à New- York et à Chicago et que seuls faussent les droits de douane ; la suppression des disettes et l'atténuation des pléthores ; la multiplication et la concentration, la diffusion ou la localisation des entreprises, vers lesquelles peuvent aisément affluer les commandes, comme elles peuvent facilement les satisfaire par l'extension de leur zone d'action. Au sein de ce marché unique, l'idéal économique d'Adam Smith et de Ricardo paraît près de sa réalisation. Si les hommes demeurent encore plus attachés au sol et à l'habitat que les marchandises, entravées seulement dans leur déplacement par le coût de transport, les capitaux, en revanche, transmis par un simple ordre lancé d'un bureau télégraphique ou d'un poste de téléphone, ont atteint à la fluidité parfaite qu'assignaient comme but à l'évolution économique les économistes anglais. Au déplacement des marchandises la distance constitue d'ailleurs un obstacle de moins en moins résistant grâce à l'abaissement du prix du fret. Enfin, l'homme même hésite moins à se déraciner, quand à son initiative s'ouvre un champ inexploité, un Eldorado
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à mettre en valeur et que les moyens de s'y rendre lui deviennent de jour en jour plus accessibles.
Aussi voit-on s'établir entre nations les liens de plus en plus nombreux et puissants d'une étroite solidarité. De l'une à l'autre circule un courant ininterrompu : capitaux empruntant toutes les voies connues : métaux précieux, en lingots ou monnaies, confiés aux paquebots ou aux wagons, ouvertures de crédit par lettres ou dépê- , ches, opérations de Bourse franchissant en un clin d'œil la moitié du globe ; marchandises chargées sur les cargoboats, les voiliers au long cours, les trains rapides ou les canaux plus lents. Puis ce sont les individus attirés en masse compacte loin de leur lieu d'origine. Les paysans abandonnent les champs pour la ville et donnent à celle-ci un immense développement i. En une centaine d'années, l'Europe déverse sur l'Amérique un flot humain de 28 millions d'émigrants qui en peuplent les solitudes et en font valoir le sol, tandis que vers l'Occident affluent les Orientaux attirés par l'appât d'une vie meilleure, rinsuffîsa;nce de main-d'œuvre ou le besoin de travailleurs plus frustes. Alors se posent aux nations inquiètes de leur individualité, de leur prospérité et de leur civilisation, des problèmes angoissants. Quelle digue opposer à cette invasion ? Faut-il l'enrayer ou l'encourager, la rejeter ou la canaliser et l'organiser ? Quelle est son influence sur le niveau de vie du pays envahi, où elle forme un noyau de culture étrangère, et ravale les salaires ou en empêche la normale ascension ? Questions complexes et qui mettent en lumière les multiples aspects de la résistance nationale à cette emprise croissante des peuples les uns sur les autres par l'internationalisation des capitaux, des biens et des hommes !
1. Les 7 villes les plus peuplées du monde avaient, en 1800, 2 millions 290.000 habitants; en 1850 elles en avaient b.400.000 ; en 1910, 19 millions. En un siècle elles avaient gagné 16 millions d'habitants, dont 13 dans les cinquante dernières années seulement.
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Influencée, on l'a vu, par les événements politiques, l'évolution commerciale les impressionne à son tour. Les alliances ou les traités, dictés par des mobiles politiques, ne sont pas toujours exempts de considérations financières ou économiques, quand ce n'est pas là même leur unique objet. C'est l'ouverture d'un marché fermé qui s'y décide, l'admission de certains fonds d'Etat à la Bourse qui s'y règle, un traité de commerce qui en est l'accessoire. C'est souvent aussi la seule sympathie qu'ils provoquent qui se répercute sur les mouvements commerciaux qu'elle amplifie, comme l'antipathie se traduit par ce nouveau moyen de lutte : le boycottage. Les conquêtes coloniales au prix d'expéditions longues et meurtrières ne suffisent parfois plus à assurer au conquérant le monopole du marché. Des conventions prémunissent les nations concurrentes contre cette éventualité et imposent l'égalité de traitement, la politique de la « porte ouverte ». Autant d'armes donc que le commerce fournit à la diplomatie, autant d'exemples de son rôle capital dans la vie internationale contemporaine. Et si les guerres des siècles passés ont été la conséquence des « rivalités de boutiquiers «, le monde moderne n'est-il pas constamment sous la menace de conflits sanglants déchaînés par le besoin d'expansion de peuples étouffant dans les limites trop étroites du sol natal et cherchant à déverser au dehors l'excédent d'une production ou d'une population pléthoriques ?
Mais aussi que de progrès dans l'organisation commune des merveilleux instruments dont s'est trouvée dotée l'humanité ! Il a fallu de longues années pour que tombent les préjugés et les craintes des nations devant la
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conscience d'un intérêt général, supérieur au leur. Plus encore que le reste, les transports, perpétuellement vainqueurs de l'obstacle matériel de l'espace, souffraient des obstacles juridiques opposés à leur libre essor par les barrières des frontières. De laborieuses ententes en ont eu raison. A chacun de leurs progrès correspondait une convention nouvelle. Aux chemins de fer, l'unification des voies, permettant la circulation ininterrompue des trains de Calais à Constantinople, à laquelle seules restaient réfractaires la Russie et l'Espagne retardataires. Aux postes, l'union postale universelle ; aux télégraphes, l'union télégraphique ; à la radiotélégraphie, la convention de 1906, unions faisant de tous les peuples civilisés et de tous ceux qui seront appelés à la culture moderne les éléments d'un grand tout qui englobera bientôt l'humanité entière.
On conçoit qu'à ces relations multipliées ne suffise plus l'empirisme juridique des usages primitifs. Leur complexité, la délicatesse des questions qu'elles soulèvent, la conscience d'une souveraineté et d'une autonomie nationales, dont les guerres délibération du siècle ont marqué les progrès, l'étroitesse des liens qui, par delà les frontières, unissent les peuples, en dépit des différences de races, de langues, de besoins et de climats, ont appelé l'attention sur des problèmes qu'ignorait le commerce d'autrefois ou qu'il tranchait par la force. Déjà le xviii^ siècle posait les règles de la neutralité maritime protégeant les non-belligérants contre l'arbitraire des visites et des prises au moindre soupçon de contrebande, et, si le Blocus continental remettait un moment en vigueur ces procédés surannés, le principe de la neutralité l'emportait, recevant la consécration de conventions internationales et soumettant à ses lois la guerre même, suprême violence. Ainsi ébauchée l'œuvre va se perfectionnant tous les jours. C'est le droit maritime du temps de paix qui fait l'objet d'ententes et de
NOGAPO et OUALID. '"'
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règles ; c'est le droit commercial entre nations que régit désormais un ensemble de dispositions générales ; ce sont les poids et les mesures qui s'unifient, les horaires que fixe un critérium uniforme. A mesure que s'intensifient les rapports, que se nivellent les différences et s'atténuent les supériorités, disparaissent les résistances à une réglementation commune. L'univers édicté, à son usage, un code maritime, un code commercial, un code de la guerre et prépare un code de l'air. Il en confie la délibération et la rédaction à des conférences, vrais parlements rassemblant les autorités des deux mondes, et l'application à des cours souveraines, composées de ses plus éminents juristes.
En même temps, réunies périodiquement en de vastes champs librement ouverts à l'émulation et à la concurrence de tous, les nations se rencontrent dans les expositions universelles, qu'inaugure l'Angleterre en 1851 et que perpétuent après elle tous les grands Etats : la France en 1855, en 1867, en 1878, en 1889 et en 1900, clôturant dignement le siècle en rassemblant les éléments rétrospectifs de ses progrès ; l'Amérique, avec ses foires mondiales {World'' s fairs) de Philadelphie, de Chicago et de Saint-Louis ; l'Autriche ; la Suisse, la Belgique et l'Italie, tandis que la solidarité franco-anglaise, enfin proclamée après des siècles de rivalité tour à tour féconde ou stérile, manifeste son intimité par rExpo,sition franco-britannique de Londres en 1908. Toute l'évolution économique d'un siècle tient entre ces deux termes : la foire en plein déclin à la fin de l'Ancien Régime et la timide exposition de 1798, groupant à peine une centaine d'exposants, symboles du caractère strictement national, presque régional, de l'économie commerciale d'alors, et la gigantesque exposition de 1900, microcosme de l'activité de l'univers, raccourci de l'histoire industrielle d'un siècle particulièrement fécond, réunissant dans ses palais et ses pavillons tout ce qui manifeste
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l'expansion onropéenne, la naissance de nouvelles puissances, ou le réveil d'anciennes civilisations endormies.
Des conséquences intellectuelles et morales du progrès économique du siècle écoulé, les indices ne sont pas moins nombreux et caractéristiques. C'est d'abord par l'extérieur que s'opère la pénétration mutuelle des peuples. Au sein d'un même pays les différences régionales vont s'afîaiblissant ; les costumes perdent leur originalité et se fondent dans une uniformité commode. Des anciens dialectes et patois locaux disparus ne subsistent plus que des vestiges recherchés des lettrés. Visité par les courtiers et les acheteurs de ses produits, uni à ses voisins en coopératives d'achat ou de vente, mis à quelques instants de la ville voisine par le chemin de fer, le paysan d'aujourd'hui, instruit et tenu au courant des grands événements, n'a plus qu'une lointaine affinité avec le cultivateur de jadis, isolé, ignorant et foncièrement individualiste. D'un pays à un autre, les mentalités se heurtent moins, grâce à une fréquentation plus continue. La Chine et le Japon, le Maroc, longtemps impénétrables, s'occidentalisent et prennent souvent à la culture européenne ses tares en même temps que ses bienfaits. Le navire et le rail portent, tout à la fois, les marchandises et les hommes et avec les hommes, les idées, les méthodes imitées et adoptées d'une façon plus ou moins heureuse.
De tous temps cosmopolite, la science trouve dans la facilité des communications une nouvelle cause de diffusion. Les congrès se multiplient, les découvertes se répandent, en appelant sans cesse de nouvelles. Fidèle miroir de la vie sociale, la littérature subit l'empreinte de pays restés jusque-là en dehors de son champ d'observation. Des régions septentrionales plus accessibles, lui arrive l'influence des littératures Scandinaves ; de la Russie
mieux pénétrée, le souffle des romanciers, des poètes, des sociologues et des artistes slaves. D'éducation européenne, l'Amérique influe sur ses anciennes métropoles par son mouvement d'idées et son activité. Devant les romanciers et les impressionnistes s'ouvrent les secrets exotiques de l'Orient dévoilé et de l'Extrême-Orient violé.
Tandis que se propagent les idées, que se précisent les revendications, que s'unifient les modes d'action, que l'industrie et le commerce prennent une physionomie générale, indifférente aux contingences nationales, s'agitent partout les mêmes problèmes, s'élaborent en tous lieux les mêmes solutions. Parti des civilisations les plus avancées, le progrès gagne de proche en proche • la législation sociale tend à devenir de plus en plus universelle et identique. Au besoin des conférences internationales en spécifient les termes, et l'heure n'est peut-être pas lointaine où, dans un monde uniformément industrialisé, des lois uniformisées en régiront l'activité, tandis que seule l'application administrative portera encore la trace des tempéraments nationaux.
De tous temps, le commerce a été l'un des grands agents civilisateurs. Montés sur leurs trirèmes, les Grecs fondaient sur la côte méditerranéenne des colonies et des comptoirs. Partis de Tyr, les Phéniciens édifiaient sur la prospérité commerciale de Garthage une fortune politique qui mit en péril celle même de Rome. A la fin du moyen âge, c'est au désir de trouver une voie nouvelle au trafic de l'Orient que fut due la découverte du Nouveau- Monde. Le commerce du xix^ siècle est resté digne de ces traditions. A la faveur de la liberté conquise sur les ruines de l'Ancien Régime et d'un libéralisme contre les excès duquel devait réagir notre époque, le commerce, pourvu de moyens de transport, dont rêvaient comme
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d'utopies les hommes des siècles passés, abondamment muni d'instruments d'échange, antiques comme les métaux précieux, ou perfectionnés comme les mille et un procédés de règlement fiduciaire, a civilisé le monde rebelle à la pénétration européenne. Ce n'est plus aux côtes de la mer intérieure, ou à celles de l'Atlantique que se bornait son effort. Il pénétrait et explorait l'Afrique inconnue. La Chine et le Japon s'ouvraient comme à regret devant lui. Une à une tombaient les restrictions que rencontrait devant elle son expansion ; et, obtenue par la persuasion ou la violence, la conquête d'un marché au commerce européen marquait l'accession d'une nouvelle parcelle du globe au monde civilisé.
Si donc, ainsi que le font pressentir certains faits modernes, le commerce, envisagé comme simple intermédiaire autonome, doit subir, à son tour, l'effet des découvertes techniques, du perfectionnement des transports et du crédit qui rendront inutiles certains de ses rouages, s'il est appelé à ne plus occuper dans la vie nationale ou internationale la place prépondérante qu'il a eue longtemps, si l'évolution économique, qu'il influence et qu'il répercute, porte contre lui un arrêt, dont il pourra reculer mais non pas éviter l'exécution, il serait injuste d'en méconnaître les bienfaits. Certes ses annales ne sont pas exemptes de pages sanglantes, mais elles en renferment d'assez belles pour que l'admiration l'emporte sur l'indignation. Et, toujours avide d'un avenir meilleur, l'homme oubliera la mélancolie qui s'attache au déclin, à la disparition ou même simplement à la complète transformation d'une institution qui eut des siècles de glorieuse histoire, en songeant qu'ils résultent de la marche du progrès, impitoyable aux inutiles, et cheminant toujours plus vite vers une utilisation plus parfaite des forces économiques de la nature et de l'humanité.
Avant-propos.