IV. — La civilisation européenne et les Peaux-Rouges
Des renseignements qui précèdent, on est bien forcé de conclure que, si par certains côtés de leur caractère, les Peaux-Rouges touchaient à l'héroïsme, leur niveau intellectuel était des plus inférieurs. Or, en Amérique, comme en tant d'autres régions du globe, Tlndien s'est trouvé brusquement en contact avec des colons européens, qui ne représentaient pas toujours la fleur de la civilisation blanche. Ces envahisseurs étaient avides, le plus souvent peu scrupuleux; ils avaient des armes terribles, de l'alcool et n'hésitaient guère à recourir aux pires moyens pour s'emparer des territoires de chasse de Tindigène. Par la famine, par l'ivrognerie, par les coups de fusil^ l'Indien a été rapidement réduit en nombre, exproprié et privé de ses moyens d'existence. Alors un problème embarrassant s'est posé aux États-Unis et au Canada: Que devaient faire les envahisseurs de race blanche? Autrefois, aux États-Unis, on a débattu sérieusement la
(i) A. Hovelacque. Linguistique y 119.
(2) Lafitau. ïmc. ci7. II, 213.
(3) Sproat. Scènes and sludies of Savage Life, 121.
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question de savoir, lequel était le plus économique d'exterminer la race indienne ou de la civiliser. Heureusement, c'est pour ce dernier parti qu'ont opté les pouvoirs publics; mais les particuliers ont souvent pris Tautre. Finalement on a adopté le système des Réserves, c'est-à-dire de l'attribution aux diverses tribus indiennes de territoires où elles pourraient vivre sous les yeux d'employés résidents. Ces territoires, quelque vastes qu'ils fussent, ne Tétaient pas assez pour des sauvages vivant surtout de leur chasse. On s'est donc efforcé d'amener les Peaux- Rouges à la vie sédentaire et agricole; mais trop souvent on Va fait sans conviction. Les agents du gouvernement n'ont pas toujours été suffisamment scrupuleux ; beaucoup, même quand ils étaient honnêtes, ne prenaient pas leur mission assez à cœur. En 1886, un rapporteur des Affaires indiennes s'en plaint encore et demande des fonctionnaires, qui avant tout soient dévoués à leur tâche. Seuls, dit-il, ceux-là peuvent réussir (1). Je passe sous silence les violations de la parole donnée, les dépossessions successives, comme celles qu'ont dû subir les Cherokis, pourtant les plus civilisables des Indiens. Jusqu'à une date toute récente, environ 1880, aux termes mômes du rapport officiel, que je citais tout à l'heure, les Indiens avaient été traités en ennemis par le gouvernement et les colons et l'on sait combien a été rapide leur décadence. Voulait-on les laisser s'éteindre, comme leur bison qui jadis leur procurait le vivre et le vêtement? On a résolument pris le parti contraire et un grand effort a été tenté. Partout, dans les Réserves ou à leur portée, des écoles ont été fondées; peu à peu on y a joint l'enseignement industriel et aussi des écoles-pensions destinées à soustraire les enfants à leur milieu sauvage, ce à quoi sont impuissantes les écoles de jour. En 1886, douze mille enfants fréquen-
(I) Indian Affairs. Report. 1886, 38 (Washington).
talent ces écoles et, dans maint district, les adultes demandaient des maisons et des instruments agricoles, en même temps qu'ils envoyaient d'eux-mêmes leurs enfants aux écoles des blancs; grande preuve de confiance, qui rendait inutile de les y contraindre (1). Cependant l'Etat de Californie a voté une loi rendant l'instruction obligatoire et, bien ailleurs, on en réclame de semblables (2).
A l'honneur des Américains, il faut dire que la grande tâche d'instruire et de civiliser les Peaux-Rouges n'a pas été laissée au gouvernement. Un grand nombre d'écoles simples, d'écoles-pensions, etc., sont des fondations privées, dues au zMe soit des femmes d'officiers stationnés dans le voisinage des réserves, soit des missionnaires (3). La meilleure organisation de l'enseignement public se trouvait naturellement, en 4886, chez les cinq tribus dites civilisées, savoir: les Cherokis, les Choctau, les Chickasaws, les Criks et les Séminoles. Ces tribus, récemment dépossédées pour la troisième ou quatrième fois, occupaient alors un district situé dans la portion sud-orientale du grand territoire indien. Leur système scolaire était basé sur l'article 6, section IX, de leur Constitution, qui était ainsi rédigé: « La moralité et le savoir étant nécessaires à un bon gouvernement, au maintien de la liberté et au bonheur du genre humain, les écoles et les moyens d'éducation doivent être encouragés dans cette nation *> (4).
Dans cette rapide enquête, je ne puis citer les soigneuses statistiques, publiées par le gouvernement des États-Unis et desquelles il résulte, que, presque partout, avec plus ou moins de rapidité, les Indiens sont en voie de passer de la vie de chasseurs à celle d'agriculteurs,
{{) Indian Affairs. Loc. cit. LXXXIV.
(2) /6«rf. 38etp. LXI.
(3) Ibid, 1886 (p. LXI).
(4) IbiiL LXX — LXXI.
eu. VI. — l'éducation chez les indiens d'amérique 163
d'industriels et de commerçants (1). — Avant de terminer cependant, il nous faut jeter un coup d'œil sur Tœuvre analogue entreprise par le Dominion du Canada.
Là, le flot des immigrants européens ayant été moins envahissant, les Indiens ont été moins durement traités qu'aux Etats-Unis. On sait d'ailleurs que la population franco-canadienne ne professait pas pour les indigènes le dédain souvent cruel des Anglo-Saxons. Comme les territoires non occupés encore par les civilisés étaient immenses, on a pu concéder aux Indiens de vastes Réserves, dont la surface fut calculée à raison d'un mille carré pour une famille de cinq personnes. Les résultats de l'éducation scolaire et industrielle, donnée dans ces conditions, paraissent excellents et tendent à prouver, une fois de plus, qu'entre l'homme sauvage et le civilisé il n'y a point d^infranchissable barrière. Des tribus, qui, il y a dix ans, ne comptaient pour vivre que sur leurs fusils et leurs flèches, exploitent maintenant de grandes fermes et avec succès. Leurs vieilles mœurs se transforment ; bientôt ils ne prendront plus la peine d'élire des chefs. D'euxmêmes, ils construisent des ponts et percent des routes. Beaucoup sont charpentiers, guides, pilotes, etc. Cer* tains se sont élevés jusqu'aux professions savantes. En grand nombre, ils sont entrés dans l'administration civile après examens subis. L'un d'eux occupe même une fonction où la connaissance des hautes mathématiques est indispensable. Il en est, qui sont professeurs. Une dame, de sang indien, est au premier rang dans la littérature canadienne, etc. (2). Les écoles sont fréquentées; seulement les Indiens se plaignent que les maîtres
(1) Consulter la série des rapports annuels jusqu'à, et y compris, celui de 1893.
(2) W. Trent. Treatment of the Canadian Inclians (AVestminsler Review, Nov. 4895), passinu
IGt l'évolution de l'éducation
qu'on leur envoie, n'ont pas une situation suffisante et il paraît que la plainte est fondi^e. Deux Indiens l'ont formulée dans les termes naïfs et bien peaux-rouges que voici: « Noire peuple nous a chargés de vous remercier pour les écoles que vous nous donnez. Nous somooies heureux d'y envoyer nos jeunes gens; mais nous pensons qu'elles pourraient ôtre améliorées. Les hommes, que vous nous envoyez, sont trop petits. Ce n'est pas que nous trouvions à redire à Texiguité de la taille en g<''néral; mais il semble que ce soient les plus petits de vos hommes. Vous devez les payer trop peu. Parfois nous les nourrissons avec des lapins et d'autres choses; car nous ne voulons pas les voir mourir de faim. Ne pourriez-vous nous envoyer des hommes plus gros, des hommes que vous paieriez un peu mieux? » [l). Après avoir reproché aux Ktats-Lnis d'avoir trop souvent assimile les Indiens aux animaux nuisibles, l'auteur du travail où j'ai puisé ces renseignements, conclut en disant que, si même, et quoi qu'on fasse, la race peau-rouge doit disparaître, il vaut mieux que sa dernière parole soit une bénédiction qu'une imprécation ; qu'en attendant le Canada a sauvé les Indiens et qu'en le faisant il s'est rendu service à luimême (2).