III. — La contre-épreuve du Paraguay et des missions
Les débuts de l'œuvre accomplie par les Jésuites au Paraguay rappellent assez la légende de Manco-Capac. Ce ne fut ni par les armes, ni par le commerce, ce fut par la musique que les missionnaires Jésuites entrèrent en relation avec les Indiens et se firent bien accueillir. L^Amérique du Sud possède un système fluvial admirable ; en tous sens elle est parcourue par de puissantes rivières, qui se déversent dans des fleuves importants.
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Aussi, c'est par ces cours d'eau que, de tous temps, les voyageurs ont pénétré dans les profondeurs du continent. Les missionnaires imitèrent leurs devanciers. Ils remontii^ient les rivières pour arriver aux régions, qu'ils se proposaient d'évangéliser et de coloniser. La route était longue ; aussi, pour se désennuyer, les voyageurs chantaient, chemin faisant, des cantiques. Or, il se trouva que les Indiens du Paraguay étaient bien doués pour la musique. Plus tard on constata que leur oreille était juste, leur voix belle et sonore. Les miracles d'Orphée et d'Amphion, que la fable grecque nous raconte, se renouvelèrent. Les sauvages affluèrent sur les rives pour mieux entendre et voir de plus près ces chanteurs étrangers, qui les ravissaient. On entra donc en relation avec eux sans coup férir. Pais on leur expliqua pourquoi Ton chantait et quel était le sujet des cantiques. En somme, on amorça pacifiquement leur conversion (1).
Ces indigènes du Paraguay étaient de race guaranie, c'est-à-dire fort sauvages encore. Leurs tribus étaient cependant déjà dressées à Tobéissance, puisqu'elles avaient des chefs monarchiques et héréditaires ; cependant, en raison môme de leurs aptitudes musicales, les Indiens élisaient parfois des chefs, dont le seul mérite était de bien parler, d'être de beaux diseurs. La très primitive coutume de la couvade était chez eux en honneur. Leur férocité était grande : ils choyaient d'abord leurs prisonniers de guerre pendant un certain temps ; puis les dépeçaient et dévoraient, durant une grande fête publique dont on profitait pour donner des noms aux enfants. A la mort d'un homme, ses femmes se suicidaient en se précipitant d'un endroit élevé. Peu intelligents encore, ces Indiens comptaient difficilement jusqu'à dix et mesuraient le temps simplement par la succession des
(i) Oiarlevoix. Histoire du Paraguay, t. II. Liv, V. 241.
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hivers: ils s'expliquaient les éclipses, en se disant qu'alors un grand chien ou un tigre dévorait le soleil ou la lune ( i ) . Malgré tout, ils étaient déjà dociles; les hommes obéissaient aux caprices de leurs caciques despotiques : les femmes elles-mêmes avaient pour maîtresse la principale femme du cacique et le fils aine de ce petit potentat avait autorité sur l'ensemble des jeunes gens (2).
Les Jésuites surent profiter habilement des circonstances, qui leur avaient été si favorables. Ils rassembléren t autour d*eux d'abord des petits groupes de naturels et les dressèrent en même temps à la musique et à Tagriculture, le tout sans recourir à aucun moyen violent ; puisque la force n'était pas de leur côté. — Les Indiens chantaient juste, d'instinct, « comme les oiseaux chanteurs » (3). On mit donc en paroles chantées Tessentiel de la doctrine chrétienne et, plus tard, quand des villages eurent été fondés, chaque bourgade eut son école de plain* chant et de musique, où Ton enseignait à lire et à chanter la musique écrite. On apprit même aux néophytes à fabriquer des instruments de musique (4).
Le plus difficile fut de transformer les Indiens en agri* cultcurs sérieux. Les labeurs soutenus leur répugnaient et leur imprévoyance était extrême. Souvent ils récoltaient sans songer à garder de quoi faire les futures semailles et alors il fallait leur prêter du grain, qu'ils restituaient ensuite. Longtemps on ne put laisser à leur discrétion les bœufs de labour ; tantôt ils oubliaient de les dételer ; tantôt, ce qui était plus grave, il les mangeaient, s'excusant en alléguant qu'ils avaient eu faim et en effet ils étaient affligés d'un appétit dévorant (5). — 11 fallut leur
(1) Charlevoix. Loc, cil, Liv. IV. 180. 183.
(2) Lettres édifiantes, vol. XXV, 125.
(3) Charlevoix. Zoc. cit. L. V. 257.
(4) Charlevoix. Ibid.
(5) Ibid. 246.
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donner des surveillants, chargés de les guider, de les stimuler et au besoin de les châtier ; ce que d'ailleurs ils supportaient sans murmurer.
Comme ils étaient habitués à la propriété commune, on se garda tout d'abord de leur faire violence sur ce point et ce fut plus tard que le sol labourable fut alloti entre les familles, tout en en réservant la propriété, le domaine éminent, à la commune (1). — Les Indiens paresseux étaient punis par où ils avaient péché , on les condamnait à cultiver ce qu'on appelait « le champ de de Dieu ». Qu'était ce champ de Dieu ? Sans doute la portion du sol arable réservée pour l'entretien des missionnaires, des églises et du culte ; l'équivalent en petit des champs sacerdotaux de l'ancien Pérou. Ce champ de Dieu servait aussi d'école d'agriculture et on obligeait les parents à y envoyer travailler leurs enfants (2). Les habitudes communautaires des sauvages facilitaient beaucoup leur éducation. Jamais il n'y avait entre eux de conflits, de querelles à propos du tien et du mien ; chacun d'eux était toujours prêt à partager avec les autres (3).
Tout marchait donc assez régulièrement, mais à la condition d'une perpétuelle surveillance ; car, d'eux-mêmes, les Indiens ne savaient rien prévoir, ni remédier à rien. Les Jésuites étaient constamment occupés à parcourir les maisons pour voir si rien n'y manquait ; il leur fallait être présents, quand on abattait des animaux de boucherie afin de veiller à une juste distribution de la viande et d'empêcher le gaspillage. En outre ils devaient visiter les malades, etc, etc (4).
Le travail des champs n'était pas le seul, quoique ce fût le principal, qui défrayât les missions; car, outre les
(1) Charlevoix. Imc. cit, t. II. 243, 245.
(2) Charlevoix. Loc, cit, 256.
(3) Ibid,
(4) Ihid. 252.
céréales nécessaires, les Pères faisaient cultiver en graod V Herbe du Paraguay, le maléj destiné au commerce (i ). Sur ce point, les Jésuites s'écartèrent de Tancien Pérou « qui leur avait certainement servi de modèle, mais qui na connaissait point le commerce. Or, on le sait, ce fut précisément par là que périt leur œuvre. Au Paraguay, l'industrie n'avait pas été oubliée, mais on n'en exportait pas les produits. Dans les villages, on avait créé des ateliers industriels de dorure, peinture, sculpture, orfèvrerie, horlogerie, serrurerie, charpentage, menuiserie, tisseranderie, fonderie, etc, mais seulement pour les besoins des missions et pour les églises, que Ton construisait aussi grandes et aussi belles que possible. Dans ces petits ateliers du Paraguay, on avait soin de conduire les enfants pour les former et aussi pour connaître leurs aptitudes (2). Le travail des femmes était réglé, comme celui des hommes. Au commencement de chaque semaine, on leur distribuait une certaine quantité de laine et de coton, qu'elles devaient rendre filée, le samedi suivant (3). Celte pratique était encore empruntée à l'ancien Pérou, dont manifestement le Paraguay n'a été qu'une imitation réduite, mais réduite par cela seul peutêtre que les siècles ont manqué à son développement.
Il nous reste maintenant à voir quels ont été les moyens, moraux et autres, mis en œuvre par les éducateurs jésuites pour apprivoiser les indigènes et les rendre doux et soumis. Le principal fut sûrement de leur assurer, moyennant un certain travail modéré, le vivre et le couvert, en leur ôtant tout souci pour le lendemain. Quand les Indiens surent conduire la charrue et manier la bêche, quand ils furent devenus de suffisants ouvriers, sans invention, mais propres à copier, à imiter; puisqu'on
(4) Ibid, 243.
(2) Charlevoix. Loc, cit. II. 222.
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réussit à leur faire fabriquer des chandeliers, des encensoirs, des croix, des orgues, des tapis de Turquie, même des sphères astronomiques (1), les magasins furent toujours remplis et les Indiens purent jouir d une sécurité qui jusqu'alors leur avait été inconnue. — La guerre, jadis constante, fut réduite au minimum ; dans chaque bourgade, des compagnies de milice indigène mirent les petites communautés à l'abri des incursions, qu'entrepre- Daient contre elles les tribus restées sauvages (2). — Les malades furent soignés ; des maisons de refuge reçurent les veuves et les femmes sans enfants (3), même celles dont les maris étaient absents.
En retour de ces précieux avantages, les Indiens durent se soumettre à une discipline réglée, au maintien de laquelle veillaient des fonctionnaires élus, mais sous le bon plaisir des pères, et qui portaient, comme dans les villes d'Espagne, les noms de corrégidors, régidors, alcades, etc, (4). — Chaque Indien devait être rentré chez lui à une heure marquée, après laquelle des patrouilles de miliciens parcouraient la bourgade (5).
Les cérémonies religieuses et la musique étaient les principaux plaisirs autorisés. La population se répartissait, suivant l'âge et lé sexe, en congrégations diverses (6). Des fêtes solennelles, d'une mise en scène savante avec processions , arcs-de-triomphe , exhibitions d'animaux féroces enchaînés, « belles danses », etc. constituaient les récréations et elles étaient fréquentes (7). Tout cet étalage théâtral plaisait fort aux Indiens.
{{) Charlevoix. Ijk, cit.. t. II. L. V. 222.
(2) Ibi(L 245. 263.
(3) Ibid, 254.
(4) Ibid, 239.
L ÉVOLCTIOH DE L'ÉDtCATIOn
iralilc, une surveillance occulte complétait tait une sorte d'uspionoage pieux et mutuel; rtueus, dit Charlevoix, veillaient sur les : faute était-elle commise? les surveillants icnt revôtir au délinquant l'habit de pénionduisaicDt à l'église, où il confessait publiorls ; après quoi, on -procédait, sur la place de, à la fustigation légale, qui expiait le s fautes légères, la punition ne consistait prières, incarcération temporaire {!}, Dans s ce genre, on s'efforçait de bien persuader qu'i! avait mérité son châtiment; aussi s'y ! confiance: « Quand ils auraient été punis it Ulloa, ils croiraient l'avoir mérité » (2). âme des Indiens, hommes et femmes, qui t faisaient des aveux et réclamaient une
luci des pieux éducateurs était de soustraire :cs, si enfantins, à tout contact avec les as d'origine espagnole. Pour cela, on interagnols d'entrer dans les missions sans une péciale de l'évéque ou du gouverneur et on Indiens do parler l'Espagnol (4). Pourtant tion avait son école primaire, où l'on cnsei- ; ù écrire en Espagnol et même en Latin. te dernière langue, que les Indiens cbanse avec une grande ferveur; « on croirait lient», dit Charlevoix; mais, ajoute-t-il, ;st fort bouché » ; si bouché même que les avaient beaucoup hésité d'abord à les bapff décidèrent qu'après une décision prise par
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un concile tenu à Lima et qui autorisa le baptême dans Tespoir que sa magique influence ouvrirait Tesprit des Indiens; « car la vraie religion transforme » (1).
Ce miracle s'est-il produit ? il serait téméraire de l'affirmer ; pourtant les convertis avaient réussi à faire quelques progrès intellectuels ; puisque , d'abord incapables de compter au delà de 20, comme tous les Guaranis, et encore en s'aidant des doigts et des orteils, ils en étaient arrivés à tenir arithmétiquement leurs comptes (2). Mais on peut supposer que les pères ne visaient pas beaucoup à stimuler l'intelligence de leurs ouailles. Ils les prenaient plus par les sens que par l'esprit et, à côté de l'école que l'on peut appeler primaire, ils en avaient, dans chaque bourgade, institué une autre, où Ton enseignait seulement le chant et la musique (3). En somme, les éducateurs avaient atteint, avec beaucoup d'art et de patience, le but qu'ils s'étaient proposé et qui consistait à transformer de grands enfants sauvages, paresseux, féroces, ivrognes, en une autre espèce d'enfants dociles, obéissants, sobres, môme laborieux, mais à condition qu'on les soumît à une incessante surveillance et qu'on les gardât, comme de la peste, de tout contact avec les vieux catholiques de race blanche, que la religion, parait-il , n'avait pas réussi à moraliser.
Mais si le Paraguay a été la plus célèbre des missions, il n'a pas été la seule et là où le contact redouté avec les vieux chrétiens n'avait pu être évité, le résultat a été beaucoup moins satisfaisant. Au Pérou, par exemple , dans le Pérou espagnol, où tous les moines et curés faisaient du commerce et avaient une concubine (4) au
(1) CliarleToix. Loc. cit, 240.
(2) Ibid, 261 .
(3) Ibid. 257.
(4) C. Dorville. Histoire des différents peuples du monde, t. v. 367-374.
L ÉVOLLTIO.N DK L ÉDCCATIOS
les Espagnols obligeaient les Indiens à leur temi?nt, chaque année, des corvéables pour terres, où les corrégidors forçaient les ïn- ■ acheter leurs marchandises au triple de lu Pérou la ferveur religieuse et la pureté mœurs s'étaient évanouies. Les offices lus les convertis et, pour les faire venir à . il fallait des ordonnances royales et la astoniiade administrée dans l'église même ; ens, chrétiens malgré eux, essayaicnl-ïls :s curés en les comblant de présents, en limes, en maïs. L'ivrognerie et la prostitu- ;ment n'avaient pas disparu des missions.
développées.
/ait pas changé, c'était le caractère passif amais ils ne contredisaient el ils suppor- ?c une inépuisable patience. La bastonnade >nt on élait si prodigue envers eux, ils les simplement, comme une rançon donnant le netlro telle ou telle faute. Ainsi un Indien
sans sourciller vingt coups de fouet pour
la messe, s'en alla ensuite ea remercier le usage établi; puis il le pria de lui en faire îtrer vingt autres ; car il avait, dil-il, l'inlivrer le lendemain {I ).
ins ces réductions du Pérou, il n'était plus 'ucalion, mais simplement d'exploitation y a donc pas à s'élonner de la nullité des lus. A quelque critique qu'aient pu prêter a Paraguay, elles ont éli> fort supérieures lires, en dépit mémo de la spéculation comiinit par s'en mOler et en causer la ruine, mais
fut plus discrète. Le succès, relativement
L»c. ril. 267-370.
eu. viii. — l'éducation dans l'ancien Pérou 221
si rapide de ces missions, constitue une expérience sociologique des plus instructives ; non seulement cette expérience nous a fourni, comme une répétition des origines de la civilisation péruvienne, mais elle a prouvé surlout combien il est faux que tous les primitifs soient par essence rebelles à notre civilisation ; ils le sont surtout à la civilisation, qui les asservit brutalement ou les démoralise. Le tout est de s'y bien prendre. En général, les sauvages ont une mentalité enfantine, à la portée de laquelle Téducateur doit se mettre; cela fait, il n'est pas toujours bien difficile de les apprivoiser, à la condition d'user de procédés éducateurs à la fois humains et intelligents ; à la condition surtout de ne pas donner soimême de mauvais exemples et de répudier toute pensée de lucre.
Obtiendrait-on partout et par les mêmes moyens des résultats analogues à ceux du Paraguay? Non sans doute; les races sont diverses ; toutes n'ont pas la passivité apathique, assez ordinaire chez les populations de race jaune. Enfin le régime monarchique des Guaranis paraguayens avait déjà brisé leur caractère. Des Peaux-Rouges se seraient sûrement montrés moins dociles. — Enfin il importe de n'exagérer outre mesure ni la civilisation des missions au Paraguay, ni même celle de l'ancien Pérou» Dans les deux cas, les éducateurs, de race supérieure, se sont très peu souciés de dispenser à leurs pupilles une culture élevée de l'esprit; même ils ont soigneusement évité de la tenter. Qu'ont-ils voulu? Simplement donner une première façon à des natures frustes, les domestiquer et les utiliser comme manœuvres. A ce point de vue et en combinant habilement la contrainte et la douceur,, ils ont pleinement réussi.