II- — Les Éthiopiens d'Abyssinie
Je ne m^attarderai pas à décrire physiquement l'Éthiopien moderne, sûrement analogue à son ancêtre de Tantiquité. L'homme d'Ethiopie n'est pas un blanc, du moins un blanc très bon teint; sa peau a le plus souvent la couleur du bronze florentin ; parfois cette nuance s'éclaircit pour passer au teint pâle ou légèrement cuivré du Chilien de souche espagnole (1). Mais, d'autre part, VAbyssin, de race pure, a les traits causasiques, les cheveux simplement bouclés et il est permis de le rattacher aux races blanches bien plutôt qu'aux races noires.
Les Ethiopiens d'Abyssinie ont conservé la très ancienne pratique de la circoncision et ils la font subir aux enfants, entre le troisième et le huitième jour après la naissance. Précédemment j'ai eu occasion de montrer que cette étrange mutilation, si diversement expliquée, devait être simplement une réduction de la phallotomie guerrière, largement pratiquée par l'Egypte ancienne et encore en usage dans l'Ethiopie moderne, en Abyssinie. La circoncision, phallotomie symbolique, avait pour but de mettre l'enfant sous la protection des dieux ou de désarmer leur colère, en leur offrant le nouveau-né, comme un vaincu. Anciennement les formes intermédiaires de la circoncision étaient plus phailotomiques. Diodore mentionne la totale excision préputiale chez les Ethiopiens troglodytes (2). Strabon et Diodore parlent même d'une phallotomie partielle en usage chez les Ethiopiens créophages, qui, dit-il, avaient le gland comme mutilé (3). Enfin l'excision, pratiquée sur les enfants de sexe féminin
(i) D'Abbadie. Douze ans de séjour dans la Haute Ethiopie. 52.
(2) Diodore. III. 31.
(3) Strabon. XVI. Diodore, III. 31. Ch. IV. 9.
290 l'évolution de l'éddcation
dans rÉthiopie ancienne et dans TAbyssinie coniemporaine (1), ne peut guère avoir d autre sens que celui d'uae mutilation expiatoire.
La manière de nommer les enfants chez les Abyssins est composite et résume des coutumes, peut-être des époques, diverses. En premier lieu, on donne aux nouveaunés le nom de la chose, qui préoccupait leurs parents an moment de leur naissance ; puis, au moment du baptême, on y ajoute un nom de saint ; enfin souvent le père prend le nom de son fils premier né (2). S'agit-il d'un Abyssin cavalier 7 Alors la coutume devient tout-à-fait bixarre ; car tout cavalier abyssin prend le nom de son premier cheval, et en même temps il en est réputé le père. Ainsi, par exemple, si le coursier s'appelle Ipsa, son maître s'appellera « le père d'Ipsa » et par suite le fils du cavalier s'appellera « fils du père d'Ipsa ». C'est que, pour les Éthiopiens modernes, le mot « père » n'indique pas seulement la consanguinité, mais aussi l'autorité et le droit de propriété (3).
En Abyssinie, l'éducation proprement dite n'est encore aucunement organisée, du moins pour la plus grande partie de la population. Ce qui s'en donne est Tœuvre de la famille et du milieu social. Les femmes ne reçoivent jamais d'éducation spéciale (4), malgré la liberté relativement très grande, dont elles jouissent. Pour les enfants du peuple, il n'existe même pas ou rarement d'éducation industrielle; car très peu de métiers sont encore spécialisés; chaque Abyssin esta lui-même son propre boulanger, tisserand, tailleur, armurier (3), et c'est évidera-
(1) Combes et Tamisier. Voyage en Abyssinie. t. ni. 206-i07.
(2) Soleillet. Exploration coimnerciale en Ethiopie,
(3) D'Abbadie. Loc. cit. 261.
(4) Combes et Tamisier. Loc. cit. III. 202.
(5) Combes et Tamisier. Loc. cit. MI. 64.
CH. XI, LE JIONDE ÉGTPTIEN 291
menl dans la famille qu'il doit apprendre Tessentiel de ces industries diverses.
Les enfants des nobles sont moins abandonnés à euxmêmes. D'abord ils se distinguent ostensiblement des enfants plébéiens par une bulla en argent, qu'ils portent au cou, exactement comme le faisaient les petits patriciens de Rome, et qu'ils quittent seulement à la puberté (i). Puis certains d'entre eux au moins reçoivent une instruction relativement savante. A Gondar, dans la capitale, on les voit, de grand matin, s'en aller à l'école on du moins aller prendre des leçons sans doute de quelque prêtre; car, à peu près seuls en Abyssinie, les prêtres ont de modestes rudiments de savoir.
Cette science éthiopienne est très élémentaire. Ainsi, ponr mesurer le temps, les Abyssins n'ont encore d'autre moyen que de diviser le jour en six parties, dénommées d'après la hauteur du soleil : il n'y a en Abyssinie ni sablier, ni clepsydre, ni horloge. Les classes intellectuelles, c'esl-dire le clergé et les savants, déterminent la longueur du temps écoulé par celle de leur ombre, subdivisée en semelles et demi-semelles (2). Pourtant l'année, qui commence le 29 août après le crépuscule, est solaire ; il est vrai qu'elle peut être d'origine égyptienne; car elle se compose de douze mois de trente jours, auxquels on ajoute, à la fin de Tannée, cinq jours complémentaires, pour Tannée ordinaire, et six pour Tannée bissextile (3). Cette année et ces jours correspondent exactement à Tannée et aux jours épagomènes de l'ancienne Egypte ; mais les Éthiopiens modernes n'ont point gardé la grande période sothiquCy sans doute trop longue et trop savante pour eux.
Comme chacun des trimestres de Tannée est consacré
(1) D'Abbadie. Loc. cil, 71.
(2) D'Abbadie. Loc. cit. iOS.
(3) Combes et Tamisier. Loc. cit. III. 178.
à un évangéliste, les prêtres abyssins, alors qu'ils veulent indiquer une date avec précision, nomment d'abord l'année, puis ajoutent que « c'était du temps de l'évangile de St Marc ou de celui de St Matthieu » (1). Il faut cependant distinguer entre le clergé supérieur et Tinférieur. En fait, tout prêtre peut conférer à son gré le diaconat et on a même vu un évêque récompenser une armée victorieuse en donnant, en bloc, à tous ses membres, parmi lesquels on comptait un millier de femmes, l'ordre du diaconat [2). Souvent il arrive que Vabotima (l'évêque) confère même la prêtrise à des ignorants, capables tout au plus de lire un chapitre des évangiles et de réciter quelques prières ; aussi la plupart des prêtres abyssins ne comprennent même pas leur langue liturgique et sacrée, la langue guez dont ils se servent (3). Leur superstition est nécessairement extrême, comme leur ignorance; ils croient non seulement à la possession démoniaque , ce qui est canonique , mais encore aux charmes, à la possibilité de sucer le sang d'un homme à une grande distance, aux sorciers qui métamorphosent les hommes en animaux, etc. «(4).
Néanmoins c'est encore dans le clergé, que se trouvent les hommes ayant quelque savoir. A Gondar, existe un enseignement clérical, qui rappelle fort nos universités du Moyen âge. Quelques prêtres professent la théologie, la grammaire ou le droit et des étudiants viennent, souvent de provinces très éloignées, pour suivre leurs cours. De ces étudiants les plus nombreux et les plus jeunes aspirent à la prêtrise ou à la cléricature ; les autres, plus âgés, veulent devenir moines. Tous choisissent librement leurs professeurs et ressentent ordinairement pour eux
(1) Combes et Tamisier. //OC. cit, 197.
(2) Ibid. 200.
(3) Ibid. 191-194.
(4) Ibid. 196.
un attachement profond ; il les soignent et Jes vénèrent exlrémement. Beaucoup de ces étudiants mendient pour vivre, quand ils ne louent pas leur travail pour une partie de la journée; souvent encore ils fabriquent et vendent des parasols en roseaux, etc. (1).
Selon la tradition, le droit Abyssin est originaire de Bysance. Il consiste essentiellement en fragments des Pandectes, des Institutes, elc, et il en est résulté, à côté de la classe des prêtres, la formation d'une classe de légistes. Dailleurs les mœurs éthiopiennes rendent presque nécessaire une certaine connaissance du droit et mènae une suffisante habitude de la parole; car tout Ethiopien de condition libre peut être appelé à rendre un jugement en première instance et pour une cause civile, à la seule condition de trouver des assesseurs. Juger, disent les Éthiopiens, est un devoir aussi étroit que celui de défendre son pays (2). Les nobles tiennent môme à honneur de plaider en personne leurs propres causes et de se faire gratuitement les avocats de leurs concitoyens moins savants et moins éloquents (3). Il faut dire que tous les Abyssins sont très amateurs de beau langage (4), ce qui, comme nous Tavons souvent constaté, n'est pas précisément un signe de civilisation avancée.