LA VALEUR SOCIALE DU CHRISTIANISME
et littéraire, ni même l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement, ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente fatale, pour enrayer le glissement insensible par lequel incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde vers ses bas-fonds ; et le vieil Evangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social *. »
Il serait puéril et fort dommageable à l'humanité d'oublier ou de nier ces faits historiques, si gênants soient-ils pour certains systèmes. Il n'en est pas moins vrai i° qu'il ne faut pas conclure de ïutilité à la vérité ; 2° que Taine envisage surtout ici 1' « instinct social » conservateur ; 3° que 1' « enveloppe » de l'Evangile tombant, sous les coups de la critique, ce qui reste, c'est 1' « organe spirituel », la conscience humaine, sans laquelle l'évolution purement utilitaire n'aboutirait qu'à cet « état d'engrais et de mangeaille » qui nous menace, au dire de socialistes convaincus -, si l'on ne pourvoit à la « perfection de la pensée, de l'activité, de la sensibilité des masses populaires » par « leur éducation intellectuelle, morale et esthétique ». Nous assistons en ce moment à une crise d'évolution de la conscience humaine : elle se dégage peu à peu des mythes chrétiens, comme jadis elle s'est dégagée des mythes païens, mais, en même temps, elle s'affirme de plus en plus elle-même, en nous faisant plus vivement sentir l'obligation de la justice et de la solidarité et en remplaçant par des devoirs réels d'artificielles observances, par la vision de l'aspect idéal de la réalité un surnaturel factice. A cette unique condition d'apparaître à la conscience comme douée d'une valeur idéale supérieure, d'une efficacité plus grande dans la réalisation du progrès, la vie socialiste pourra prétendre à remplacer la vie chrétienne. « Une cité morale seule, a très bien dit un publiciste, peut déplacer une cité de Dieu » — à savoir, si elle est d'une moralité plus haute, d'une humanité plus profonde :
1. Les origines de la France contemporaine, t. II. Le régime moHerne, p. ii8.