PRÉFACE
Là dh'ection qu'ont prise depuis quelques amiëes les études égypto logiques est-elle la bonne? est-elle conforme à la vérité? et n avons-nous pas dévié vers des théories soutenues avec beaucoup de science, et souvent fort ingénieuses, mais qui sont en désaccord avec ce qu'on peut attendre du peuple égyptien, avec son niveau intellectuel, et avec son histoire?
De même que les documents historiques, j'estime qu'il faut replacer la langue égyptienne, telle que nous la connaissons par l'écriture, dans les circonstances oii elle est née, étudier sous quelle forme elle est arrivée à l'existence, et elle se motître pour la première fois. C'est cette enfance, et le degré de développement qu'elle a pu atteindre, que je me suis efforcé de retrouver et de décrire dans les pages qui vont suivre, lesquelles, je ne le cache pas, vont à V encontre de beaucoup d'idées reçues et considérées comme indiscutables.
On ne peut nier que l'écriture figurative a été le premier moye?i dont les hommes se sont servis pour reproduire la parole, pour rendre ce qui est dit, ce qu'on entend. Auparavant c'était le dessin seul, grossier ou artistique, mais destiné avant tout à être compris. Le premier pas vers l'écriture proprement dite a été le rébus, c'est à dire le nom de l'objet employé uniquement pour rendre un son, le son complet, consonne et voyelle qui ne vont pas l'ime sans l'autre. Le progrès encore plus marqué a
été Vacrophonie, l'emploi de la première syllabe seule du nom pour reproduire un son; puis là où la syllabe se composait d'une consonne et d'une voyelle, la voyelle étant tombée dans la prononciation, ou s' étant amuie, on en est venu à la consonne simple. C'est là le point extrême auquel sont arrivés les Egyptiens. Sans doute ils sont parvenus à l'écriture alphabétique, mais non pas d'une manière complète et systématique. La consonne peut à l'occasion être encore une syllabe ouverte ou fermée. Et, surtout, les Egyptiens n'ont jamais abandonné le caractère figuratif de l'écriture. Le mot a toujours été un dessin. Même dans le démotique ou la forme des signes est tellement dénaturée qu'on ne peut pas les reconnaître, l'élément figuratif par excellence, le déterminatif l'abrégé du dessin primitif, subsiste encore.
S'il en est ainsi, peut-on comparer l'écriture égyptienne aux alphabets que j'appellerai amorphes, c'est à dire ceux dont les caractères ne représentent rien par eux-mêmes, qui sont uniquement propres à rappeler un son, et où la figure est inconnue ? Ll est clair qu 'un mot écrit uniquement avec ce que nous appelons des lettres, doit répondre à des exigences tout autres que celui qui est un dessin. Ll n'est reconnaissable qu'autant que les lettres y sont au complet et se suivent dans un ordre fixe, tandis que le motfigure se reconnaît aisément par celui qui connaît la langue, même quand il manque un ou deux signes ou que ceuxci ne sont pas dans im ordre parfait.
C'est pourquoi je prétends que c'est une erreur de vouloir retrouver dans l'écriture égyptienne une écriture sémitique qui ne rendrait que le squelette des mots, les consonnes seules sans voyelles, et une langue dont le principe fondamental serait la racine trilitérale. La grammaire aussi présente beaucoup d'imperfections de l'enfance, et il est intéressant de voir comment les Egyptiens réussirent à rendre les rapports des idées et même les nuances, sans avoir des
formes et des règles arrêtées, comme celles qu'on voit déjà dans les langues sémitiques.
Cette première enfance dont tious retrouvons les traits, desquels l'égyptien ne s est jamais débarrassé, voilà ce dont il faut toujours tenir compte. Nous ne devons pas oublier que l'écriture figurative est le premier essai tenté par l'homme de reproduire la parole, de faire pour l'oreille ce qu 'il a fait pour les yeux par le dessifi. Cet essai porte même des traces d'incertitudes et de tâtonnements. Ce ne sont ni des grammairiens ni des philologues qui en ont été les auteurs, et il ne faut pas y chercher des règles fixes et un système, tnais la tentative de rappeler par des signes ce que la voix avait fait entendre, les mots et les phrases.
Il en résulte qu'une grammaire égyptieîme ne pourra jamais avoir qu'une forme descriptive ou analytique, et qu'elle devra se fonder sur le caractère spécial de l'écriture, très différente d'im alphabet véritable, lequel n'est pas autre chose qu'une représentation conventionnelle des soîîs.
Grâce à ce que l'égyptien est resté enfermé dans la vallée du Nil et n'a que peu subi l'influence de l'extérieur, nous pouvons étudier son évolution qui est tout à fait autochthone, pure de tout alliage étranger, produite par les •circonstances intérieures du pays, et non par des invasions ou des conquêtes. Et ici tious pouvons reconnaître ce que j'appellerai deux soubresauts, deux changements dans la langue et dans l'écriture, qui ne se sont pas produits d'une matiière graduelle, mais qui surgissent à un moment donné sans que nous puissions déterminer exactement d'oii le changement est parti, et quelle a été la cause qui, presque subitemefit, le fait éclater et gagner tout le pays.
Voici d'abord le démotique, une écriture modifiée qui ne perd pas complètement son caractère figuratif, et une langue simplifiée, se rapprochant de la langue populaire, sans cependant en rendre la forme exacte ni la variété. Le démotique sert à des contrats et à des actes légaux.
à de la littérature telle que des romans ou des chroniques. On peut dire qu'il supplante V ancienne langue hiéroglyphique pour ce qui n 'est pas texte religieux et officiel.
Puis tout d'un coup, à l'époque de l'ère chrétienne, parait la langue populaire véritable, celle que parlent les habitants de Thèbes ou de Memphis, c'est à dire les dialectes qui probablement remontaient à une haute antiquité, comme ceux que nous trouvons de notre temps, et qui jusqu 'alors n 'étaient pas écrits. Il faut pour ces dialectes une nouvelle écriture, complètement différente de l'ancienne : l'alphabet copte, c'est à dire l'alphabet grec augmenté de six caractères. C'est là la dernière phase de l'évolution, le copte, qui a produit toute une littérature, et qui n'est pas une langue unique; ce sont les dialectes populaires transcrits en une écriture nouvelle, et devenant langue religieuse et littéraire.
Ainsi l'égyptien nous présente deux phases bien marquées, deux grands changements dans l'écriture et dans la langue, lesquels ne dépendent nullement des lois de la philologie, mais qui sont dus à des influences tout autres. Comme ils se produisent en Egypte dans un domaine circonscrit, nous pouvons en reconnaître le caractère tout à fait autochthone.
Ici, le spectacle de ce qui s'est produit en Egypte nous a conduit à nous demander si des phénomènes analogues s'étaient peut-être produits dans des nations voisines d'Egypte. Nous avons passé dans l'Asie occidentale où nous voyons la langue accadienne, le babylonien cunéiforme, régnant depuis Suse jusqu'à la côte de la Mer Noire, puis supplantée dans ces mêmes pays par l'araméen. Ne faut-il pas voir dans cette dernière langue, non pas la propriété d'un peuple, mais une phase d'évolution tout analogue au démotique, avec cette différence que le changement dans l'écriture a été plus profond? Comme pour le démotique, ce changement se produit presque subitement;
nous en voyons le but, mais nous en ignorons le point de départ.
C'est là une question sur laquelle je demande le jugement des maîtres en langues sémitiques, et en araméeîi en particulier. N'y a-t-il pas là une analogie frappante avec l'égyptien? J'en trouve une autre dans l'origine de l'hébreu. A r époque de l'ère chrétienne surgit tout d'un coup une écriture nouvelle, l'hébreu carré, qui sert d'abord à transcrire les Saintes Ecritures, et à partir de laquelle se développe une littérature considérable. L'hébreu carré n'estil pas pour la Palestine ce que le copte est pour l'Egypte, et la langue qu'il sert à écrire n'est-elle pas aussi la langue populaire, le dialecte de Jérusalem ? Il y aurait eu donc, dans des langues sémitiques, ces deux grands changements indépendants des lois de la philologie.
Ces idées, j'e?2 suis certain, surprendront les spécialistes. Ils en savent l'origine. Elles viennent d'Egypte et touchent à un domaine qui n^est pas le mien. Loin de moi la prétention de les présenter comme démontrées; car ce sont, je le répète, des questions que je pose, sur lesquelles je consulte les experts, et que je soumets à leur appréciation.
Edouard Naville.