‹ L'évolution de la matièreChapitre 32 sur 132 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La séparation cli>ssique entre le pondérable

et l'impondérable.

Existe-t-il un monde intermédiaire entre

la matière et Téther?

i i. — LA SÉPARATION ENTRE LE PONDÉRABLE ET L'IMPONDÉRABLE.

La science classait autrefois les divers phénomènes de la nature dans des cases nettement réparées, entre lesquelles n'apparaissait aucun lien. Ces distinctions existaient dams toutes les branches de nos connaissances, aussi bien en physique qu'en biologie.

La découverte des lois de l'évolution a fait disparaître de la biologie des divisions qui semblaient former jadis d'infranchissables abîmes et, du protoplasma des êtres primitifs jusqu'à l'homme, la chaîne est aujourd'hui à peu près ininterrompue. Les chaînons absents se reconstituent chaque jour et nous entrevoyons comment, des êtres les plus simples aux plus compliqués, les changements se sont opéréi progressivement à travers le temps.

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La Physique a suivi une route analogue, mais elle n'est pas arrivée à l'unité encore. Elle s'est cependant débarrassée des fluides qui l'encombraient autrefois ; elle a découvert les relations existant entre les diverses forces et reconnu que ces dernières ne sont que des manifestations variées d'une chose supposée indestructible : l'énergie. Elle a ainsi établi la permanence dans la série des phénomènes, montré l'existence du continu là où n'apparaissait jadis que le discontinu.

Il restait cependant à la physique deux fossés profonds à combler avant que la continuité pût être établie partout. Elle maintient toujours, en effet, une large séparation entre la matière et l'énergie et une autre non moins considérable entre le monde du pondérable et celui de l'impondérable, c'est-à-dire entre la matière et l'éther.

La matière, c'est ce qui se pèse. La lumière, la chaleur, l'électricité et tous les phénomènes produits au sein de l'impondérable éther, n'ajoutant rien au poids des corps, étaient envisagés comme appartenant à un monde fort différent de celui de la matière.

La scission de ces deux mondes semblait définitivement établie. Les plus illustres savants de nos jours étaient même arrivés à considérer la démonstration de cette séparation comme une des plus grandes découvertes de tous les âges. Voici comment s'exprimait à ce sujet M. Berthelot à l'inauguration du monument de Lavoisier :

« Lavoisier établit, par les expériences les plus précises, une distinction capitale et méconnue avant lui entre les corps pondérables et les agents impondérables, chaleur, lumière, électricité. Cette distinction fondamentale entre la matière pondérable et les agents impondérables est une des plus grandes découvertes qui aient été faites ; c'est l'une des bases des sciences physiques, chimiques et mécaniques actuelles, s

Distinction fondamentale, en effet, et paraissant jusqu'ici inébranlable. Les phénomènes dus à l'impondérable éther, tels que la lumière, par exemple,

ne présentent aucune analogie apparente avec ceux dont la matière est le siège. La matière peut changer de forme, mais, sous tous les changements, elle conserve un poids invariable. Quelles que soient les modifications que les agents impondérables lui fassent subir, ils ne s'ajoutent pas à elle et ne font jamais varier son poids.

12. — LES DUALITÉS CLASSIQUES DE LA PHYSIQUE : FORCE ET MATIÈRE. ÉTHER ET MATIÈRE.

Pour bien saisir la pensée scientifique moderne, il faut rapprocher la citation qui précède de celle relative à la séparation de la matière et de l'énergie reproduite dans un précédent chapitre. Elles montrent que la science actuelle est en présence, non pas d'une, mais de deux dualités très distinctes. On peut les traduire par les propositions suivantes : 1° la matière est entièrement distincte de l'énergie et ne peut par elle-même créer de l'énergie ; 2° l'éther impondérable est entièrement distinct de la matière pondérable et sans parenté avec elle.

La solidité de ces deux principes semblait défier les âges. Nous essaierons de démontrer, au contraire, que les faits nouveaux tendent à les renverser entièrement.

En ce qui concerne la non-existence de la séparation classique entre la matière et l'énergie, nous n'avons pas à y revenir, puisque nous avons consacré un chapitre à montrer que la matière peut se transformer en énergie. Il ne nous reste donc qu'à rechercher si la distinction entre la matière et l'éther peut disparaître également.

Quelques rares savants avaient déjà signalé tout ce que cette distinction a de choquant et combien elle rend impossible Texplication de certains phénomènes. Larmor a employé récemment les multiples ressources de l'analyse mathématique pour tâcher de faire disparaître ce qu'il appelle « l'irréconciliable dualité de la matière et de l'éther ».

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Mais Texpérience seule pouvait faire disparaître cette dualité. Or, les faits récemment découverts, notamment ceux relatifs à la dissociation universelle de la matière, sont assez nombreux pour qu'on puisse tenter de relier les deux mondes que la science avait si profondément séparés jusqu'ici.

Au premier abord, la tâche semble ardue. On ne voit pas facilement, en effet, comment une substance matérielle, à contours bien définis, une pierre ou un morceau de plomb par exemple, peut être parente d'un rayon de soleil ou d'une étincelle électrique.

Les caractères communs que présentent une pierre et un rayon de soleil ne me sont pas d'ailleurs apparus en un jour. Pour découvrir les analogies cachées entre choses si lointaines il faut se rappeler que ce n'est pas en rapprochant les termes extrêmes d'une série qu'on réussit à découvrir les formes intermédiaires qui les relient. Ce ne fut pas en comparant les êtres nés à l'aurore de la vie, aux animaux supérieurs dont notre globe se peupla plus tard, que se révéla leur parenté.

En procédant en physique comme on l'a fait en biologie, nous verrons la possibilité de rapprocher des choses en apparence aussi dissemblables que la matière, l'électricité et la lumière*

Pour être fondé à dire qu'une substance quelconque peut être considérée comme intermédiaire entre la matière et l'éther, il faut qu'elle possède des caractères intermédiaires entre ces deux éléments. C'est parce qu'ils ont constaté chez les singes anthropoïdes des caractères de cette sorte que les naturalistes les envisagent aujourd'hui comme établissant un lien entre les animaux inférieurs et l'homme.

La méthode que nous appliquerons sera celle des naturalistes. Nous rechercherons les caractères intermédiaires permettant de dire qu'une substance, tout en ressemblant encore un peu à la matière, n'est plus de la matière, et, tout en se rapprochant de l'éther, n'est pas encore de l'éther.

Plusieurs parties de cet ouvrage seront consacrés à cette démonstration dont nous ne pouvons qu'indiquer maintenant les résultats. Nous essaierons de montrer, en prenant toujours l'expérience pour guide, que les produits de la dématérialisation de la matière, c'est-à-dire les émissions produites durant sa dissociation, sont constitués par des substances dont les caractères sont intermédiaires entre ceux de l'éther et ceux de la matière.

i 3. — LES SUBSTANCES INTERMEDIAIRES ENTRE LA MATIERE ET L'ÉTHER.

En quoi consistent ces substances ? En quoi ontelles perdu les propriétés des corps matériels?

Pendant plusieurs années, les physiciens ont persisté à ne voir dans les émissions des corps radioactifs que des fragments plus ou moins ténus de matière. Ne pouvant se débarrasser du concept de support matériel, ils admettaient que les particules émises étaient simplement des atomes, chargés d'électricité sans doute, mais toujours cependant constitués par de la matière.

Cette opinion semblait confirmée par le fait que les émissions radio-actives s'accompagnent le plus souvent d'une projection de particules matérielles. Dans l'ampoule de Grookes, l'émission de particules solides jaillies de la cathode est tellement considérable qu'on a pu métalliser des corps exposés à leur projection.

Cet entraînement de matière s'observe d'ailleurs dans la plupart des phénomènes électriques, notamment lorsque l'électricité amenée à un potentiel suffisant passe entre deux électrodes. Le spectroscope révèle toujours, en effet, dans la lumière des étincelles, les raies caractéristiques des métaux qui forment ces électrodes.

Une autre raison encore semblait prouver la matérialité des émissions précédentes. Elles sont déviables

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par un champ magnétique, donc chargées d'électricité; or, n'ayant jamais vu de transport d'électricité sans support matériel, on considérait comme évidente l'existence de ce support.

Cette sorte de poussière matérielle supposée constituer les émissions cathodiques et celles des corps radio-actifs possédait de singuliers caractères en tant que substance matérielle. Non seulement elle présentait les mêmes propriétés, quel que fût le corps dissocié, mais de plus elle avait perdu tous les caractères de la matière qui lui donna naissance. Lenard fut obligé de le constater lorsqu'il chercha vainement à vérifier son hypothèse d'après laquelle les effluves engendrés par la lumière ultra-violette frappant la surface des métaux seraient composés de poussières arrachées à la surface de ces métaux. Prenant un corps, le sodium, très influençable par la lumière et dont en même temps il est possible, au moyen, du spectroscope, de constater des traces infinitésimales dans l'air, il reconnut que les effluves alors émis ne contenaient aucune trace de sodium. Si donc, les émissions des corps dissociés étaient de la matière, ce serait une matière ne possédant aucune des propriétés des corps dont elle provient.

Les faits de cette nature se sont assez multipliés pour prouver que, dans le rayonnement cathodique aussi bien que dans la radio-activité, la matière se transforme en quelque chose qui ne peut plus être de la matière ordinaire, puisqu'aucune de ses propriétés n'est conservée. C'est ce quelque chose dont nous étudierons les caractères et que nous montrerons faire partie du monde intermédiaire entre la matière et l'éther.

Tant que fut ignorée l'existence de ce monde intermédiaire, la science s'est trouvée en présence de phénomènes qu'elle ne pouvait pas classer. C'est ainsi, par exemple, que pendant longtemps les physiciens ne surent où placer les rayons cathodiques qui font justement partie des substances intermédiaires entre

la matière et l'éther et c'est pourquoi ils les rangèrent successivement dans le monde de la matière, puis dans celui de l'éther, considérés pourtant comme si différents.

On ne pouvait naturellement pas les classer ailleurs. Puisque la physique admet que les phénomènes ne peuvent faire partie que de l'un de ces deux mondes, ce qui n'appartient pas à l'un appartient nécessairement à l'autre.

En réalité, ils n'appartiennent ni à l'un ni à l'autre, mais à ce monde intermédiaire entre l'éther et la matière que nous étudierons dans cet ouvrage. Il est peuplé d'une foule de choses entièrement nouvelles que nous commençons à peine à connaître.

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