‹ L'évolution de la morale; leçons professées pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 118 sur 375 · Moerenhout, /oc. cit., t. I«p, p · texte numérisé non relu

Moerenhout, /oc. cit., t. I«p, p

il A l'évolution de la morale

Le tabou ne se raisonnait pas ; il était d'institution divine. Quand les eatouas avaient parlé par la bouche de leurs ministres, il n'y avait plus qu'à obéir. A la seule idée de violer un tabou, la plupart des Polynésiens étaient saisis d'une terreur sacrée: les eatouas, disaient-ils, punissaient de mort toute transgression de ce genre, et à défaut du châtiment divin, les prêtres se chargeaient d'exécuter l'arrêt du ciel. Parfois même les laïques s'en mêlaient. A la Nouvelle Zélande, le 4 juin 1819, dit J. King, un petit garçon captif fut tué par son maître pour avoir volé des patates douces dans une maison tabouée. Après quoi, il fut dépecé et rôti pour être mangé *. Voler quelques patates tabouées était un crime abominable, selon la conscience néo-zélandaise ; mais tuer un enfant et le dévorer était absolument louable et même agréable aux dieux.

Ces faits sont éloquents ; ils ruinent radicalement l'antique théorie de la morale divine et innée. Ils obligent à assimiler la moralisation primitive au dressage. C'est qu'en effet, les procédés employés dans l'éducation des animaux et ceux qui ont créé la morale primitive sont essentiellement identiques. Les uns et les autres reposent sur la propriété fondamentale de la cellule nerveuse, l'aptitude à s'imprégner, à garder les empreintes. Que telle ou telle pratique, raisonnable ou non, il n'importe, soitcontinuée pendant longtemps ; que la crainte d'un châtiment sévère, d'abord, du mépris public ensuite, y assujettisse les consciences ; que l'estime et la louange en récompensent l'observation et il en résultera à la longue dans le cerveau humain une certaine orientation des cellules nerveuses, transmissible par l'hérédité. Mais cette disposition cérébrale, une fois formée, correspond à des états déterminés de conscience et se traduit par des penchants innés. En résumé, il en provient ce que l'on a appelé le sens

1. Extraits du Journal de J. King, in Voyage de /'Astrolabe, p. 39fc.

moral, une manière donnée de sentir et d'agir. Tout acte conforme à ce fonds moral, à cette intuition acquise, s'accomplit avec plaisir ; tout acte contraire tend à bouleverser les impressions enregistrées et on répugne à l'accomplir ; une force interne arrête le transgresseur, et, s'il lui désobéit, elle l'en punit par ce sentiment de malaise moral, que nous appelions regret ou remords.

Si l'on veut bien s'affranchir des préjugés métaphysiques, la genèse du remords, de ce sentiment rongeur dont la peinture a défrayé et défrayera tant d'œuvres d'imagination, est fort simple. Nous le rencontrons à l'état tout à fait rudimentaire chez l'animal. Le chien de M. Romanes, dont j'ai précédemment parlé, et qui, après avoir dérobé une côtelette, non seulement n'osa point la manger, mais vint, tout repentant, la déposer aux pieds de son maître, était sûrement en proie au remords. Son état mental était des plus simples, mais celui du jeune Australien, qui, cédant à la tentation, a mangé de l'émou et en a l'âme toute bourrelée, n'est guère plus complexe. Pas plus pour le remords canin que pour le remords australien, il n'y a lieu d'invoquer une abstraite idée du bien, implantée dans l'âme par un divin créateur.

Dans les deux cas, le jeu des ressorts moraux est des plus élémentaires, et ces ressorts, on les retrouve dans la conscience des êtres les plus développés. Seulement plus le fonds moral est riche, plus il s'y trouve d'idées et de sentiments, plus devient touffu le conflit mental qui accompagne le remords. Le chien de M. Romanes, l'Australien mangeur d'émou, le Polynésien qui a volé des patates tabouées^ éprouvent simplement un regret instinctif et au plus une crainte. Chez l'homme cultivé, le remords existe et asservit toutes les facultés intellectuelles. Il en résulte un état mental tragique, qui, plus d'une fois, a servi de thème aux grands poètes.

Dans le cerveau de Macbeth, par exemple, c'est toute la vie de conscience, qui est mise en branle, par le remords :

« Macbeth a tué le sommeil, le sommeil innocent, le sommeil qui trame Fécheveau embrouillé du souci, le sommeil, mort de la vie de chaque jour, bain du travail douloureux, baume des âmes blessées, second service fourni par la grande nature, aliment suprême du banquet de la vie... Quelles sont ces mains-là? Tout l'océan du grand Neptune suffira-t-il à nettoyer ce sang de ma main ? »

Le Manfred de Byron est plus éloquent encore et plus analytique :

« Ni le charme d'une prière, ni la vertu purifiante d'une pénitence, ni les regards jetés sur le monde, ni le jeûne, ni l'agonie, ni, plus puissantes encore, les tortures innées de ce profond désespoir qui est le remords sans la crainte de l'enfer, mais qui se suffit à lui-même, et ferait du ciel un enfer, rien ne peut exorciser hors de l'esprit sans frein, le vif sentiment de ses propres péchés, de ses torts, de ses souffrances, de sa vengeance sur lui-même ; nulle angoisse future n'équivaut au châtiment de qui se condamne ; c'est de sa propre conscience qu'il relève *. »

Certes entre ce remords intelligent et celui du Mélanésien qui a transgressé la loi de Fémou, il y a une énorme différence, mais pas plus grande que celle existant entre le gland et le chêne à la majestueuse ramure. Dans le monde moral, comme dans le monde physique tous les débuts sont simples.

Ces questions si intéressantes de genèse psychique ont jusqu'ici, au grand dommage de la science, été abandonnées aux métaphysiciens, qui leur ont donné des solutions en-

i. Manfred, Acte II, ac. I.

fantines. Seule, la physiologie expérimentale, sappuyant sur l'observation des animaux, sur celle des enfants, sur l'ethnographie comparée, etc.. peut résoudre ces problèmes moins obscurs qu'obscursis : il est temps qu'elle les revendique.

Letourneau. — L'évolution de la morale. 12

Page 1